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Ali : 15 ans après, retour sur "Chaos et Harmonie"
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Ali - Cover "Chaos et Harmonie"
Ali - Cover "Chaos et Harmonie"

Ali : 15 ans après, retour sur "Chaos et Harmonie"

Publié il y a tout juste 15 ans, "Chaos et Harmonie", premier album solo d’Ali, reste l’un des albums les mieux écrits des années 2000.

Un classique trop peu cité

Indisponible à l’heure actuelle sur les différentes plateformes de streaming, Chaos et Harmonie fait partie de toute cette bibliothèque d’albums indépendants des années 2000 bloquée par des questions de droits d’auteur difficiles voire impossibles à résoudre. S’il n’a pas été un succès populaire phénoménal à sa sortie, la faute à une série de facteurs allant d’une distribution aléatoire à l’absence de promotion en passant par la particularité de son contenu, ce premier album solo d’Ali a marqué une génération d’auditeurs et reste régulièrement cité parmi les classiques du rap français. Il a ainsi été classé en très bonne position du classement des cent meilleurs albums des années 2000 publié par Le Rap en France l’an dernier, devant quelques monuments comme Roi Sans Couronne (Nessbeal), Paradis Assassiné (Lino), Si c’était à refaire (Kery James) ou encore Les Sirènes du Charbon (Despo Rutti). 

Quinze ans après sa sortie, Chaos et Harmonie est un album qui n’a pas pris une seule ride, que l’auditeur connaisse chacune de ses virgules par cœur, ou qu’il découvre Ali en 2020. La plume aiguisée du rappeur aussi bien que la fluidité de son interprétation ou les choix bien précis en termes de production assurent à l’ensemble une dimension intemporelle incontestable, qui vient trouver écho dans le propos du rappeur. Inscrit dans une vision de l’existence qui parcourt l’éternité du temps et l’infinité de l’espace, le discours d’Ali tout au long de Chaos et harmonie aurait eu autant de sens dix siècles avant sa sortie, et en aura toujours dix siècles après. 

Empreint d’une spiritualité extrêmement forte, retranscrite avec une sensibilité qui transcende les inclinaisons religieuses, Chaos et Harmonie est une oeuvre très singulière, qui ne trouve de comparaison valable que dans le reste de la discographie d’Ali. Forcément moins schizophrénique que Mauvais Œil, plus acide que Le Rassemblement, plus sombre que Que la Paix soit sur vous, il partage cependant avec chacun de ces albums une même volonté d’Ali de s’élever et de faire progresser son âme, tout en transmettant à ses auditeurs autant de positivité et d’amour que possible. 

Un album de transition

Premier projet solo d’Ali après l’aventure Lunatic, cet album marque véritablement la fin d’une époque, aussi bien pour le rappeur, de façon directe, que pour le petit monde du rap français, plus indirectement. Groupe phare de la fin des années 90 et du début des années 2000, le duo Booba-Ali a littéralement traumatisé une génération en enchaînant classique sur classique (Le Crime Paie, Hommes de l’Ombre, Strass et Paillettes) et en livrant un album encore considéré comme l’un des tout meilleurs de l’histoire du rap français. Les velléités solo de Booba aboutissent à son départ du label 45 Scientific et à la sortie de l’album Panthéon en 2004 chez Barclay. Ce disque ne contient aucun featuring avec Ali (contrairement à Temps Mort, premier solo de Booba, sorti deux ans plus tôt), et la promo se déroule sans lui ; à une époque où les réseaux sociaux n’existent pas et où l’information sur les coulisses du milieu rap circulent peu, les auditeurs ne comprennent pas réellement si Lunatic est un ex-groupe, ou s’il ne s’agit que d’une parenthèse. Avec Chaos et Harmonie, Ali met les points sur les i avec beaucoup de franchise, et enterre définitivement les espoirs des fans (L.U.N.A.T.I.C, j’ai mis une croix dessus comme Ali l’a fait pour Cassius Clay). 

En mettant fin à l’ère Lunatic de façon officielle, Ali prend le temps de mettre quelques coups de pelle sur son passé au sein du groupe : d’abord en laissant traîner quelques allusions qui peuvent être interprétées comme des piques adressées son ex-binôme (Chaîne en or, bague en or, dents en or : toi t'es plus un corps mais une bijouterie” ; “Golden boy veut briller, quitte à briser ses potes) ; puis par le jeu de l’auto-référence, comme lorsque “le crime est un piège, Mon Dieu m’a fait lâcher l’appât” vient exprimer son repentir après avoir rappé neuf ans plus tôt “le crime est un piège, Mon Dieu j’ai mordu l'appât(Le Crime Paie). C’est dans ce type de formule qu’Ali résume le mieux la teneur de son album : Chaos et Harmonie fait figure de manifeste de sa repentance et consacre son passage des ténèbres (à ses débuts au sein de Lunatic, il est clairement le plus crapuleux des deux) à la lumière (déjà bien présente sur Mauvais Œil, mais contrebalancée par l’ambivalence du discours). La dimension crapuleuse se retrouve tout de même à travers certains featurings (Escobar Macson, et dans une moindre mesure Kedj), tandis qu’Hifi apporte une touche technique et que Wallen pose la seule partie chantée du disque. 

