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Rap français : 2019, l'année des filles ?
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Shay (© Florent Vindimian ) / Chilla (© @Nais Bessaih) / Lala &ce (© Amanda Searl)
Shay (© Florent Vindimian ) / Chilla (© @Nais Bessaih) / Lala &ce (© Amanda Searl)

Rap français : 2019, l'année des filles ?

Shay, Chilla, Lala &ce, Moon'A … les rappeuses ont été particulièrement productives depuis le début d’année. Mais faut-il continuer de parler d’un game féminin à part entière ?

Un problème de classification …   

Là où le rap américain a trouvé avec Nicki Minaj ou Cardi B les héritières médiatiques de rappeuses majeures des années 90/2000 comme Missy Elliott et Lil’ Kim, le paysage français n’a toujours pas trouvé l’artiste féminine qui deviendra aussi populaire que Diam’s, dont l’ombre continue à planer une dizaine d’années après son retrait du monde de la musique. Outre-Atlantique, on met donc très logiquement Nicky en concurrence avec ses homologues masculins, comme lorsqu’elle a sorti son dernier album la même semaine que celui de Travis Scott. En France, c’est plus compliqué : mettre en concurrence les rappeuses les plus médiatisées (à l’heure actuelle, Shay et Chilla) avec les rappeurs les plus populaires (PNL, Ninho, Jul) serait déloyal, tant les écarts sont monstrueux sur le plan des chiffres. 

La principale conséquence de l’absence de superstar féminine du rap français conduit à un véritable non-sens, puisqu’on en vient à marginaliser les filles du reste du paysage rap en les enfermant dans leur game à elles. Il existe ainsi autant de correspondances artistiques entre Lala &ce et Chilla qu’entre Juicy P et Roméo Elvis, mais là où les deux hommes seront bien classés chacun dans une mouvance à part, on rangera les deux rappeuses dans une seule et même catégorie. S’il fallait vraiment mettre chaque artiste dans une case, ou du moins, le rapprocher d’une mouvance, il serait par exemple plus pertinent de rapprocher Fanny Polly d’Hugo TSR et Davodka que de Shay -pour prendre un exemple récent, mais on pourrait également citer des artistes installés depuis bien plus longtemps comme Casey ou Keny Arkana, que l’on associerait à tort alors que la logique voudrait qu’on les rapproche d’artistes plutôt opposés. 

… mais aussi de positionnement  

Cette situation peut également s’expliquer par le fait qu’au cours de la dernière décennie, très peu d’élues ont réussi à toucher la cible médiatique, d’autant que le public n’a pas toujours eu les réactions les plus opportunes face aux rappeuses : jugées trop sexy quand elles ont joué cette carte, et trop peu glamour quand elles s’en sont détachées, elles ont dû composer avec une problématique que les rappeurs n’ont jamais eu à gérer. Même chose sur le plan du langage et des thématiques : une rappeuse trop hardcore sera considérée comme masculine ou provocante ; trop douce, elle sera vue comme mielleuse ou fleur bleue. Trouver le bon positionnement est donc un casse-tête quasiment insoluble, tant médias spécialisés et public ont tendance à poser des exigences qu’ils n’appliquent qu’aux artistes féminines -on ne dit jamais d’un rappeur qu’il est trop hardcore, et bien au contraire, on va l’encourager dans la surenchère.  

On aurait d’ailleurs pu espérer qu’avec le temps, certains critères extra-musicaux finiraient par disparaître, permettant ainsi aux rappeuses d’être jugées sur la qualité de leurs albums plutôt que sur la quantité de tissu portée dans leurs clips. Sur ce plan, un certain équilibre s’est mis en place… en prenant le problème à l’envers. On continue bien entendu d’évoquer le physique de Shay, mais on fait désormais la même chose avec ses homologues masculins, PNL ou Nekfeu en tête. Signe qu’une certaine forme de parité s’est imposée, l’émission After Rap du 10 mai dernier a consacré autant de temps à parler du fessier de Shay que des abdominaux de Dosseh. On n’a pas élevé le débat vers le haut, certes, mais au moins tout le monde est logé à la même enseigne. C’est un peu comme si on réduisait le salaire moyen des hommes pour atteindre l’égalité parfaite, plutôt que d’augmenter celui des femmes : personne n’est gagnant, certes, mais au moins on perd tous ensemble, main dans la main. Ou comme le disait Chilla plus directement il y a quelques semaines face à Pascal Cefran : “On me parle de sexe, de couleur, mais quand est-ce qu’on parle de musique ?”

Des rappeuses en avance sur leurs homologues masculins  

Sur le plan artistique, justement, il est important de souligner que certaines rappeuses ont su soulever des questions que les hommes n’avaient pas encore osé aborder, comme Chilla avec les titres Si j’étais un homme, Chienne ou Balance Ton Porc, ou dans un genre différent, Lala &ce avec la question de l’homosexualité. En évoquant régulièrement et de façon de plus en plus explicite son amour pour les femmes (&ce aime trop les filles”) et leur corps (“oh bae, je t’attrape le boul comme QB, oh bae j’prends ta meilleure partie, bœuf Kobe, ouah j'aime quand elle obéit pas”), l’auteure du Son d’Après a mis les pieds là où aucun rappeur n’avait osé s’aventurer. Surtout, elle a mis le doigt -volontairement ou non- sur le double-standard de l’homophobie : un rappeur évoquant à longueur de couplet son intérêt pour le corps masculin et laissant entendre des relations homosexuelles aurait-il été accueilli de la même manière ? Au delà de qualités artistiques évidentes (Le Son d’Après a été l’un des projets les mieux accueillis par la critique lors du premier semestre 2019), le rôle des rappeuses aujourd’hui en France est donc peut-être de prendre les devants sur des thématiques encore absentes du débat. 

De façon moins directe, de nombreux signes tendent par ailleurs à démontrer que la place des femmes dans l’industrie du rap est de plus en plus importante. Que ce soit au sein des maisons de disques (Pauline Duarte chez Def Jam, Pauline Reignault chez Polydor, Juliette Thimoreau chez Bendo Music...), des agences de communication (Marie Thimoreau respectivementchez MPC), des plateformes de streaming (Narjes Bahhar chez Deezer) dans les médias (Ouafa Mameche, Benjamine Weill...), de plus en plus de noms s’imposent comme des figures incontournables, et si la parité absolue est encore loin d’être établie, on a doucement mais surement abandonné le modèle à 95% masculin qui prédominait il y a encore quelques années. Certains médias rap entièrement consacrés aux femmes ont même fait leur apparition, signe que la question est enfin prise au sérieux, et que certaines veulent prendre les choses en main elles-mêmes.