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Qui est le grand vainqueur de la décennie ?
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Booba, Nekfeu, Jul
Booba, Nekfeu, Jul ©Getty

Qui est le grand vainqueur de la décennie ?

La question que tout le monde se pose, qui est le rappeur français numéro 1 de notre décennie ?

Désigner le numéro 1 absolu d’une décennie de rap n’est jamais un exercice facile. Les années 90 et 2000 ont donné lieu à des tête-à-tête assez nets, avec un duel NTM/IAM d’abord, et Booba/Rohff ensuite -avec quelques outsiders bien placés : Ministère Amer, Solaar ou Assassin d’un côté, Diam’s ou Sinik de l’autre. La troisième décennie d’existence du rap français touche à son terme, avec une incertitude jamais vue à l’heure de désigner son numéro un. 

Beaucoup font d’excellents candidats, mais aucun ne s’impose de façon indéniable, tant la concurrence est forte. Obstacle supplémentaire, on se heurte à la difficulté d’établir des critères satisfaisant chaque catégorie d’auditeur (influence du rappeur, unanimité critique, réussite populaire, longévité, régularité, productivité, image suffisamment bien gérée, etc). Les noms qui peuvent donc légitimement prétendre à la couronne de la décennie 2010-2020 sont donc relativement nombreux, on fait donc le point sur les principaux candidats.

Jul : de gros arguments, mais une musique qui ne convainc pas tout le monde

Dans les faits, Jul réunit la majorité des critères qui lui permettraient d'asseoir sa domination sur le rap français de la décennie 2010-2020 :

  • une influence très nette : suite à son succès, bon nombre de rappeurs ont adopté les caractéristiques de sa musique. La scène marseillaise, en particulier, mise aujourd’hui très clairement sur des sonorités qui n’ont pas été inventées par Jul mais qu’il a très fortement contribué à populariser
  • une productivité exceptionnelle : sur ce plan, pas grand monde ne peut lutter parmi les grosses têtes d’affiche
  • une grande régularité : jamais plus de six mois sans publier de nouveaux projets
  • une image parfaitement gérée : c’est même la force principale du rappeur, dont la sincérité et la spontanéité lui permettent d’être aimé même par des auditeurs allergiques à sa musique
  • et évidemment, une réussite populaire absolue, puisque le marseillais a atteint en cinq ans le top 3 des meilleurs vendeurs de l’histoire du rap français en talonnant des artistes affichant trois décennies de carrière au compteur

Le bas baisse finalement que sur le plan de l’accueil critique : extrêmement clivante, la musique proposée par Jul est toujours la cible des critiques d’une bonne partie du public, et ne convainc que partiellement la critique. La moitié des auditeurs de rap le couronnerait donc pour ses faits d’armes depuis fin 2013 (date de sortie de son premier single à succès Sors le Cross Volé) ; l’autre moitié serait scandalisée.

Ninho, Niska et Sch : arrivés un peu tard pour le sacre

Absents aux yeux du grand public pendant la première partie de la décennie, Ninho et Niska ont fait un all-in sur les 3-4 dernières années -malgré un passif assez solide avant 2015, resté plutôt confidentiel. Contrairement à Jul, ils ont su concilier un succès populaire concret avec une unanimité assez nette au sujet de leurs véritables qualités de rappeur. Productifs, il occupe tous deux le terrain depuis leur percée, en particulier Ninho, présent en tant qu’invité sur la majorité des albums qui cartonnent chaque année, et impliqué dans certains des plus gros hits de la fin de la décennie. L’argument qui s’opposera logiquement au sacre de l’un ou de l’autre est leur trop faible temps de présence aux sommets : malgré les années d’activité qui ont précédé leur explosion, le gros de leurs performances respectives tient sur la période 2016-2020. Peut-être un peu juste pour le couronner, mais on peut d’ores et déjà le placer parmi les favoris pour le trône de la prochaine décennie.