Quand le chaos laisse place à l’harmonie

Les deux derniers albums en date d’Ali (Le Rassemblement, 2010, et Que la paix soit sur vous, 2015) sont marqués par la sérénité et la paix intérieure. En lutte pour s’extirper définitivement du chaos, le Ali de Chaos et Harmonie achève alors sa guerre personnelle contre ses propres démons -c’est un détail, mais contrairement à ses deux albums suivants, il s’autorise par exemple quelques légers écarts de langage (les players disent que la vie est une pute, je la considère comme une lutte). Si l’harmonie semble déjà avoir remporté la bataille, bien et mal s’entrechoquent encore à certaines reprises, ce qui rend l’atmosphère générale du disque tendue, parfois pesante, avec des moments d’accalmie (A.M.O.U.R, Préviens les autres) qui succèdent aux atmosphères troubles (Le chant des sirènes, L’Impasse) et à la lutte intérieure (Oraison Funèbre). Transition entre la jeunesse pécheresse d’Ali, qui prend symboliquement fin avec cet album, et la période beaucoup plus sereine symbolisée par Le Rassemblement en 2010, Chaos et Harmonie est marqué par la recherche d’un équilibre intérieur et d’une paix au sens large.

Malgré cette ambivalence, le discours d’Ali est d’une cohérence d’autant plus impressionnante qu’il aborde des thématiques d’une grande variété, entre références religieuses parfois cryptiques pour le profane (mon époque est speed [...] comme la traversée du Pont Sirat), réflexions plus larges sur le sens de la vie (nos vies ne sont que la lecture d'un livre céleste où le destin de chaque chose est scellé) ou la nature de l’homme (l'esprit hanté par la matière), désir de soumission à Dieu (aspire à satisfaire l'Unique avant de plaire à la multitude), name-droppings en tous genres (avoir la sérénité à ses côtés comme le Hadj Malik l’a trouvée auprès d’El Shabazz Betty) ou questionnements géopolitiques très concrets (j'ai vu les rues de la Ville Sainte souillées par la peur, différents peuples se croisent mais se parlent peu). Le sens de la formule du rappeur fait mouche à chaque fois, d’autant qu’il est mis au service de la dimension quasiment philosophique de son propos, où tout invite à l’humilité, comme quand la petitesse de nos existences est mise en parallèle avec le gigantisme de l’univers. La richesse des références, la portée des textes, et la pertinence extrême des métaphores ou des analogies (trop d'illusions dans c'monde du scintillement des étoiles au sentiment d'être star) font de Chaos et Harmonie un album littéraire, et sans aucun doute l’un des mieux écrits des années 2000. Surtout, Ali prend le soin de ne pas se complaire dans l’efficacité de sa plume : la construction mathématique des textes et son interprétation extrêmement fluide contribuent à aboutir à une forme harmonieuse, en phase avec le discours. 

Quinze ans après sa sortie, Chaos et Harmonie tient dans l’universalité de son propos, la clé de sa longévité. Toujours aussi actuel, il fait sens aujourd’hui par sa propension à guider l’auditeur vers une zone de questionnements philosophiques ou spirituels, sans lui livrer les réponses clé en main, mais bien en vue de créer la réflexion et de stimuler la remise en question. Il constitue enfin un élément de transition dans la discographie d’Ali, puisqu’il pose un point final à la fois à la fois à son aventure de groupe et à sa jeunesse impie, et qu’il ouvre la voie à la paix et l’extrême sérénité qui seront le socle de ses albums suivants. Alors qu’il a toujours fonctionné sur le rythme d’un album tous les cinq ans, le rappeur n’a pas encore annoncé de projet de publication pour 2020. Plutôt actif sur scène depuis le début de l’année (avant le confinement, évidemment), il a entamé le tour de chauffe, concrétisé par son apparition sur l’EP commun Karlito-Pone. A cette occasion, il livrait il y a quelques jours à Mouv les raisons qui motivent cette discrétion : “Je me fais plutôt rare, car concernant l’art, je fonctionne par coup de cœur. Je conçois chaque titre comme une œuvre à part entière pour laquelle il faut donner du temps et retranscrire des émotions”.