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Rim'K : comment expliquer sa longévité ?
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Rim'K dans son clip "Monster"
Rim'K dans son clip "Monster"

Rim'K : comment expliquer sa longévité ?

Avec "Midnight", son nouvel EP sorti ce vendredi 10 avril, Rim’K enracine un peu plus son statut de Tonton toujours à la page. Jamais dépassé, sans pour autant avoir été une superstar du rap français, le rappeur de Vitry fait preuve d’une longévité rare dans le rap français

Octobre 1999. Un trio de Vitry, le 113, sort un premier album qui va entrer au Panthéon des plus grandes oeuvres du rap français, Les Princes de la ville. Un des singles de cet album, Tonton du bled, va porter son interprète : Rim’K, sa voix grave, son bagout de loubard, sa double identité banlieusard français / fils d’immigrés algériens. La même année, de l’autre côté de l’Atlantique, deux chercheurs en psychologie mènent un test sur la cécité d’inattention, un phénomène mental qui se manifeste lorsqu’on ne remarque pas quelque chose pourtant évident à cause d’une trop grande agitation visuelle. Ces deux chercheurs, Daniel Simons et Christopher Chabris, illustrent ce phénomène avec une vidéo : “The Invisible Gorilla. Alors qu’il est demandé au spectateur de cette vidéo de suivre avec attention des personnes se passant un ballon de basket, on ne remarque pas une autre personne déguisée en gorille qui traverse la pièce avec nonchalance. Ce “gorille invisible” pourrait bien résumer la carrière de Rim’K.

Au milieu d’une agitation constante, des querelles de clochers et de générations, des clashs, des évolutions musicales, Rim’K continue de traverser le rap français depuis plus de vingt ans en groupe et seize ans en solo sans braquer de force l’attention sur lui. Le “Tonton” n’a jamais été une des superstars du rap français, mais en est devenu en deux décennies une figure familière, respectée, appréciée autant pour son travail et sa musique que sa personnalité. Sur son nouvel EP sorti ce vendredi 10 avril 2020, Midnight, on le retrouve aux côtés de SCH, Koba LaD, Dadju et Hamza sans avoir l’impression de regarder avec gêne votre oncle danser le Toosie Slide de Drake au mariage de votre cousine. Tout simplement parce qu’il ne danse pas : il est toujours adossé au poteau avec la même chemise pas repassée de Jackpotes 2000, entre autorité et bienveillance. Et si Rim’K avait l’une des plus belles carrières du rap français ?

“J’sais rapper car j’bosse, c’est pas un don”

Rim’K n’est évidemment pas un “pur” soliste. Ses réputations et carrières doivent beaucoup à ses aventures en groupe avec le 113 (un EP et quatre albums) et en collectif avec la Mafia K’1 Fry, deux entités qui ont été particulièrement inspirantes dans l’histoire du rap français aussi bien grâce à leurs tubes dansants (Jackpotes 2000, Au Summum, Célébration) que leurs hymnes du ghetto (Pour ceux). “Sa “légende” est déjà établie pour ce que ces formations sont apporté au rap français, les gens le connaissent et le respectent, et ce sont des bases plus que solides et nécessaires pour continuer et se focaliser sur l’artistique”, estime Ouafa Mameche, intervenante dans l’After Rap de Mouv’ et journaliste pour l’Abcdr du Son.

Pour autant, depuis 2004, Rim’K a sorti en solo six albums avant son nouvel EP. Une discographie qu’on pourrait diviser en deux trilogies. D’abord la “trilogie familiale”, composée de L’Enfant du pays (2004), Famille nombreuse (2007) et Chef de famille (2012), qui reprend certaines lignes tracées sur les premiers albums du 113 : la fascination pour le milieu du banditisme mais une lucidité sur les conséquences de la vie de voyou ; l’attachement à ses racines algériennes, et au-delà, à ce sentiment de double identité connu de nombreux Français issus de l’immigration ; son côté plus loubard que banlieusard, avec un sens de l’autodérision dans cette vie en marge. Surtout, ces sorties solo lui ont permis de s’affirmer. Pour Mehdi Maïzi, journaliste (ex Abcdr du Son et OKLM) et auteur du livre Rap français : une exploration en 100 albums, si Rim’K “porte encore l’héritage de la Mafia K’1 Fry et ne fait pas table rase du passé, il s’est trouvé quand il est parti en solo. Ce n’était pas un rappeur qui m’impressionnait en groupe - la force du 113 c’était justement un style simple, c’était l’anti-Time Bomb. Mais en solo, Rim’K s’est imposé. Quand j’ai entendu Portrait et Boozillé, j’ai réalisé que c’est un rappeur technique ! Il avait musclé son jeu”. En plus du travail sur son rap, sa voix, déjà particulièrement rauque et grave à ses débuts, va prendre en épaisseur avec l’âge et les culs de joints et devenir sa signature inimitable disque après disque.

