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Quatre conseils aux jeunes auditeurs de rap
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Quatre conseils aux jeunes auditeurs de rap

Alors que le rap n’a jamais été aussi populaire en France et qu’il est dans sa trentième année d’existence en termes de sorties discographiques, la jeune génération d’auditeurs écoute une musique plus vieille qu’elle et ignore ou oublie certaines de ses spécificités. Voici quatre conseils avisés.

C’est une évidence, presque une banalité à affirmer : le rap est actuellement la musique la plus écoutée en France selon les chiffres officiels fournis par les représentants de l’industrie musicale depuis quatre ans. Une musique qui a, depuis ses premières traces discographiques dans notre pays il y a trente ans, réussi à conquérir un large public et a pris une multitude de formes esthétiques. Si bien qu’aujourd’hui deux auditeurs A et B qui se rencontrent et disent écouter du rap pourraient dès les premiers échanges être face à une incompréhension sur leurs goûts respectifs en termes musicaux.

Malgré son succès grand public de plus en plus croissant, le rap reste une musique qui passionne ses auditeurs. Voit-on, pour d’autres genres musicaux, des tournois sur Twitter ? Des sondages sur des stories Instagram ? Des “tier lists” ? Que cela soit par des pros ou des auditeurs lambdas, le rap reste un sujet de débats passionnés, comme l’est le foot, sport le plus populaire en France. Les performances des artistes, sous des prismes subjectifs (la qualité de leur art) ou objectifs (leurs résultats commerciaux) sont quotidiennement discutés dans des commentaires sous des posts Instagram ou des vidéos Youtube, dans des séries de Tweets.

Cette couverture plus grand public se double aussi d’un mouvement naturel de changement de générations parmi les auditeurs les plus férus de rap, musique qui garde un profil “jeune” malgré ses quatre décennies d’existence. C’est aussi l’une des raisons qui font son succès actuel écrasant en France : toute une génération né dans les années 2000, à l’époque d’un taux de natalité supérieur au reste de l’Europe, est aujourd’hui le public qui écoute, consomme et débat quotidiennement du rap, encore plus qu’hier. Une génération des “2000” dont se moque parfois les amateurs de rap de la génération avant la leur, celle qui a connu le rap français et son “âge d’or” puis la période des rois sans couronnes. Les adolescents et jeunes adultes qui sont au cœur de l’auditorat du rap actuel étaient gosses quand Sexion d’Assaut a tout explosé, puis ont vu depuis des artistes comme Kaaris, Nekfeu, PNL et Ninho devenir des icônes et faire une musique qui leur parlent bien plus que le rap qu’écoutait peut-être déjà leurs parents. Ces artistes ont accompagné des transformations dont ces jeunes auditeurs n’ont sans doute pas conscience - et la génération avant la leur aurait bien tort de leur reprocher.

Pourtant, en écoutant des discussions entre ces nouveaux fans de rap, en lisant leurs commentaires sous des vidéos sur Youtube, le contenu de certains de leurs tweets, on y voit des affirmations approximatives ou fausses déclarées avec toute l’effervescence et l’aplomb de leurs jeunes années - c’est normal, on est tous passés par là. Mais comme il n’y a pas d’âge pour apprendre, voici quatre erreurs communes à rattraper. On va donc essayer de le faire avec le plus de bienveillance possible pour s’éviter un choc stérile des générations.

Relativisez : votre rappeur préféré n’est probablement pas le GOAT

“xxx, c’est vraiment le GOAT”. Remplacez les trois “xxx” par à peu près n’importe quelle tête d’affiche actuelle, en France comme aux États-Unis, et vous aurez une idée du nombre de tweets de ce genre qui sortent chaque jour. Ce ne sont que des échantillons, mais ces messages sur les réseaux sociaux sont symptomatiques de plusieurs phénomènes propres aux débats sur le rap.

Puisque c’est un genre musical compétitif, les discussions sur les meilleurs artistes de l’histoire du rap existent quasiment depuis les origines du genre. Chacun avance ses arguments pour faire valoir que son artiste préféré est meilleur que les autres. Mais en 2020, ces débats sont de plus en plus stériles. Le rap n’a jamais été autant fragmenté dans ses différentes nuances musicales, dans ses générations d’artistes qui se suivent. Plus les années avancent, plus le genre multiplie les ramifications à mesure que des artistes émergent ou s’installent. Les comparaisons semblent aujourd’hui presque vaines : si mesurer Booba et Rohff a du sens, comme on a pu longtemps le faire, comparer l’un et l’autre avec, disons, PNL, n’a qu’un intérêt limité. Pas le même parcours, pas tout à fait la même musique. On atteint d’ailleurs parfois des summums de comparaisons :

Le phénomène des “tier lists” est particulièrement éclairant sur ces affirmations biaisées. Il faut savoir raison garder. Affirmer que son artiste préféré, dont la discographie officielle a débuté il y a cinq ans, est le “GOAT” est donc aller un peu vite en besogne.

