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Quand le rap français parle de la maladie
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Sinik (DR), Roméo Elvis (Hans Lucas), Soprano ( Tony Barson)
Sinik (DR), Roméo Elvis (Hans Lucas), Soprano ( Tony Barson) ©Getty

Quand le rap français parle de la maladie

Peu abordé dans le milieu du rap, certains rappeurs se sont consacrés à ce sujet dans leurs textes.

Instituée par Jean-Paul II en 1992, la journée mondiale des malades est célébrée chaque année le 11 février. Initialement destinée aux fidèles de l’Eglise catholique, elle permet surtout de rappeler à tous que la bonne santé est une véritable bénédiction, et surtout qu’elle est précaire. L’art au sens général a souvent servi d'échappatoire aux patients, qui ont trouvé dans la peinture, la littérature ou le cinéma, des moyens d’exprimer les maux dont ils souffrent. La musique n’échappe pas à la règle, et en particulier le rap français : que ce soit les malades qui s’expriment directement, ou bien leurs proches, le sujet est assez largement abordé.  

Soprano - "Roule"

Écrit par Soprano après le décès de son ami de longue date Sya Styles, Roule est avant tout une chanson sur le deuil et la douleur de perdre un être cher. Etant données les circonstances de la disparition du DJ, décédé d’un cancer en 2015, le texte fait plusieurs fois référence à la question de la maladie : Soprano exprime en particulier sa colère envers ce coup du sort ("j'accélère, majeur en l’air, en insultant ta foutue maladie"). Il trouve tout de même la force de relativiser en estimant que la mort a au moins libéré son ami de la souffrance provoquée par la maladie ("au moins, cette fois la douleur n’est plus là"). Malgré le mélange de tristesse et de rage qui se dégage du texte, Roule est un titre plébiscité par le public du chanteur marseillais et devient l’un des singles qui portent le succès de l’album L’Everest. Vécues directement ou indirectement par tout le monde, les thématiques de la maladie et du deuil touchent forcément, reste à trouver les bons mots pour en parler, ce que Soprano a su faire. 

Sinik - "La Cité des Anges"

Certainement l’un des textes les plus touchants écrits sur la thématique de la maladie, La Cité des Anges raconte la journée passée par Sinik en visite aux enfants de l'hôpital Robert Debré. Difficile d’imaginer un quotidien plus difficile que celui de ces bambins cloués à un lit pendant des longues périodes. Certaines associations font de leur mieux pour les sortir autant que possible de l’univers hospitalier et font parfois appel à des célébrités (chanteurs, footballeurs, comédiens) pour amener un peu de rêve dans leurs vies. Sinik se rend donc au chevet de Fayçal et de ses potes, un moment qui a visiblement changé sa vie ("depuis ce 15 décembre, j'ai plus la même notion du danger / 25 ans d'existence pour apprendre / que ces gamins ont plus de courage que le plus courageux de ma bande"). 

S’il commence par constater la souffrance qui règne sur place, aussi bien chez les malades que chez leurs proches ("je croise un père pleurant tout seul, trainant sa peine dans les couloirs"), Sinik se rend rapidement compte qu’il va autant recevoir que donner. Venu pour donner un peu de baume au coeur d’un patient ("sa mère m'a dit que la musique le bordait, l'emportait si loin"), il se voit offrir un véritable leçon de vie, puisque tout ce qu’il voit ne l’amène qu’à relativiser sur la futilité de ses propres problèmes ("il tousse et me dit "je trouve que t'as l'air fort" / Mais il ignore que je me plains quand j'ai un trou dans mes Air Force"). 

Sly - "Foutue maladie"

Le SED, ou Syndrôme d’Ehlers-Danlos, est une maladie génétique causant chez les personnes atteintes un handicap non-visible mais particulièrement difficile à vivre, d’autant qu’aucun traitement n’existe à l’heure actuelle. Douleurs articulaires, cicatrisation anormale, ecchymoses, tendinites et luxations chroniques : chaque patient est atteint d’un ou plusieurs maux, en fonction du type de SED. Souffrant de cette maladie, le jeune Sly consacre en 2017 un titre à la question, aussi bien pour extérioriser ses souffrances que pour faire connaître au grand public le syndrome. 

Etant donné le jeune âge du rappeur, le titre n’est pas irréprochable techniquement, mais il a le grand mérite de toucher son but : alerter sur les symptômes ("des douleurs, des fatigues, des problèmes de cœur, des maux de tête"), rappeler que le pire est parfois dans le regard des autres ("on est obligé de supporter le regard des imbéciles blessants") et rendre compte des difficultés quotidiennes des personnes touchées ("allers-retours à l'hôpital, depuis petit j’en vois de toutes les couleurs"). Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce jeune artiste, Sly est l’auteur d’un album intitulé État Second, disponible depuis le mois de janvier

Despo Rutti / Majster - "Risperdal"

"Y’a tout le monde en HP : des soldats, des cadres, des vrais durs"Longue introspection s’arrêtant sur l’une des périodes les plus difficiles de la vie de Despo Rutti, Risperdal raconte son internement ("fatigué, j’étais à bout de souffle, j’ai été interné à ma demande") suite à des symptômes paranoïaques décrits avec une lucidité assez perturbante pour l’auditeur ("je crois que des trucs ont bougé dans l’appart’, je crois même que ma fille complote"). La douleur psychologique ressentie par l’auteur du morceau est palpable ("je dors plus la nuit, les rires moqueurs de mes amis sont d’une violence inouïe" ; "mes cauchemars sont monstrueux, mon cœur un putain de cutter"), d’autant qu’il est conscient de perdre pied et d’avoir besoin d’aide. 