Surtout, dès ce premier album solo puis sur les suivants, Rim’K a réussi un autre accomplissement : s’affranchir du “son” 113, forcément affilié à la touche du regretté DJ Mehdi, architecte sonore en chef de toute la première phase de la Mafia K’1 Fry pré-La Cerise sur le ghetto, en 2003. En se retroussant les manches devant une MPC achetée d’occasion, Rim’K s’est démerdé pour se faire ses propres instrus accompagné de son ami Mooch. Rap old school façon électro sur Boozillé ou Bomb Squad sur Intact, influences raï sur Rachid System et L’Enfant du pays, boom-bap à la new-yorkaise sur Le Couloir de la mort et Portrait : différentes tendances musicales qui vont ensuite traverser sa discographie en solo. “Ça reste assez brut”, concédait-il dans une interview pour le magazine Groove début 2004. “C’est une façon d’exprimer tout ce que j’ai envie de faire”.

Sur les albums suivants, il a laissé de côté les machines pour s’entourer de la crème des producteurs français (Therapy, Skalp, Richie Beats, Blastar, Cannibal Smith…), sans doute parce qu’il s’est concentré sur autre chose : la création de son label Frenesik Industry et de son propre studio. Il y a notamment produit deux compilations : Illegal Radio en 2006, ancré dans le “rap de rue” du milieu des années 2000 (Seth Gueko, Alpha 5.20, Sinik, Sefyu, Mac Tyer…), et Maghreb United en 2009, nouveau pont de Rim’K vers les musiques nord-africaines. “La longévité tient aussi au fait que Rim’K ne se soit pas seulement contenté d’être un rappeur mais également un éditeur et un producteur”, estime Ouafa Mameche. “Il a compris qu’il fallait investir dans quelque chose de plus tangible et d’ouvrir un label et un studio. Il a pris le temps de bâtir sans arrêter de rap, et il a plutôt bien tenu les deux rôles parallèlement”. Une stratégie qui lui a permis de garder la tête hors de l’eau en pleine crise de l’industrie du disque, au cours des années 2000 : Maghreb United a ainsi été disque d’or, bien avant l’époque du streaming. Des aventures en solitaire en parallèle de celles en groupe (le dernier album du 113, 113 Universel, date de 2010) pour mieux se relancer quelques années plus tard en reparamétrant sa matrice artistique.

“On n’est pas des anciens : on est des tauliers”

Malgré des singles efficaces (Call of Bitume avec Booba, Tonton Music Club), Rim’K nageait entre deux eaux sur Chef de famille en 2012  : d’un côté, l’identité artistique qu’il s’était bâtie tout au long de la décennie précédente, et de l’autre, son adaptation aux nouvelles tendances de la trap à la française, plus brutales, moins nuancées. L’album était fidèle à son auteur, mais donnait une impression de déséquilibre après L’Enfant du pays et Famille nombreuse, deux premiers albums solides et cohérents. Consciemment ou non, le Vitriot a pris le temps de reprendre le pouls du rap, en partant notamment à Atlanta en 2015 et en sortant des Hors-Série pour se remettre en jambes. Cette mise à jour lui a permis de lancer sa théorique seconde trilogie d’album, qu’on appellera arbitrairement la “surnaturelle”, avec la Monster Tape (2016), Fantôme (2017) et Mutant (2018).

Le rap de rue est passé presque exclusivement à la narration de récits liés à l’économie parallèle, son adrénaline et l’appréciation de ses gains ? Rim’K épouse cette évolution sans forcer le trait. “C’est ce qu’il a en commun avec Booba : ils voient ça comme un sport”, souligne Mehdi Maïzi. “Rim’K s’entraîne, écoute, est toujours à l'affût. Je pense qu’il aime toujours ça comme d’autres rappeurs, mais certains loupent le train. Lui refuse ça. Et ce qui est fort c’est qu’on ne lui a jamais reproché de faire du jeunisme parce qu’il est assez droit dans ses bottes. Il feat avec les mecs de 18 ans sans s’habiller comme eux, il a endossé son rôle de tonton”.

Cette sensation d’être toujours à la page tient aussi, peut-être, à ce que la musique de sa première partie de carrière a préfiguré certaines évolutions du rap français. Ses histoires de crapules actuelles ne sont pas si loin de celles de Parloir fantôme en 2007 ou GPS en 2012. L’entendre parler de grand banditisme aux côté de SCH et Koba LaD sur Valise, Lacrim sur Stupéfiant et Ninho sur Air Max donne l’impression d’écouter un vétéran du milieu monter un coup avec des jeunes loups. Au fond, ce rôle de “Tonton”, c’est depuis cette deuxième partie de carrière que Rim’K l’incarne le mieux.

