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"Z.E.R.O" de Kaaris : retour sur ce projet qui a posé ses bases
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Kaaris - Pochette album "Z.E.R.O"
Kaaris - Pochette album "Z.E.R.O"

"Z.E.R.O" de Kaaris : retour sur ce projet qui a posé ses bases

Sorti en 2012, dix-huit-mois avant "Or Noir", le street-CD "Z.E.R.O" reste un monument de la punchline brutale et pose les bases de ce que sera Kaaris pendant sa période de grâce.

L’ascension fulgurante de Kaaris entre 2012 (son couplet légendaire sur Kalash) et 2015 (année de sortie d’Or Noir Part.2) est restée dans les mémoires des auditeurs comme une période spectaculaire pendant laquelle le sevranais occupe la position du grand méchant loup du rap. Personnage quasi-irréel d’une brutalité en apparence sans limites, il livre durant cette période l’un des derniers classiques incontestables du rap français, Or Noir. Parfaitement produit, en avance de quelques années, c’est un véritable raz-de-marée (plus critique que commercial) qui marque une rupture définitive dans le rap français : il y a clairement un avant et un après Or Noir. 

18 mois avant ce game-changer, Kaaris avait pourtant posé toutes les bases de son univers avec un street-CD (un format qui n’existe plus vraiment, que l’on situerait à mi-chemin entre album et mixtape) intitulé Z.E.R.O, publié en mai 2012, soit quelques mois avant son explosion aux yeux du grand public avec son couplet à base de gros doigts de pied sur l’album Futur de Booba, sorti en novembre. Z.E.R.O constitue alors l’aboutissement de la montée en puissance du rappeur, initiée en 2009 avec une série de featurings (Despo Rutti, Dosseh, Nubi …) et une apparition sur Autopsie Volume 4 (2011). Peu médiatisé à l’époque de sa sortie, et redécouvert par une frange d’auditeurs après l’explosion de Kaaris, ce projet reste, huit ans après sa sortie, un disque toujours aussi puissant, énergique et parfois volontairement drôle. 

Un feu d’artifice de punchlines

C’est bien la principale qualité deZ.E.R.O : chacune des douze pistes regorge d’une quantité assez folle de punchlines toutes aussi gratuites les unes que les autres, tantôt purement brutales (dépêchez vous d’me sucer, j’ai le gland desséché”, “paniquer ne sert à rien, je vais te niquer et forcer tes copines à regarder”), tantôt franchement drôles (j'suis speed, j'ai tellement pas l'temps que j'te baise et j'garde mes chaussettes”, “selon le CNRS l’univers est en expansion comme ma bite“). Après un projet assez basique en 2007 (43ème Bima), Kaaris s’est littéralement transformé artistiquement et cinq ans plus tard, il se présente donc comme le prototype du barbare que l’on retrouvera sur les deux premières parties d’Or Noir. 

Une écriture bien plus subtile qu’il n’y paraît

Si Kaaris se fait largement plaisir en explorant en long, en large et en travers les champs lexicaux les plus salaces de la langue française, il fait aussi preuve d’un sens de la formule extrêmement pertinent sur des thématiques plus sérieuses. C’est le cas quand il reste dans un registre égotrip, (chanter c'est trop tard, tu nous découvres sur les ondes, comme un archéologue qui trouve sa propre tombe) mais surtout, montre déjà que sa palette est bien plus large. Qu’il s’aventure sur un registre introspectif (mon cœur est sombre comme un soleil froid), sur la question de la souffrance du continent africain (l’Afrique c’est un milliard de Jésus sur des croix), ou sur la condition de vie d’un banlieusard (accouché par le goudron, je grignote mon cordon dans le hall), le rappeur de Sevran n’a franchement rien à envier aux meilleurs lyricistes français. Ces réflexions sont évidemment diluées au cœur d’un projet dominé par un rap brutal, tourné vers l’égotrip, mais elles apportent une épaisseur franchement bienvenue au personnage : avec le recul, on comprend ainsi que le Kaaris du Bruit de Mon Âme était déjà bien présent en 2012, cherchant à émerger au milieu des images gore. 

Sur le même principe, alors que la construction du personnage de barbare sanguinaire armé jusqu’aux dents suppose un vocabulaire réduit au strict minimum (Conan ou Kratos n’ont jamais été des grands bavards), Kaaris brise presque malgré lui l’image de rappeur bête et méchant, citant Marc-Aurèle et faisant rimer “la meilleure came vient de la capitale” avec “s’introduit comme une maladie nosocomiale. Sous la coquille, se cache en effet un homme qui sait manier les mots mieux que l’épée, et emploie des termes qu’on n’attend pas forcément sur un projet de ce type. Même quand il reste dans un registre ouvertement sexuel, les choses sont dites sur un mode assez hors-normes, on pense par exemple à ce “nos larves dans leurs ovules” qui aurait été beaucoup moins subtil chez d’autres rappeurs. 

Une production avant-gardiste

Servi en partie par les prods de Therapy, une équipe qui fera merveille sur Or Noir, le Kaaris de Z.E.R.O est l’un des premiers noms en France à s’inspirer de la tendance montante américaine à cette période, en particulier les sonorités trap. Si le niveau général de la production sur ce projet est hétérogène, avec des moments de grâce (Houdini, produit par Wealstarr) et des passages à vide, il reste globalement très actuel aujourd’hui, et présente déjà tous les éléments du rap français des années qui vont suivre. L’ensemble reste évidemment en dessous de ce qui sera fait sur Or Noir, mais Z.E.R.O reste un projet particulièrement bien construit sur ce plan, d’autant que le mix est franchement propre pour un projet estampillé “street-CD”. 

Un excellent sens de la démesure 

L’idée rejoint celle du feu d’artifice de punchlines, mais pousse le concept toujours plus loin, pour aboutir à ce que sera Kaaris sur la période 2013-2014. Au delà de sa capacité à manier les images salaces et à comparer tout et n’importe quoi avec son appareil reproducteur, le sevranais manie parfaitement la démesure des images proposées tout au long de Z.E.R.O : s’il évoquait l’idée de se “curer les dents avec leurs squelettes” sur Or Noir, l’idée est la même ici. Kaaris s’affiche comme un personnage plus grand, plus sanguinaire, mieux armé, que le reste du rap-game voire de l’espèce humaine. Là où les autres rappeurs citent les marques de voitures de luxe, lui “démarre le char d’assaut” ; là où ils sont armés d’un 6.35, Kaaris “achète des caisses de munitions au format familial. De la même manière, ses “putes sont tellement michto que pour leur toucher le clito, obligé de faire des devis”, et lorsqu’il arrive “vers ton cul et ta schnek”, il ne reste qu’à “essayer de sauver ce qui peut l'être. En bref, tout est absolument démesuré : évidemment, on sait que Kaaris n’entrepose pas un arsenal de guerre chez lui et qu’il ne roule pas en char Leclerc ; tout l’intérêt se trouve dans la surenchère permanente.