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Rééditions dans le rap français : quel intérêt, quelles stratégies ?
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Nekfeu (AFP) + PNL (DR France Télévisions)
Nekfeu (AFP) + PNL (DR France Télévisions)

Rééditions dans le rap français : quel intérêt, quelles stratégies ?

Ces dernières semaines ont été marquées par deux rééditions majeures (Nekfeu et PNL) avec deux types de stratégies différentes. Rééditer : dans quel but, et de quelle manière ?

Nekfeu vs PNL, réédition XXL vs bonus-tracks  

Après un premier semestre marqué à la fois par la grosse productivité du rap français et par la qualité globale des sorties, les débats pour définir le meilleur projet publié depuis janvier vont bon train et ne trouvent aucune réponse définitive. Sur le plan purement médiatique, il est en revanche un peu plus facile de définir quels albums ont marqué ce début d’année : personne n’a fait autant de gros titres que PNL et Nekfeu, et hormis Ninho, personne ne semble pouvoir les suivre sur le plan des chiffres. Tous deux ont récemment joué le jeu de l’album augmenté, avec des rééditions lancées relativement rapidement après la publication originale. 

Ces deux cas a priori similaires représentent en réalité deux types de stratégies très différents. D’un côté, PNL s’est contenté de prolonger d’une quinzaine de minutes la durée de l’album Deux Frères avec 4 titres inédits venus s’ajouter en fin de tracklist. De l’autre Nekfeu a innové avec une réédition dont les titres viennent s’imbriquer au sein de la tracklist originale des Étoiles Vagabondes, doublant la quantité initiale de contenu. En somme, le rappeur a écrit et produit un double-album, qu’il a ensuite fractionné en deux parties, publiées l’une et l’autre à deux semaines d’écart. 

A ce petit jeu, la proposition XXL de Nekfeu a évidemment au plus d’impact que celle de PNL, handicapée dans un premier temps par l’exclusivité Apple Music la rendant inaccessible pendant la première semaine aux utilisateurs des autres plateformes, et ensuite par l’absence de réelle promotion autour de cette suite -ni clip, ni opération marketing de grande envergure. Nekfeu a-t-il donc plié le jeu des rééditions de cette première moitié d’année 2019 ? Si l’on considère qu’il a joué le jeu, oui. Ses détracteurs pourront toujours arguer qu’il s’agit d’un double-album déguisé ou d’un projet à tracklist évolutive à l’image de ce qu’avait fait Kanye West avec The Life of Pablo. 

Par ailleurs, départager les deux rééditions supposerait de disposer de suffisamment de points de comparaison. Or, les enjeux de ces deux sorties sont en réalité extrêmement différents. Planifiée longtemps à l’avance et composée de titres a priori réalisés en même temps que ceux de la tracklist originale, la sortie d’Expansion de Nekfeu correspond à une stratégie censée prolonger le gros démarrage de ce type d’album sur les deux premières semaines. C’est une règle qui s’est vérifiée sur l’immense majorité des sorties d’albums de têtes d’affiches : l’essentiel des ventes se fait pendant les quinze premiers jours d’exploitation, avant de retomber progressivement et de suivre une trajectoire descendante marquée par quelques sursauts liés aux publications de clips ou à l’actualité extra-musicale de l’artiste. En publiant sa réédition deux semaines après le premier album, Nekfeu a parfaitement déjoué la retombée habituelle. 

De son côté, PNL a, pour une fois, été moins ambitieux dans sa stratégie. Que ce soit pour relancer l’intérêt général autour Deux Frères, pour profiter de l’opportunité d’un accord d’exclusivité avec Apple Music, ou pour prolonger encore un peu la durée de vie de l’album, le duo des Tarterêts s’est contenté de livrer quatre inédits. Aucun de ces titres n’a été clippé et donc exploité outre-mesure, et surtout, aucun n’a déchaîné les foules. Accueillis comme de simples bonus-tracks, Ryuk, Comme pas deux, Sibérie et Bang ont eu le mérite d’offrir une petite prolongation aux fans du groupe, mais n’ont eu qu’un impact global limité. En mettant en perspective le duel Nekfeu/PNL à la lumière des stratégies de rééditions marquantes de ces dernières années, on finit par se rendre compte que la quantité de contenu -à condition qu’elle rime avec sa qualité- influe directement sur la réception et donc sur l’efficacité de la nouvelle publication. 