Il se retrouve malheureusement au beau milieu d’un cauchemar ("j’étais en enfer, avec des psychiatres comme seuls sauveurs"), qui ne fait que renforcer ses inquiétudes ("quand je vois les autres patients, j’ai peur pour ce que j’ai / zombies cachetonnés, on circule ou on végète"). Antipsychotique prescrit contre divers troubles psychiatriques, le risperdal symbolise dans ce titre les traitements médicamenteux mis en place pour venir en aide aux patients -avec une efficacité assez controversée. Avec Risperdal, Despo a mis des mots forts sur les souffrances de milliers de personnes et sur l’enfer de la souffrance mentale.

Gringe - "Scanner" 

Perçu comme un rappeur axé sur la déconne, les punchlines salaces et la défense des droits des travailleuses du sexe, Gringe a livré l’an dernier un album très éloigné de cette image : très personnel et plutôt sombre, il traite de thématiques dures comme le sentiment d’abandon depuis le départ de son père, ses difficultés à établir une relation saine et durable avec sa moitié, et surtout les maux dont souffre son frère depuis de nombreuses années. Victime d’un "accident" consécutif à une mauvaise prise de drogues synthétiques (Gringe évoque "un mauvais trip, un mauvais mélange"), ce dernier doit ainsi composer avec des lésions cérébrales, et s’engage malgré lui dans un long chemin de croix décrit par Gringe comme un véritable enfer mental : "cerveau disloqué, convulsions hardcore et plus personne à bord pour piloter" ; "dans ces hôpitaux qu'la javel embaume, tu déambules dans les couloirs comme un fantôme” ; "tu t'isoles pendant des mois, ça fait maintenant quinze piges que ça dure". 

Contrairement à d’autres rappeurs qui mettent en avant la tristesse ou la colère des proches des malades, Gringe va plus loin en faisant sa propre auto-critique, se révélant même très dur avec lui-même ("si j'te rejette, c'est qu'je me sens désœuvré, l'impuissance me pousse à mettre des œillères / Réaction d'lâche, j'suis désolé qu'tu puisses à peine compter sur ton seul frère"). 

Syclone - "Hôpital" 

Profil singulier du rap indépendant des années 2000, Syclone fait partie de cette génération maudite qui a dû batailler pour pouvoir produire de la musique, sans pour autant récolter les fruits de son travail, à une époque où la crise du disque et la démocratisation du téléchargement illégal plombent la santé financière des rappeurs français. Après un parcours assez chaotique -sa biographie officielle évoque notamment "un internement en hôpital psychiatrique pour troubles bipolaires" et "plusieurs évasions", il finit tout de même par livrer Dyslexik Anonym en 2008. Cet album navigue entre introspection et second degré, à l’image du titre Hôpital, qui raconte son enfermement en psychiatrie, l’angoisse de la porte de la chambre verrouillée, les traitements à base de cachetons et de piqûres dans la fesse. Les propos sont dans le fond assez graves, notamment au sujet de sa détresse psychologique, mais Syclone a une capacité assez folle à jouer avec ses propres faiblesses et à verser dans l’humour pour dédramatiser certaines situations. 

M.A.S - "Driss"

Pour une personne valide, impossible de jauger la force nécessaire pour composer au quotidien avec un handicap aussi fort que la cécité. La situation force encore plus le respect quand ce même handicap devient une force, comme dans le cas de M.A.S, qui mène une carrière de rappeur depuis une dizaine d’années. Atteint de rétinite pigmentaire, une maladie génétique incurable qui mène progressivement à la cécité, il décide en 2011 d’écrire un titre pour son fils, alors âgé de 2 ans. Dans ce texte, il raconte ses maux au fiston ("Papa met des lunettes noires, c'est parce qu'il ne peut pas te voir / S'il les met c'est pour que tu ne puisses pas voir ses yeux pleins de larmes), couche sur papier toutes ses angoisses (je le sens c'est la fin, je vois de plus en plus sombre, j'ai peur d'être dans le noir à 100%) et raconte surtout l’horreur de ne pas voir sa propre progéniture grandir (J'aimerais juste, te voir souffler tes bougies / J'essaie d'imaginer la tête que t'auras en entrant au lycée). 

Particulièrement émouvant, ce titre trouve un certain écho dans la presse à l’époque. Depuis, M.A.S n’a pas chômé, et semble avoir accepté tant bien que mal sa situation : il en joue notamment sur la série de freestyles Blind, où son handicap sert de support à quelques phases d’égotrip inattendues ("Dieu a décidé de me rendre aveugle, c’est pas grave j’en ai assez vu"). 

Roméo Elvis - "Ma tête"

Après un premier couplet plein d’autodérision consacré à sa mémoire catastrophique, Roméo Elvis traite de façon plus sérieuse d’un autre mal dont il souffre : les acouphènes. Comme de nombreux musiciens et chanteurs, le belge doit composer avec ces désagréments auditifs, qui peuvent prendre la forme d’un bourdonnement, un sifflement, ou autre perception anormale du son. La place centrale de la musique dans sa vie  apparaît forcément comme paradoxale (Le docteur a rigolé grave quand je lu'ai dit que la musique c’était un job”), mais malgré la forte gêne et le danger potentiel représenté par ce mal, Roméo Elvis fait le choix de la dérision et dédramatise (j’espère percer avant mon tympan). Loin d’être bénin, le problème des acouphènes provoque cependant des dommages collatéraux sur le plan psychologique (ce soir c’est dead, j’entends rien je deviens crazy) et surtout, s’infiltre sur tous les plans du quotidien (mon oreille siffle, sommeil difficile, j’ai pas l'temps de rêver).