Des problématiques du même type viennent contredire le couronnement hypothétique de Sch. Parmi les très bons élèves sur le plan critique, avec un premier projet unanimement considéré comme un classique (A7) et dernièrement deux albums très positivement accueillis (JVLIVS, Rooftop) -avec entre temps, deux disques plus sujets à discussion, il a un léger train de retard sur le plan des chiffres, très bons mais pas aussi spectaculaires que ceux de PNL, Jul ou Damso. Cumulé avec le handicap que constitue la première moitié de la décennie, durant laquelle Sch se lance et monte graduellement en puissance sans toutefois percer, on a donc un profil un peu trop juste pour prétendre au trône aujourd’hui, mais qui se présente comme l’un des principaux favoris des prochaines années.

PNL, une demi-décennie spectaculaire

Là encore, on est face à un candidat qui n’a qu’une demi-décennie de succès au compteur. Seulement, le succès en question est tellement imposant qu’il bouleverse un peu toutes les certitudes -au point où certains rappeurs comme Dosseh n’hésitent plus à qualifier le duo de "plus grand groupe de rap français de tous les temps". Pas vraiment besoin d’énumérer à nouveau les chiffres, les certifications ou les records : tout le monde s’accordera à dire qu’en termes de popularité, PNL tape un peu plus haut à chaque album et donne des leçons de gestion d’image -avec des stratégies de communication décryptées et analysées dans tous les sens, y compris par des pointures.

Sur le plan de l’influence, peu de doutes : si PNL n’a pas inventé les sonorités nuageuses (avant eux en France, on peut citer Green Money ou Triplego), le groupe les a imposé au grand public, poussant la moitié de la scène française à s’y essayer, en particulier du côté de la jeune génération. Même chose niveau productivité et régularité : malgré une période nécessaire de temps mort entre 2016 et 2019, PNL a publié quatre projets en quatre ans. Enfin, là où N.O.S et Ademo marquent un point important, c’est sur le plan critique : si elle reste clivante, la musique proposée par PNL convainc très largement, aussi bien du côté des auditeurs que de la presse.

Booba, le titre remis en jeu

Au coude-à-coude avec Rohff sur la période 2000-2010, Booba a profité de la décennie suivante pour distancer son meilleur ennemi, au moins sur les plans des chiffres, de l’image, et de l’influence sur la jeune génération -pour le reste, on laissera aux auditeurs le soin de départager leurs albums respectifs. L’ex-Lunatic est l’un des seuls de la liste à être présent dès le début de la décennie, et donc le seul vétéran à pouvoir concourir pour le trône. Ses disques n’ont pas tous parfaitement convaincu sur le plan critique, on peut tout de même noter qu’il anticipe les tendances trap avec Futur en 2012/2013 et qu’il marque des points avec Nero Nemesis en 2015.

Après avoir enchaîné 5 albums entre 2010 et 2017, tous minimum double-platine, et pas mal de hits, on ne peut pas lui reprocher grand chose en termes de productivité ou de régularité des sorties. Sur le plan des chiffres, on peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein : ses albums ne le placent pas parmi les tous meilleurs vendeurs, aucun de ses projets n’ayant atteint la barre des 500.000 ventes, contrairement à des noms comme Niska, PNL, Damso, Nekfeu ou Orelsan. Booba se rattrape en revanche sur les hits, puisqu’il est le seul à cumuler 10 singles de diamant depuis le début de l’ère du streaming.

Nekfeu, un favori discret

Derrière sa discrétion médiatique de plus en plus affirmée, Nekfeu réunit tranquillement tous les critères qui pourraient faire de lui le numéro 1 du rap français sur la période 2010-2020 :

  • Productif sur l’ensemble de la décennie, aussi bien en groupe (4 projets avec le S-Crew, 3 avec 1995) qu’en solo (3 albums -presque 4, selon qu’on considère les Étoiles Vagabondes comme un seul projet ou comme ceux).
  • Très bien loti sur le plan des chiffres, avec notamment un disque de diamant pour Feu.
  • Une image toujours bien gérée, même face aux potentielles polémiques (Charlie Hebdo, Baraka City, ou, plus léger le “clash par association”) tout en prenant soin de s’engager pour les causes qui lui tenaient à cœur.
  • Plutôt bien accueilli par la critique avec notamment une Victoire de la Musique en groupe et une en solo, même si on sait ce que vaut ce genre de récompense.

