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Retour sur l’épopée IV My People
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Kool Shen et Serum - concert Urban Peace en 2002 (Bertrand Guay)
Kool Shen et Serum - concert Urban Peace en 2002 (Bertrand Guay) ©AFP

Retour sur l’épopée IV My People

De 1998 à 2005, le label IV My People a des allures de Dream Team, avec Kool Shen, Salif, Zoxea, Serum, Jeff le Nerf. Retour sur cette aventure conclue trop vite.

“On recréera la Dream Team, mais en mieux”    

Été 1998. Le Suprême NTM, groupe de rap français le plus médiatique, est au sommet de sa gloire après avoir publié son quatrième album studio. Les chemins en de Kool Shen et Joeystarr sont sur le point de se dessiner séparément, mais pour l’heure, le groupe continue à monter sur scène, prépare un documentaire (Authentiques, réalisé par Alain Chabat et Sear) et bat des records de ventes. Sur les radios qui jouent du rap, un single inattendu vient se placer entre Laisse pas trainer ton fils et Ma Benz : il réunit Kool Shen, Zoxea, Busta Flex, Lord Kossity, avec une courte apparition de Joeystarr qui suffit alors à dissiper un temps les doutes au sujet d’une crise au sein du Suprême. Le casting XXL de ce titre intitulé IV My People, pourrait passer pour un passage de témoin entre la première génération de rappeurs et la suivante. Surtout, Kool Shen pose très clairement les ambitions de l’équipe qu’il est en train de former autour de lui : “On recréera la Dream Team, mais en mieux.  

Si l’entité IV My People existe théoriquement avant ce single, c’est bien le succès de ce dernier qui marque les débuts officiels de l’épopée en tant que collectif. Constitué dans l’idée de produire les premiers albums de Busta Flex (1998) et Zoxea (1999), IV My People bascule progressivement dans l’esprit du public du statut de label semi-indépendant à celui de collectif de rappeurs. Pour Madizm, producteur sur l’intégralité des projets siglés IV My People, le basculement “a eu lieu après le succès du single du même nom. A la base on ne savait pas du tout si ça allait prendre. Mais la sauce a pris mieux que prévu, et le label a pu signer de nouveaux artistes. La présence d’artistes du calibre de Kool Shen et Zoxea aurait pu suffire à porter les ambitions de cette équipe nouvellement formée, mais de nouveaux talents s’intègrent rapidement : “C'est là que Serum et Salif sont arrivés … mais pas de nulle part, ni après casting (rires). Serum venait de St Denis et avait déjà posé sur une compil de Didier (ndlr : Joeystarr) sur son label BOSS. Salif, c'était le petit de Zoxea, il avait 17 ans. Zox il a découvert la moitié du rap français !

De 1998 à 2005, c’est donc une équipe formée autour d’un noyau dur de talents majeurs qui va publier en moyenne un projet collectif par an, que ce soit sous format mixtape (Streetly Street) ou album (Zone, Mission), tandis que les albums solo des différents membres sortent au compte-goutte. Malgré la distribution assurée par Sony, FMP fonctionne comme un label indépendant, ce qui n’est pas forcément un frein selon Madizm : “On avait l'impression d'être une petite équipe soudée qui pouvait faire des miracles avec pas grand chose. Les premières années, l’état d’esprit est payant, avec des sorties marquantes (A mon tour de briller de Zoxea, Tous Ensemble de Salif, Street Street Vol.1), et l’aura médiatique de Kool Shen permet au crew d’être présenté par les médias grand public comme “la relève du rap français. Pourquoi “IV My People” ? “C'est en rapport avec la phrase de Keith Murray qui est d'ailleurs scratchée sur That’s my people, dans l'album éponyme NTM. "I make music for my people", c'est pas plus compliqué (rires). Quand on cherchait un blaze, il est venu tout seul, et en premier, il n’y a pas eu d'autres options. Et le logo, c'était BDFCK -celui qui faisait les pochettes d'NTM, il avait fait Busta Flex déjà.

Débuts en fanfare, final en demi-teinte  

La bonne dynamique des premières années laisse à penser que cette ambition de créer une “dream team, mais en mieux”, a du sens, et surtout, pourrait aboutir à l’émergence d’une fformation à mi-chemin entre super-groupe et collectif soudé. Les espoirs ne sont que partiellement concrétisés, et l’alchimie devient progressivement instable : “Busta Flex est parti en premier. Zox a craqué en 2000, puis Salif a craqué à son tour en pleine réunion, puis moi. Le label a essayé de survivre sans nous mais c'était pas possible. C'était nous la force de frappe. Il s'est créé un FMP de dernière saison avec un casting allégé, peu d'albums de qualité, et le navire a coulé. Donc je ne peux que considérer que c'est un succès partiel, surtout quand on sait ce qu'on aurait pu faire. Malgré un final en demi-teinte, IV My People trouve le temps de marquer les auditeurs de son époque, restant associé dans l’esprit du public, aux premiers albums de Salif, Serum, ou Kool Shen en solo, et à quelques titres marquants présents sur les albums ou mixtapes du collectif. 

