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Rap business (3/3) : le tourneur, dans les coulisses du concert
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Les deux "bookers" de Yuma, Kassandre et Simon, s’occupent de rappeurs prestigieux : Maes, Dinos, Médine… (photo : Yuma)
Les deux "bookers" de Yuma, Kassandre et Simon, s’occupent de rappeurs prestigieux : Maes, Dinos, Médine… (photo : Yuma)

Rap business (3/3) : le tourneur, dans les coulisses du concert

C’est écrit sur les affiches de concert de Ninho, Maes, Médine… : "Yuma productions présente". Pour organiser une tournée, les rappeurs font appel à un tourneur. Son rôle ? Trouver les meilleures dates, dans les meilleures salles, et créer un concert dont on se souviendra.

Rencontre avec Kassandre Le Kernec, la responsable booking de Yuma Productions. 

Quel est le point commun entre le concert au Vélodrome de Jul, celui à Bercy de Ninho et de Médine au Zénith ? Yuma Productions. Cette société de production de spectacles – appelée "tourneur" dans le milieu – est omniprésente dans le rap français, depuis une dizaine d’années. Et c’est Kassandre Le Kernec qui pilote les réservations de salles pour les plus grands noms du rap français. 

Cette femme de 31 ans est la responsable des réservations chez Yuma depuis six ans. Pour en parler, elle reçoit Mouv’ dans son appartement, juché au 7ème étage d’un bâtiment de région parisienne. Curieusement, dans son salon, aucune affiche de concert n’est accrochée au mur. C’est pourtant le quotidien de Kassandre : "Quand je produis un concert, ce n’est pas moi qui monte sur scène, mais j’ai autant la niaque pour que ce soit réussi."

En tant que responsable des réservations – ou booking, comme elle se présente – Kassandre est chargée de trouver les meilleures salles aux rappeurs… et de les remplir. "Lorsqu’un artiste me démarche, j’imagine un plan de tournée. Pour cela, je liste toutes les salles que je connais, et je réfléchis à celles que j’aimerais idéalement viser, détaille-t-elle. Ensuite, j’appelle ces salles, je leur présente le projet et les dates auxquelles j’aimerais placer mes artistes. Et puis je les relance jusqu’à ce que j’arrive à conclure mon marché !"

Kassandre travaille au quotidien avec plusieurs poids lourds du rap français : Ninho, Black M, Moha La Squale, Maes, DA Uzi, Dinos, Kalash… La liste est longue. Pour leur trouver les meilleures dates de concert, la responsable booking passe son temps au téléphone. "J’appelle les programmateurs de salles. Je commence par leur présenter l’artiste. Comme ils ne connaissent pas trop le rap, je ne rentre pas dans les détails, mais je précise le public visé par l’artiste, sa personnalité, le nombre d’albums vendus, et le potentiel remplissage de la salle. Et j’envoie aussi quelques liens YouTube pour qu’ils puissent écouter la musique." 

La tournée ça rapporte de l’argent

Son rôle est crucial pour le modèle économique du rap français : plus elle réserve et remplit de grandes salles, plus les bénéfices sont importants pour les rappeurs et Yuma. "La tournée, c’est sûr que ça rapporte de l’argent, c’est important financièrement, mais aussi pour la durée de vie d’un album", nous glissait d’ailleurs le rappeur Georgio dans l’épisode 3 de la série Les hommes de l’ombre du rap. 

Combien ça rapporte, précisément ? Pour un concert seul, un rappeur débutant touche 156 euros, "c’est le prix d’un cachet d’intermittent du spectacle", précise Kassandre. Pour un rappeur très populaire, qui vend plusieurs centaines de milliers de disques, le montant sur la fiche de paie peut grimper jusqu’à 1000 ou 2000 euros pour un concert. Mais Yuma n’organise quasiment pas de concert seul, "parce que ce n’est pas rentable". Son activité est quasiment intégralement composée de tournées. Et pour une tournée, qui dure généralement deux ou trois mois, le rappeur empoche entre 60 et 90 % du résultat global de la billetterie. "J’ai déjà fait un résultat global de 54 euros, se marre Kassandre Le Kernec. Mais pour les artistes les plus populaires, le résultat global peut dépasser le million d’euros." 

Entre 156 et 2000 euros le concert, la somme n’est pas astronomique… surtout si on la compare à celle que touche un rappeur pour un showcase, un mini-concert en boîte de nuit. "Pour 20 à 30 minutes de mauvaise prestation, un rappeur prend entre 5 000 et 15 000, voire 20 000 euros !", s’indigne Kassandre, en écartant ses mains, paumes vers le ciel. Vald s’amuse d’ailleurs du rapport qualité-prix d’un showcase dans le morceau Dernier retrait, sur son dernier album : "Sur le retour, on s'arrête en showcase, ça coupe même pas l'contact. Descendu d'scène, serre la main du tron-pa, merci pour tout, on s'attrape à l'occas'."