Et puis, pour le point de détail, il n’y a en réalité qu’un seul GOAT dans le rap, celui qui s’est auto-proclamé ainsi : LL Cool J. Un rappeur qui est plus proche de l’âge des grands-parents des fans de rap actuels (52 ans) que celui de leur artiste préféré, et qui a repris le terme à un grand boxeur du siècle dernier (la préhistoire, donc) : Mohammed Ali, surnommé “The Greatest of All Time” pour son parcours dans son sport comme dans l’histoire de son pays. The G.O.A.T. (Greatest Of All Time) est le titre du neuvième album de LL Cool J, l’une des premières icônes du rap américain, qui décrochait déjà des disques de platine dans les années 1980 - sans streaming, donc. Que cela soit le GOAT du sport ou celui du rap, donc mesurez un peu le chemin à faire pour votre artiste préféré avant de pouvoir affirmer sans broncher qu’il est le meilleur de tous les temps. Et puis dans le rap ou même d'autre discipline, il y a un principe : une fois que quelqu’un s’est auto-proclamé par un titre prestigieux, on ne lui reprend pas impunément. Vous imaginez un artiste dire de lui-même qu’il est “le Duc” à part Booba ? “Le Padre” à part Rohff ? Un footballeur qui s’appellerait Christophe Robert avec un 7 dans le dos “CR7” ? 

Ne prenez pas la reprise, la réinterprétation et le sample pour du plagiat

“Hatik il oublie vite que son single le plus vendu c'est un plagiat d'un autre son”, “Soso Maness là, il est chaud en mélodie bravo à lui pour le plagiat de Boneless”. Ces deux Tweets sur deux hits actuels du rap français, Angela et So Maness, résument la confusion qui règne chez certains auditeurs sur les subtilités qui existent dans la musique, et en particulier dans le rap. Car peut-être plus que dans d’autres genres musicaux, l’intertextualité sonore, le fait de personnaliser et adapter d’autres œuvres, est dans l’ADN du rap.

Cela existe de plusieurs façons. Par le sample, la reprise d’un échantillon sonore d’une autre oeuvre et la retravaillant de manière plus ou moins complexe. Un exemple récent parmi tant d’autres : Nice For What de Drake, qui met en boucle un passage de la chanson Ex-Factor de Lauryn Hill. Une reprise, c’est une interprétation presque mots pour mots, notes pour notes d’une autre chanson existante. Une réinterprétation, c’est la réadaptation plus libre de la mélodie et des paroles d’une autre chanson - c’est notamment le cas avec de nombreux hits récents du rap français : Angela de Hatik, Ne reviens pas de Gradur et Heuss l’Enfoiré, Folie de JuL. Dans tous les cas, ces différentes techniques de réutilisation d’une oeuvre sont soumises au droit d’auteurs et nécessitent des demandes auprès des artistes et maisons de disques propriétaires des morceaux repris. Des récents cas de samples non ou mal déclarés sur des morceaux de rap français (Tchiki Tchiki de PNL, Amnésie de Damso, Caramelo de Ninho) l’ont rappelé, puisqu’ils ont été supprimé des albums sur lesquels ils étaient, et leurs clips éventuels ont été supprimé de Youtube.

Peut-être que pour une génération habituée aux mélodies composées entièrement sur des logiciels - la série LaProd de Mouv’ en présente plusieurs nuances-, l’idée d’échantillons repris dans une autre musique est totalement dépassée, paresseuse et non-créative. Elle est pourtant inscrite dans les gênes du rap, musique qui s’est signalée dans sa capacité à transformer la pop culture dans son sens le plus large : la culture populaire, sans étiquette. Bref, le sample, le détournement, la réinterprétation reste quoi qu’il arrive à la base de la matrice du rap. Et ce n’est pas du plagiat tant que tout est fait dans les règles.

