MENU
Accueil
Rap business (2/3) : l’attachée de presse, en "équilibre entre l’artiste et le journaliste"
Écouter le direct
Netta Margulies en compagnie de Soso Maness (Netta Margulies)
Netta Margulies en compagnie de Soso Maness (Netta Margulies) ©Radio France

Rap business (2/3) : l’attachée de presse, en "équilibre entre l’artiste et le journaliste"

Lorsqu’un rappeur est en entretien, face à une caméra ou un micro, elle n’est jamais très loin. L’attachée de presse est la personne de l’ombre derrière toute promotion. Gardienne de l’image, elle cherche à faire briller le rappeur, et éviter les questions qui fâchent.

Attablé à un café dans le quartier de Ménilmontant (Paris), Mouv’ réunit deux attachées de presse. La première, Netta Margulies, a fondé sa propre entreprise et s’occupe des rappeurs Soso Maness, Guizmo et Diddi Trix, entre autres. La deuxième, Juliette Thimoreau, est avec nous au téléphone depuis la Savoie. Elle est l’attachée de presse du label Bendo Music et travaille avec Kery James, Rohff ou Demi Portion. 

Mouv’ : Pour commencer, pouvez-vous expliquer simplement votre métier d’attachée de presse ? 

Juliette Thimoreau : Je suis une personne qui fait le lien entre les médias et l’artiste. Une attachée de presse est la vitrine médiatique d’un artiste.

Netta Margulies : Et mon objectif est de rendre mon artiste visible à travers les médias. Je dois trouver un équilibre entre l’artiste et le journaliste, construire des liens avec les deux.

Comment vous y prenez-vous pour rendre un artiste visible ? Par la promotion ?

NM : On sollicite beaucoup les journalistes, pour proposer une interview avec un rappeur, un freestyle, pour lui suggérer de placer un extrait d’un morceau dans un article. 

JT : Lorsque je commence à travailler avec un rappeur, je demande d’abord à mon artiste ce qu’il a envie de donner aux médias. Il y a énormément de rappeurs qui ne veulent pas faire de longues interviews, ou bien d’interviews en vidéo. Donc je respecte ses volontés, même si des fois j’essaie de le convaincre que ça aura un impact positif sur sa carrière. Ensuite, on fait ce qu’on appelle un "plan promo." 

NM : Je cible le niveau de développement de l’artiste, débutant ou confirmé. Puis je réfléchis à des formats et des médias qui lui conviendraient. Je n’emmène pas un artiste faire une interview filmée pendant une heure s’il n’a rien à dire…enfin, je veux dire, s’il n’a pas une manière évidente d’expliquer sa musique. Je vais plus l’orienter vers des formats courts, sympas, avec des extraits d’album. 

JT : Je ne fais pas de média training (entraînement aux entretiens, ndlr.) mais j’essaie d’ajuster. Par exemple, si je vais chez GQ, je sais que les vidéos de GQ qui cartonnent sont celles où les rappeurs racontent des anecdotes, réagissent beaucoup. Donc sur le chemin, je dis au rappeur : ‘Il faut que tu racontes des histoires, que tu argumentes." Je lui explique sur quel format il peut s’amuser, et sur lequel il doit avoir un effort de réflexion. 

Pendant l’entretien, quelle est votre relation avec le journaliste qui fait l’interview ? 

NM : Souvent j’essaie de faire une biographie de l’artiste, pour avoir des éléments de langage sur sa personnalité et la couleur de son projet. Et avant le début de l’entretien, je la donne au journaliste, pour qu’il sache à qui il a affaire. 

JT : Un élément de langage, c’est un peu notre punchline à nous ! (elle rit)

Rédiger soigneusement un "élément de langage", ce n’est pas orienter le journaliste vers là où vous le souhaitez ? Et éviter les questions qui fâchent ?

NM : Non ! C’est pour aider le journaliste à avoir des points sur lesquels s’appuyer. Pour l’aider à trouver un angle (un biais par lequel un journaliste aborde un sujet, ndlr.). Charge à lui de le suivre, ou pas. 

JT : Ce n’est pas "élément de langage", le mot qu’il faut garder, ce serait plus "raconter une histoire." Le meilleur exemple, c’est celui de MHD. L’histoire qui a captivé les médias, c’est qu’il était livreur de pizza, et du jour au lendemain, il est devenu "le petit prince de l’afrotrap." 

Vous accompagnez toujours les rappeurs en entretien ? 

NM : Oui. Je suis là s’il y a un problème. Par exemple, si un rappeur dit quelque chose qu’il préfèrerait couper au montage, je le note, puis je vais voir le journaliste à la fin de l’entretien en lui rappelant de ne pas oublier de couper la partie en question. Je peux aussi glisser une anecdote pendant que la caméra tourne. Mais il y a certains journalistes qui ne veulent pas être dérangés pendant l’entretien, donc avant que ça commence, je dis en riant à l’artiste : "Tout ce que tu dis pourra être retenu contre toi" (elle sourit)

JT : Il m’arrive de demander à ajouter une question à la fin de l’entretien. Et puis je dois aussi être là pour que le rappeur ou la rappeuse soit bien coiffé, pas avachi sur sa chaise, etc. Et on doit aussi être présente pour maintenir le lien avec le journaliste, qu’on côtoie régulièrement.