Côté points négatifs, difficile de juger sa réelle influence sur le rap français, tant ses premières années de carrière sont elles-mêmes le fruit d’influences très assumées (Time Bomb, Beat de Boul, etc) ; par la suite, on peut tout de même considérer que le succès de Nekfeu a ouvert la voie, au moins sur le plan de l’image, à toute une nouvelle catégorie de rappeurs -on peut se demander si toute la génération pop-rap des Lomepal et Roméo Elvis aurait connu un tel succès si le terrain n’avait pas été préparé en amont.

Gims et Soprano, entre chiffres inégalés et insuccès critique

Comme dans le cas de Booba, on peut choisir de boire le verre à moitié vide ou à moitié plein. Côté vide : beaucoup hésitent de continuer à classer Gims et Soprano dans la catégorie rappeurs, et leurs quelques performances axées sur le pur kickage (dont la plus récente côté Gims en feat avec Niro) ne suffisent pas à en faire des boss indiscutables du rap game. Côté plein, des chiffres astronomiques : quatre disques de diamant, dont trois en solo, un Stade de France d’un côté ; trois diamants, deux vélodromes en deux soirs, et même une tournée des stades.

La balance entre réussite populaire et succès critique est en revanche des plus déséquilibrées : tous deux touchent le public le plus large que des artistes français puissent toucher ; Gims reste l’objet de critiques assez franches, aussi bien de la part des auditeurs que de la presse - voire des autres rappeurs, puisqu’il symbolise pour certains les dérives trop franches du rap français (“zumba” selon Rohff, “musique de camping” selon Joeystarr, etc) ; Soprano est plus épargné par la critique, mais son audience est globalement éloignée du public rap le plus classique. Par conséquent, attribuer à l’un ou l’autre le trophée de numéro 1 de la décennie reviendrait à valider l’idée selon laquelle le rap n’est plus qu’un sport de chiffres. Plausible s’ils étaient les seuls à exploser les scores, mais la présence d’autres rappeurs moins orientés pop/variété dans le top des charts français ces dernières années prouve que l’on peut très bien concilier succès critique et très grosses ventes.

Orelsan, le numéro 1 le moins productif

Si l’on ne s’arrêtait que sur sa discographie solo, on pourrait clairement se demander ce qu’Orelsan a fait de sa vie pendant l’essentiel de la décennie passée : un album en 2011, un autre en 2017 (réédité en 2018) et un grand vide au milieu -assez logique tout de même, quand on sait que ses projets sont tous très introspectifs et nécessitent donc suffisamment de temps de réflexion. Absolument pas inactif pendant cette période, le rappeur s’est concentré sur son aventure de groupe en donnant enfin de la matière au duo des Casseurs Flowteurs, aussi bien en musique (deux projets et un live) qu’à l’écran (une mini-série, un film). Il pourrait donc sans trop de mal s’offrir la couronne, d’autant que chacun de ses projets a convaincu à la fois la critique et le public. Comme Nekfeu, reste à régler la question de l’influence sur le reste du rap-game. Personne ne fait réellement de rap "à la Orelsan", mais il est évident que l’auteur du Chant des Sirènes a contribué d’une part à décomplexer le rap français (humour dans les textes, grosses doses d’auto-dérision), et d’autre part à faire accepter la figure du loser sympathique -qui a émergé avec Perdu d’Avance en 2009 et qui s’est estompée sur ses albums suivants, mais qui n’a jamais totalement disparu.