N’affirmez pas trop vite que le rap français a “dépassé” le rap US

Il y a certes une réalité : dans les classements de vente en France, dans les tops streaming, le rap français domine son grand frère américain. L’exemple de The Box de Roddy Ricch illustre assez bien cette différence : le titre est resté numéro 1 pendant 11 semaines consécutives aux Etats-Unis, mais n’a atteint que la 7e place du classement des singles chez nous. Non pas que le rap US ait, de manière régulière, été déjà très haut dans les classements des singles et d’albums ici. Seule une superstar comme Drake y parvient réellement. Mais l’omniprésence actuelle du rap français peut donner l’impression de totalement éclipser son grand frère américain - même si le streaming permet aussi à des rappeurs américains de décrocher des certifications en France et de remplir des salles de concerts.

Le rap français s’est incontestablement affranchi en partie du rap américain, dans un mélange d’héritage de sa propre histoire et des musiques spécifiques qui forment la culture de ses artistes et de son public - musiques africaines, musiques électroniques, variété française. Pourtant, la décennie écoulée à montrer à quel point le rap français était encore poreux à l’influence du rap américain. Les flows en trois temps à la Migos sont devenus la norme en France. Les multiples nouvelles tendances sonores nées aux Etats-Unis se sont enracinées chez nous, de la trap au ratchet, des basses saturées de la scène “soundcloud rap” au doux psychédélisme de Travis Scott ou Gunna en passant par les rythmiques saccadées de la drill. Le vent drill qui souffle sur une partie du rap français depuis le début de l’année est intéressant de ce point de vue : cela fait des années que ce phénomène existe outre-Manche avec la UK Drill, mais il a fallu attendre qu’une scène équivalente à Brooklyn émerge, avec le regretté Pop Smoke en figure de proue, pour que les artistes et le public français s’y intéressent et embrassent ces sonorités. Ça n’a rien de déshonorant pour le rap français : c’est un simple constat implacable de la permanente influence du rap américain sur le rap français malgré son hégémonie actuelle.

Ne pensez pas que “rap” est l’acronyme de “rhythm and poetry”

Malgré son succès commercial et populaire sans précédent, le rap continue, en France, d’être la cible de critiques. Il le sera sans doute toujours, à la fois par les défenseurs de la musique plus “académique” et certaines élites intellectuelles et sociales qui considèrent comme du bruit et des vociférations cette “sous-culture d’analphabètes”. Du coup certains de ses jeunes défenseurs les plus ardents veulent régulièrement légitimer leur musique préférée en lui revendiquant des vertus littéraires - ce qui est parfaitement noble, et l’objet d’études sérieuses et de conférences de qualité. Mais le pendant de cette recherche de légitimité, c’est aussi une affirmation fausse sur l’origine du mot “rap”, qui serait un acronyme en anglais de “rhythm and poetry” - “rythme et poésie”, en français. Ceux qui défendent cette idée sont sans doute induits en erreur par la page Wikipedia française consacrée au rap, qui parle pourtant déjà d’un rétroacronyme, donc d’une interprétation a posteriori de l’origine du terme. 

Non, le rap ne vient pas de “rhythm and poetry”, mais du mot “rap”, qui renvoie à l’oralité populaire, au fait de jacter avec du style, puis en rythme au moment de sa transformation en un genre musical. De fait, le rap n’a jamais eu la prétention, dans sa matrice, d’être de la poésie en rythme - si on entend par poésie le genre littéraire classique plutôt codifié qu’on enseigne à l’école. Il y a dans le rap un amour des mots, du style, du flow, mais aussi une envie constante de s’affranchir des règles de la langue - “nique les règles grammaticales, on est pire qu’des animals”, rappait Le Célèbre Bauza dans un morceau d’Oxmo Puccino.

Quand, lors de la promo de Tha Carter III, un journaliste a demandé à Lil Wayne s’il pensait qu’il y avait une part de poésie dans son rap, le rappeur l’avait envoyé chier. Parce que le rap n’a pas besoin d’être noble, de lui accoler une proximité avec l’art littéraire plus installé qu’est la poésie : le rap comme pratique culturelle est ce qu’il est, une musique foncièrement irrévérencieuse, dans le fond comme la forme. C’est une musique souvent faite par “ceux qui font des fautes sur les murs” comme rappait Rohff, un genre musical qui renverse précisément l’idée qu’il faut nécessairement faire usage d’une langue noble pour être un musicien, et qui permet d’être une vitrine de la vivacité de la langue par ses apports de l’argot, des néologismes et des langues étrangères.