Aux débuts de l’aventure IV My People, aux côtés de noms qui ont déjà fait leurs preuves comme Kool Shen, Zoxea et Busta Flex, un profil retient rapidement l’attention : Salif. Encore mineur à l’époque de sa signature avec le label, il s’impose rapidement comme l’un des grands espoirs du rap français, délivrant l’album Tous Ensemble Chacun Pour Soi en 1999 et se posant presque malgré lui en principal représentant de l’écurie jusqu’à sa dernière apparition siglée FMP sur l’album Mission en 2005. Madizm raconte son arrivée au sein du label : “c'était un enfant de Beat De Boul et du Pont de Sèvres, à 1000%, il n'avait rien à voir avec Saint-Denis et la mentalité de là-bas. Il est arrivé à 17 ans il a mis un peu de temps à s'adapter, d'ailleurs. J’ai un souvenir de lui dans un hôtel d’Abidjan avec Zoxea, Salif avait 17 ans. Il se baladait à poil dans les couloirs foncedé au whisky. C'était Fon comme on l'appelait. Et là j'ai réalisé qu'il allait bousiller le game parce qu'il était trop fort. Il a déménagé dans le même immeuble que moi on a habité quasi ensemble pendant un an, lui avec sa femme, moi avec la mienne. On a fait son album comme ça : moi descendant chez lui tous les soirs, lui montant tous les jours chez moi.

La réussite de Salif, qui vend rapidement 50000 exemplaires de son premier album en 2001, et enchaîne sur une tournée nationale, laisse présager de grandes choses, aussi bien pour lui que pour le label. Malheureusement, il patientera six longues années avant de pouvoir enchaîner sur un second projet solo.Salif a été freiné, raconte Madizm. Il aurait dû être au niveau de Booba très vite mais ceux qui étaient persuadé de connaître mieux le business et le marché que lui ne l’ont pas écouté. Salif avait anticipé le changement dans le rap avant les autres : il m'a fait faire du Swizz Beatz en 2000, il faisait du “rap de caille” avant les autres et ses assonances étaient de meilleures qualité. Lui était encore dans la rue, d'ailleurs il y est plus ou moins retourné après le premier album, ce qui explique son retour façon "ghetto youth". C'est ce qu'il avait toujours voulu faire et ce pour quoi il était le plus doué. Il est parti en vociférant deux/trois insultes après une réunion, et il n'est jamais revenu dans les bureaux de FMP. Il a développé son nom, son délire, sa marque, tout seul. 

La dream-team de retour ?   

La trajectoire de Salif chez IV My People représente bien la trace laissée par le label sur le rap français : des débuts en fanfare, quelques belles années entre promesses concrétisées et sentiment de potentiels insuffisamment exploités (Nysay, Toy, Serum, E2C), puis une disparition progressive sans réelle annonce, laissant le public dans l’incompréhension. Après le départ de ses principales têtes d’affiche (hormis Kool Shen, évidemment), la dernière génération de IV My People ne parvient pas à redresser la barre. Malgré leur talent, Les Spécialistes (Tepa et Princess Aniès) ou Jeff le Nerf ne suffisent pas à tirer le label vers le haut.On est arrivé après l’âge d’or de IV My People, racontait Princess Aniès en 2016 chez Brain Magazine : Zoxea, Busta Flex étaient partis. Nous, on était beaucoup moins dans la technique, mais plus dans les thèmes. [...] Lorsque Reality Show est sorti en 2005, IV My People ne vendait plus beaucoup. Cela dit, on a quand même réussi à en écouler 20 ou 30 000. Ce n’est pas rien.  

Pour Madizm, IV My People reste une belle histoire qui aurait pu, si les planètes s’étaient alignées au bon moment, aboutir à de grandes choses : “En artistique, on aurait pu être tellement plus productif. En nombre de projets, d'albums, de mixtapes, on était bridé : il aurait pu y avoir un album de Nysay, de Zoxea, d'autres artistes qu'il fallait signer, un bureau à Abidjan car j'ai habité là-bas pour s'implanter en Afrique subsaharienne, une série TV, des scénarios, des OST, des scores, etc. On aurait pu faire pleins de choses en mieux. Mais bon, on a déjà fait un peu. De temps à autre, la mémoire de cette potentielle dream team ressurgit, que ce soit pour des raisons purement musicales, comme le 4MyPeopleRemix du titre Soldat de Busta Flex en 2014, avec Kool Shen, Zoxea et Lord Kossity, ou pour des raisons plus conflictuelles, comme cette brouille publique entre Tepa (décédé en 2019, paix à son âme) et Kool Shen en 2009. En début d’année 2020, Zoxea annonçait une possible reformation, sans préciser s’il s’agissait d’un one shot sur un titre, ou d’une collaboration sur un projet plus large. Une quinzaine d’année après la fin de l’aventure, FMP est resté une page importante de l’histoire du rap français pour un certain nombre d’auditeurs.