De plus en plus de contenu  

Ces dernières années, une bonne part des albums trustant les premières places des classements s’est en effet prêtée au jeu de la réédition. Dans ces cas, les versions 2.0 marquantes ont toutes été celles rallongeant de façon suffisamment conséquente la tracklist de base, comme les 11 titres supplémentaires pour Orelsan sur Epilogue, arrivés un an après les 14 titres de La fête est finie, les 13 inédits ajoutés par Gims aux 40 (!) pistes de Ceinture Noire, ou encore les 10 morceaux venus compléter le Gentleman 2.0 de Dadju. A l’heure actuelle, les auditeurs veulent du contenu et la réédition vient avant tout combler leur désir constant de nouveauté. Historiquement, pourtant, les rééditions d’albums de rap français ont longtemps été agrémentées de quelques titres bonus, parfois même de simples versions live ou des remixs. On citera en guise d’exempleJusqu’à la mort de la Mafia K1Fry, avec ses trois inédits dont le grand intérêt est la présence de Rohff, absent des dix-sept pistes originales ; Si c’était à refaire de Kery James, avec un seul inédit, deux lives, et deux clips ; ou encoreTemps Mort de Booba, augmenté d’une interlude et de deux inédits. 

L’ère du streaming et de l’hyperproductivité a cependant changé la donne. Ces dernières années, à chaque fois qu’un rappeur s’est contenté de quelques titres bonus (Lomepal et ses 3 inédits sur Flip, PNL sur Deux Frères), le public a en effet manifesté soit son mécontentement, soit son désintérêt. Nekfeu a d’ailleurs plutôt bien retenu la leçon, puisque la réédition de Feu en 2015 n’avait que partiellement convaincu, malgré ses huit nouveaux titres : la présence de huit pistes instrumentales avait alors été perçue par le public comme du pur remplissage. 

Les tournants Or Noir part.2 et Futur 2.0  

En revanche, quand un album ne touche pas sa cible, rien ne sert d’insister avec des titres supplémentaires. Kaaris a pu s’en rendre compte en début d’année avec les 7 titres ajoutés à Or Noir part.3, moins d’un mois après la sortie du disque original. Moins bien accueilli (et c’est un euphémisme) que les deux premiers volumes d’Or Noir, ce nouveau volet n’a pas été présenté officiellement comme une réédition, malgré le fait qu’il en présente tous les contours. Présenter une véritable réédition dans un délais aussi court après la sortie aurait-il été un véritable aveu d’échec ? Kaaris a pourtant la recette, Or Noir part.2 en 2014 restant l’une des versions 2.0 les plus marquantes de toute l’histoire du rap français. A l’époque, le jeu des rééditions restait encore dominé par les stratégies datées consistant à inclure une paire d’inédits et quelques remixs (deux inédits pour Sexion d’Assaut sur L’Apogée en 2012) ou par les stratégies étonnantes (La Fouine qui réduit la tracklist de La Fouine VS Laouni de 25 à 14 titres). Or Noir/Or Noir part.2 a alors fait partie, avec Futur/Futur 2.0 (9 inédits), ou dans un genre différent, Cosmopolitanie de Soprano (13 inédits) de ces albums augmentés changeant les mentalités françaises sur la question. 

Enfin, au delà de la possibilité d’étoffer un album, de relancer ses ventes, de prolonger sa durée de vie, le principe de la réédition offre une dernière possibilité, moins percutante sur le plan commercial, mais plus pertinente sur le plan historique : la remise à disposition d’albums mythiques absents des plateformes de streaming (Les Princes de la Ville du 113, “en bonne voie” selon Rim’K), de simples remasterings pour redonner un petit coup de jeunesse à de vieux disques (Opéra Puccino), des versions agrémentées de bonus divers (Première Consultation de Doc Gynéco et ses nombreuses interludes et remixs), voire même, pour les collectionneurs et les amateurs de son analogique, des sorties en vinyle (Quelques gouttes suffisent d’Ärsenik).