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Rap et écologie : les voyants sont au vert
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Orelsan - capture clip l'Odeur de l'Essence (David Tomaszewski)
Orelsan - capture clip l'Odeur de l'Essence (David Tomaszewski)

Rap et écologie : les voyants sont au vert

Même si le rap game a encore beaucoup de progrès à faire sur la question écologique, certains rappeurs font figure de bons élèves en la matière et donnent de l'espoir pour l'avenir.

Ce mercredi 20 avril a eu lieu le traditionnel débat de l'entre-deux tours de l'élection présidentielle. Pendant près de trois heures, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont échangé sur de nombreux sujets allant du pouvoir d'achat à l'Europe en passant par la guerre en Ukraine, la laïcité, les retraites et la jeunesse. Dans le lot, il y a un thème sur lequel les deux candidats étaient particulièrement attendus tant celui-ci demeure primordial pour notre avenir à tous. Je veux parler bien sûr de l'écologie et du réchauffement climatique.

L'enjeu de la protection de l’environnement et du développement durable est d'autant plus important que l'élection présidentielle s'inscrit à l'aube d'un nouveau rapport alarmant du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Il dit en gros que l'humanité dispose de trois ans pour réduire ses émissions de CO2 si elle souhaite conserver un monde vivable. Évidemment, c'est bien plus complexe que ça, mais la base et là et nous devons tous passer à l'action.

Loin de vouloir jouer les fatalistes, on admettra que l'espoir d'un monde plus vert est permis tant la jeunesse française semble de plus en plus concernée par la cause climatique. Mais alors qu'en est-il de ses porte-parole majeurs, à savoir nos amis rappeurs ?

Rap et écologie, une relation difficile

Disons-le clairement, le rap et l'écologie ne font pas vraiment bon ménage. A l'heure où les tendances musicales du genre sont à l’égotrip, à l'exaltation de l’opulence et du matérialisme à outrance, nos MC's favoris sont bien loin de mettre les problèmes écologiques au premier plan. Faut-il pour autant leur jeter la pierre ?

En effet, le rap est historiquement la musique des laissés-pour-compte. C'est bien pour ça que les premiers à avoir pris le micro furent les victimes de l'urgence sociale, dans les banlieues notamment. Or, quand le quotidien d'un rappeur se résume souvent à subvenir aux besoins de sa famille et à assurer sa propre survie, il n'y a rien d'étonnant à ce que la question climatique soit reléguée au second plan. Sachant cela, on ne peut décemment pas leur reprocher de vanter leur réussite à court terme, quand bien même il est facile de crier à l'égocentrisme et la superficialité.

Ceci étant dit, dans la mesure où le rap français est par essence une musique contestataire, il existe tout un tas de sujets sur lesquels on aimerait voir les rappeurs s'engager davantage. L'écologie en est un. Fort heureusement, certains artistes par souci de conviction, n'ont pas hésité à prendre position pour la planète.

Historiquement, le précurseur de l'écologie dans le rap, c'est Rockin Squat du groupe Assassin. Les anciens se souviennent forcément de son titre "L'écologie: Sauvons la Planète" issu de leur premier album coup de poing, "Le futur: que nous réserve-t-il?" En 1992 déjà, le frère de Vincent Cassel avait conscience de l'étau qui se refermait sur nous. Ce titre ne se contente de constater que l'Homme organise sa propre destruction, il propose également des solutions pour agir et éveiller les consciences. Malheureusement, si le morceau est incontestablement devenu un classique de RCKNSQT, 30 ans plus tard, on ne peut que déplorer que la situation écologique a empiré.

Sur Shoota Babylone, extrait de l'Homicide Volontaire, l'album suivant d'Assassin dévoilé en 1996, ce même Rockin' Squat admettait la portée limitée des textes de rap sur les consciences humaines « Je ne crois pas qu'une chanson fera changer la condition des Hommes », arguait-il sans pour autant se résigner. L'Histoire lui a malheureusement donné raison, même si certains rappeurs après lui ont donné de la voix pour pointer du doigt l'urgence écologique.