A votre avis, qu’est-ce que ça changerait, si tout ça n’existait pas ? Si les rappeurs ne faisaient pas de promo ?

JT : Jul ou PNL n’ont pas besoin de faire de promotion, par exemple. 

NM : Mais si Soso Maness n’avait pas fait de promo, personne n’aurait remarqué son potentiel, son vécu, sa vision, sa personnalité. Sans promo, il n’en serait pas là, car c’est ce qui l’a rendu sympathique. Ses entretiens sont toujours en tendance sur YouTube. Il sait que j’ai changé sa carrière. Il avait déjà l’histoire, l’image, et la musique. Moi, j’ai réussi à le mettre en valeur. 

En tant qu’attachée de presse, que ressentez-vous lorsqu’un artiste comme Soso Maness décolle, notamment grâce à votre promotion ? Est-ce ingrat de rester dans l’ombre ?

JT : Pour moi, je ne suis pas dans l’ombre. Lorsqu’un artiste brille, je brille aussi. Je ne brille pas auprès du grand public, mais du milieu rap, du rappeur et de son équipe. Pour mon ego personnel, c’est une victoire. Bien sûr, parfois c’est ingrat le travail que l’on fait. Mais il existe aussi des artistes reconnaissants, qui m’ont dit : "Tout ça c’est grâce à toi" le soir de la sortie d’un album. 

NM : C’est pareil pour moi. Quand je travaille avec Guizmo, et que Libération lui consacre une double-page, je vais au kiosque, j’ouvre le journal, et j’ai presque une larme à l’œil. On sait que c’est grâce à nous. 

JT : Quand un artiste est sur scène, après une belle promo, face à un public qui l’applaudit et connaît ses paroles, on ressent des frissons. Ça m’est arrivé avec Demi Portion. Même si l’artiste est responsable de 90 % de son succès, on sait que c’est aussi un petit peu grâce à nous. 

View this post on Instagram

@demifestival @demiportionofficiel @mouv

A post shared by Juliette Bendo (@juliette_bendo) on

Il arrive aussi que la promotion se passe mal… Quel est votre souvenir le plus marquant ? 

JT : Des entretiens qui se sont mal passés j’en ai pas mal ! Souvent c’est à cause de l’artiste que ça foire, vu qu’il répond simplement "oui" ou "non" aux questions, qu’il est trop défoncé, qu’il est de mauvaise humeur. Dans ce cas-là, il faut rattraper le coup auprès du journaliste et assurer pour que l’artiste soit à nouveau invité dans les médias. 

Justement, comment faire pour gérer un artiste compliqué, qui n’apprécie pas les entretiens ? 

NM : On fait ce qu’on peut. Il faut s’adapter à l’artiste. La toute première fois que j’ai Guizmo en promo, je réserve un lieu pour une journée promotion, où les entretiens s’enchaînent. Evidemment le lieu choisi était non-fumeur. On arrive, et à la première interview, il allume un bédo (elle sourit). Je lui dis qu’il ne faut pas fumer, on se hurle dessus, je lui menace d’annuler la journée. Finalement on trouve un terrain d’entente et on a fait la journée promotion. Guizmo c’est un renard, il faut l’apprivoiser (elle rit, "Renard" est le nom du huitième album de Guizmo sorti en 2018, ndlr.). Il faut le prendre comme Gainsbourg : tu ne peux pas lui dire de ne pas fumer une clope ou de boire quand il en a envie. Maintenant je sais comment il est, donc je fais en sorte qu’il se sente bien. Aujourd’hui, on en rigole quand on se souvient de cette première fois où on s’est vus ! 

Quel est la recette pour qu’un rappeur soit un "bon client", c’est-à-dire à l’aise en interview et apprécié des médias ? 

NM : Cela dépend souvent de la manière dont il s’exprime, et de son capital sympathie. 

JT : Il y a aussi des artistes qui arrivent avec un nouveau style : Niska, Koba La D etc. Ça, c’est déjà un potentiel médiatique sans même la présence de l’artiste : c’est nouveau, c’est frais, ça marche, les jeunes s’en emparent. Donc le journaliste va probablement vouloir en savoir plus. 

Comment choisissez-vous les artistes avec lesquels vous travaillez ? 

NM : Comme je suis indépendante, je peux travailler sur des projets qui me plaisent. Car quand je suis convaincue, je suis convaincante. 

JT : Moi aussi, je choisis parmi le catalogue Bendo Music. Et ce que dit Netta, c’est vrai… Mais ça m’est déjà arrivé d’être convaincue par des albums que je connaissais par cœur. Par contre, les médias, eux, n’étaient pas convaincus. 

NM : C’est hyper frustrant. Quand tu considères qu’un artiste est un génie mais que ça ne prend pas, c’est horrible. 

Juliette : C’est le pire. Et ce qui est encore pire, c’est lorsque l’artiste est bon, qu’il fait une bonne promo, mais que les chiffres de vente sont mauvais. 

Netta : Ça m’est arrivé avec le retour des anciens, comme Rocca (membre de La Cliqua, ndlr.), Neg’Marrons, Sniper. En promo, c’est génial… Mais en chiffres, ça ne marche pas. En tant qu’attachée de presse, on a le contrôle sur une facette, mais il y a mille autres paramètres sur lesquels la promo n’a pas d’emprise.