Pour Kassandre Le Kernec, "le showcase a fait beaucoup de mal à cette génération de rappeurs", car elle considère que ces prestations ont cassé son marché à elle : celui du concert. "Les rappeurs peuvent me dire : ‘Je me lève, je fais cinq heures de route, des balances [le réglage du son avant un concert, ndlr.], et je fais tout un concert pour un petit cachet…’ " alors qu’ils peuvent prendre bien plus d’argent pour moins d’efforts. "En concert, les rappeurs jouent parfois sur une estrade. Il n’y a pas de décor, ni rien. C’est uniquement de la rentrée d’argent." D’ailleurs, pour ne pas passer à côté de ce marché, le directeur général de Yuma Productions est associé dans l’entreprise Strong Live Agency, spécialisée dans le showcase. 

S’entraîner à l’art du concert

Malgré cet attrait financier évident du showcase, la majorité des rappeurs n’ont pas arrêté de faire des tournées. Selon Kassandre, il y a une part d’égo : « Même un rappeur pas très exigeant voudra que son show claque par rapport à ce qui se fait à côté. » C’est la loi du rap game. Est-ce que cela fait du rap une musique de concert pour autant ? "Malheureusement, dans le rap, on pourrait faire dix fois mieux, reconnaît la responsable de Yuma. Après, il y a aussi des rappeurs qui n’aiment pas le live, qui ne sont pas des show men. Ça arrive !"

Pour essayer d’augmenter le niveau, Kassandre "met l’accent sur le coaching scénique", que Yuma "fournit en interne. On ne fait pas de concert, on crée un spectacle", insiste-t-elle. Entraîner les artistes à l’art du concert est un aspect primordial. "Aujourd’hui, les rappeurs débutants n’écument pas tous les open mic de la terre. Ils sont propulsés tellement vite sur le devant de la scène, avec le streaming et le buzz, qu’ils n’ont souvent jamais fait de concert ! Ça a été le cas pour Ninho ou Maes."

Comment "apprendre" à faire un concert ? "Pendant une semaine, notre directeur général adjoint, qui a été le manager de Médine pendant dix ans, accompagne les artistes et prépare avec eux la mise en scène, les déplacements, les transitions, l’adresse au public. On ne veut pas les lâcher comme ça dans la nature !" Ensuite, pour vérifier si les rappeurs ont bien appris leur leçon, Kassandre et ses collègues se déplacent souvent pour voir les concerts organisés par Yuma. "A la fin du concert, je laisse souvent traîner mes oreilles dans le public pour écouter ce qu’il a pensé du spectacle", sourit-elle. 

Une de mes plus grandes réussites

Et même si elle fait tout son possible pour organiser un beau concert, il arrive que les choses ne se passent pas comme prévu. Comme Yuma avance toujours l’argent pour payer le rappeur, le DJ, les techniciens, le bus et l’essence, "je ne sais jamais à l’avance ce que va rapporter la tournée, explique Kassandre. Au début, je me demandais constamment : ‘Oh mon Dieu, est-ce que j’ai fait le bon choix ?’". Et il arrive parfois que la responsable booking ne fasse pas le bon choix. "Avec un rappeur dont je tairai le nom, on voulait faire une Cigale [1400 places, ndlr.] mais on a fait L’Olympia [2800 places, ndlr.] sauf que la salle n’était pas du tout remplie. Quand je vois des gradins vides, c’est sûr que je ne suis pas contente. Financièrement déjà, c’est une mauvaise opération. Et je pense à l’artiste sur scène. Je me dis : ‘tout ça pour ça’."

Heureusement, cette professionnelle du concert garde aussi des bons souvenirs. Le meilleur d’entre eux est le Zénith de Kalash, en 2017, à l’époque de Mwaka Moon. "C’était quasiment trois ans de travail", se souvient la jeune femme. Elle sort alors son ordinateur pour vérifier. "Voilà c’est ça, il y avait 6800 places complètes", annonce-t-elle avec de l’émotion dans la voix. "Le soir du concert, il y avait beaucoup d’émotion. On avait ajouté des danseurs et choristes. Et Kalash, je l’ai trouvé très bon dans son interprétation, avec de morceaux très personnels." Trois ans plus tard, elle en garde un souvenir intact : "J’étais fière, c’était une de mes plus grandes réussites."