Après lui, les artistes qui ont milité pour une société plus verte sont bien sûr ceux historiquement connus pour le côté engagé de leurs textes. On pense bien sûr à Keny Arkany qui en 2005 s'offusquait « qu'ils détruisent la nature, rien à foutre de l'écologie, pensent à l'économie » dans son morceau "Tout le monde debout". Un constat amer partagé par Nekfeu qui dans Besoin de sens, reprenait : « Ils veulent relancer l'économie, désastre écologique, pardonnez-moi d'être plus émotif que logique ». Ce n’était d'ailleurs pas la première fois que le feunek exprimait sa sensibilité écologique. L'année précédente sur son album Feu, il poussait déjà une gueulante bien salée : « Le peuple est endetté mais ceux qui gèrent les banques ils s'font des couilles en or sur ta tête pendant que la banquise fond". Pour le rappeur parisien, l'écologie n'est pas juste une prise de position, c'est une question d'honneur.

On reste à Paris une fois de plus avec un avertissement prononcé par Kool Shen sur son titre de 2009, Grandeur et décadence « *À l'époque déjà ils s’disaient que c'était dead, qu'ils niqueraient tout jusqu'à c’que la planète décède". Même combat à Marseille avec Soprano qui a abordé la question écologique par le prisme du séisme qui a fait trembler Haïti en 2010. "Oui on déconne avec l'écologie, faut réagir. Notre confort technologique a assassiné Haiti"*, lâchait-il alors qu'il était déjà Sur la lune.

Mais dans la cité phocéenne, les patrons, c'est encore et toujours IAM. Parfaitement conscients de leur position de leader d'opinion, Akhenaton et Shurik'n n'ont jamais mâché leurs mots durant leur carrière. Fatigué de chanter les mêmes problèmes depuis trente ans, AKH a écrit l'an dernier La Faim de leur Monde, un poème fleuve de près de 20 minutes sur fond de crise sanitaire, mais dans lequel l'écologie avait évidemment une grande place. Même constat que ses homologues : « *C'qui nous arrive, c'est pas étonnant, c'est logique, c'est la course-poursuite où l'économie tue l'écologie ». Au-delà même de ces mots, dans ce même morceau, il s'en prend aussi à ceux qui tentent de se servir du développement durable comme d'un argument pour faire encore davantage de profits : « Et pour tirer les prix ils ont fait de la bouffe "chio", c* omment les croire eux et leurs fausses étiquettes Bio ?  ».

Ce qu'on remarque ici, c'est que les rappeurs qui osent prendre parti pour l'écologie sont bien souvent des anciens qui n'ont aujourd'hui plus rien à prouver. Pour ce qui est des rappeurs actuelles, rares sont ceux qui osent frontalement soulever la problématique écologique. Une grande partie de la jeunesse à beau porter le sujet à bras-le-corps, les jeunes rappeurs préfèrent en effet jouer la carte du divertissement en martelant leur obsession pour l'argent.

Sans vouloir jouer les boomers, Vin's a pointé du doigt ce paradoxe au travers une punchline bien acerbe : « La vie c'est mathématique, l'important c'est d'faire du flouze, après tout qu'est-c'qu'on s'en fout du réchauffement climatique ? ». Ce n'est pas Booba qui le fera mentir, lui qui lâchait tout en poésie son fameux « Le réchauffement climatique, c'est dû à la chatte à ta mère, avec l'effet de serre »

Ceci dit, il y a des exceptions. Parmi les rappeurs les plus populaires en France Orelsan a fait de l'écologie l'un des axes majeurs de son dernier album Civilisation. Sans parler des quelques balles textuelles tirées pour la planète dans l'Odeur de l'Essence, il a dédié tout un morceau du projet à la cause climatique. On parle bien sûr de Baise Le Monde. Ici, le rappeur assiste à une soirée où il est censé s’amuser, mais son mental se voit rattrapé par la réalité du désastre écologique que provoque l'activité humaine. Le plastique dans l'océan, les dégâts massifs sur la barrière de corail, l'impact de la pollution de l'air, l'effet désastreux des produits chimiques sur les récoltes et notre organisme... Tout y passe et le retour à la réalité fait mal. C'est pour ça que parler c'est bien, mais il est plus que temps d'agir.