Ce nouveau volet de la carrière du vitriot a aussi transformé l’esthétique de sa musique. Il n’est plus l’observateur de son quartier, capable de raconter aussi bien la vie des zonards comme lui que celle des familles fracturées (Au coeur des conflits) ou de rendre hommage à la première vague d’immigration (Les Oubliés). Il y a dans son rap un peu moins de “nous” et un peu plus de “je”. “Il est un peu sorti de ce côté familial pour être plus individualiste”, juge, elle aussi, Ouafa Mameche. “Par exemple, il se permet de parler de relations charnelles avec les femmes, d’évoquer “le rouge à lèvres sur le gland”, ce qu’il n’aurait jamais fait auparavant par pudeur et respect. C’est peut-être un détail mais l’entendre a pu surprendre les plus vieux auditeurs”.

Pourtant, Rim’K n’a pas non plus travesti sa musique par jeunisme. Comme il le dit sur Personne, morceau qui ouvre Fantôme : “J’veille au-dessus du nid familial comme un aigle royal”. Rim’K n’a pas déconnecté sa vie personnelle dans sa musique au détriment d’un délire de gros bonnet trop poussé - après tout, il le disait déjà en 2004 : “Un homme qui n'se consacre pas à sa famille n'en est est pas un”. À ce titre, 16 Novembre sur Mutant est un des titres les plus justes et touchants sur la paternité écrits récemment dans le rap français, prouvant au demeurant qu’il n’est pas qu’un occasionnel faiseur de hits. Même si c’est aussi cette capacité à sentir le tube qui lui a offert définitivement ce statut de rappeur increvable, avec un titre : Air Max, avec Ninho. Un morceau “qui a totalement entériné sa légende”, pour Ouafa. “Au-delà du succès commercial, il a une véritable aisance sur ce morceau, on retient autant son couplet que celui de Ninho”. Mehdi Maïzi abonde : “Air Max est un des plus grands morceaux de la décennie en termes de tube rap. C’est celui qui a prouvé que Rim’K était immortel”.

Je suis la star de personne, je ne suis qu’un banlieusard”

Il y a pourtant un paradoxe avec Rim’K : celui d’un rappeur apprécié de ses pairs et du public rap, mais qui n’est jamais devenu une superstar en solo, au-delà de la mystique et des titres devenus intemporels du 113. Pourtant de la même génération que Rohff et Booba, Rim’K a gardé un statut plus modeste. Une question de motivation de départ, pour Mehdi Maïzi : “Booba ou Rohff étaient des mecs qui se battaient pour la couronne, ils avaient une mentalité concurrentielle. Chez Rim’K, il y a quelques chose de plus simple. Au cinéma, Robert Duvall est moins connu que De Niro ou Pacino pourtant il a une filmographie comparable à la leur, mais dans des films qui ont peut-être connu moins de succès. Du coup on l’oublie quand on cite les grands acteurs du 20e siècle. C’est peut-être pareil pour Rim’K : il n’a jamais vraiment joué les premiers rôles, il en est devenu un presque par défaut. Rim’K le dit souvent : c’est un homme de groupe. Et c’est finalement une position plus enviable parce que personne ne vient l’emmerder, se moquer de lui s’il vend moins. Il a des tubes qui lui permettent d’avoir un beau succès, et il n’a pas besoin de se forcer à reproduire ces trucs-là”.

Rim’K a ainsi fait sa route sans esbroufes, sans besoin de tancer constamment la concurrence, et en donnant l’impression de privilégier régulièrement le partage plutôt que d’attirer constamment les lumières vers lui-même. Ce qui a peut-être aussi joué en sa défaveur, selon Ouafa Mameche : “Il s’agit d’un rappeur pour qui la réussite collective est peut-être plus importante. Mais tout ça a peut-être créé des difficultés pour agréger un public cohérent sur sa propre carrière solo. Ceux qui le connaissent pour Maghreb United n’ont peut-être jamais écouté ses albums ; ceux qui l’aimaient dans la Mafia se sont peut-être arrêtés aux deux premiers albums ; et ceux qui écoutent sa musique d’aujourd’hui ne connaissaient peut-être pas sa carrière d’il y a vingt ans. Sa communauté est plus large mais peut-être moins homogène et stable sur la longueur”. Mais c’est aussi sans doute cette démarche qui a solidifié son capital sympathie. “Rim’K réussit à imposer une ambiance, à créer une famille virtuelle liée par cette mentalité du mec de cité qui a des principes”, nuance Ouafa. “C’est est un meneur d’hommes, pas un loup solitaire superstar”. C’est ce sens du partage qui explique aussi la longévité de Rim’K, cette capacité à se mélanger sans se confronter. Un “gorille invisible” à l’oeuvre pourtant remarquable et qui a su devenir l’une des figures les plus reconnues du rap français.