Des paroles aux actes

On ne le dira jamais assez, la clef de la transition écologique est avant tout du ressort des gouvernements et des grandes entreprises. Pour autant, ça ne veut pas dire que nos petites actions du quotidien ne changeront pas la donne. Même si modifier nos habitudes peut s'avérer parfois extrêmement difficiles, quelques rappeurs ont voulu montrer l'exemple en prenant part à la solution plutôt que d’aggraver les problèmes.

Nous n'avons pas encore parlé de Lord Esperanza, mais le rappeur parisien à qui l'on doit l'éclosion de Sally a toujours été un soldat de l'écologie. Au travers ses textes déjà, il a plusieurs fois pointé du doigt le déni de l'être humain face à sa responsabilité dans le déclin naturel de la planète. Notamment dans son titre Reste à ta place, il affirme : "A la fois victime et responsable des mutations écologiques, le monde se meurt y'a plus d'logique".

Dans sa montée au créneau, il n'hésite pas non plus à accuser les dirigeants des grandes puissances mondiales de mensonges d'état, ceux qui cherchent à minimiser l'urgence climatique. "Ils disent que nous restons stables. C'est la Macron économie, Donald Trump et Manuel mentent dans les manuels: "Le réchauffement climatique est une invention des Chinois, mais on consomme nos réserves terrestres annuelles en 6 mois". CF le jour du dépassement (ce fameux jour où l'humanité a consommé l'intégralité des ressources que la planète est capable de régénérer en un an).

Non-content de tirer la sonnette d'alarme, le rappeur veille bien sûr à réduire au maximum son empreinte carbone. Il s'est personnellement engagé dans une démarche écoresponsable au travers sa propre marque de vêtements Paramour, dont les pièces utilisent des matériaux recyclés. Par ailleurs, en 2018, il a pris part à la campagne #CHANGETADATE, lancée par le collectif Too Good To Go. Le but ? Inciter les marques à revoir leurs dates de péremption tout en s'engageant contre le gaspillage alimentaire.

Dans la même veine, Nekfeu a lui aussi lié sa parole à ses actes en 2019, au travers une collaboration entre Seine Zoo Records et Bostem, une marque de vêtements écoresponsables bruxelloise. Orelsan a également suivi le pas avec sa marque Avnier dont la philosophie est de proposer une mode « utile, performante et pérenne ». Bien entendu, ils sont loin d'être les seuls et si le streetwear a aujourd'hui une grande place dans la culture hip-hop, on ne peut que se réjouir que les marques de nos rappeurs préférés respectent de plus en plus l'environnement.

N’oublions pas non plus l'initiative portée par Roméo Elvis en Belgique en 2019 avec son hashtag #MaGourdeÀMoi. Derrière ce nom simple, un combat de chaque instant : celui de nous responsabiliser vis-à-vis de notre consommation de plastique et surtout lutter contre son utilisation et sa production abusive. Il avait même fait circuler une pétition *"pour sensibiliser la jeunesse et promouvoir l'utilisation de la gourde au sein des établissements scolaires publics belges***"**. Une belle occasion de rappeler les dangers des bouteilles en plastique pour l’environnement et pour la santé.

Sur une note plus légère, mais tout aussi pertinente, on en place une pour le collectif marseillais Clean My Calanques, parrainé par Bengous et qui avait fait le buzz fin 2020 avec leur remix écolo de Bande Organisée. Un beau coup de com qui avait été suivi par un formidable élan de solidarité, notamment au travers plusieurs opérations de nettoyage massif des plages marseillaises. On pense aussi à la rappeuse Pumpkin qui depuis des pas mal d'années déjà s'emploie elle aussi à organiser des opérations de grand nettoyage dans les rues de Nantes.

Ces quelques exemples d'actions concrètes du gratin du rap game font chaud au cœur, mais témoignent aussi qu'il y a encore beaucoup à faire. Dans l'espoir d'un avenir meilleur et surtout plus vert, mettons les choses en perspective. En admettant que le rap est le reflet de nos sociétés modernes, est-ci si absurde d'imaginer qu'un jour le genre se renouvelle et fasse sa révolution face à ceux qui orchestrent et cautionnent la destruction progressive de notre planète ? Que ce soit sur de la trap, de la drill ou de la plugg music, on s'en fout, il est temps de hisser le rap écolo au sommet des charts.