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Pourquoi le retour de Nessbeal est réussi
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Nessbeal - (photo : Fifou)
Nessbeal - (photo : Fifou)

Pourquoi le retour de Nessbeal est réussi

Avec "Zonard des Étoiles", Nessbeal a réussi le pari fou de sortir l'un des meilleurs albums de sa carrière après plus de dix ans d'absence.

Pour la génération des années 2000, Nessbeal est un monument du rap français. Porte-parole d'une jeunesse des cités désabusée, son rap à la fois éclairé, authentique et physionomiste a donné une voix à la rue comme personne ne l'avait fait avant. Seulement voilà, après douze ans de bon et loyaux services dans le game, deux projets avec son groupe Dicidens et quatre albums solo, celui qui en 2006 composa l'immortelle Mélodie des Briques décida de quitter la scène, au grand dam de ses fidèles supporters.

Aussi douloureux fut son départ pour le rap français, N.E.2.S s'est toujours montré transparent et n'a jamais caché les raisons de son retrait. S'il est parti, c'est pour évacuer la frustration d'une carrière brillante, mais gâchée par de faibles chiffres de ventes. Car le constat est là : si tous les albums du rappeur franco-marocain ont joui d'un succès à la fois d'estime et critique, son positionnement street aux antipodes du « rap conscient » plus accessible de l'époque n'a malheureusement jamais su convaincre un public plus large. A jamais et bien malgré lui, il fut relégué à la table des Rois sans couronne.

Quand bien même son rebond artistique sur le label 7th Magnitide de Skread a relevé quelque peu les compteurs de ses ventes, il n'a jamais obtenu une reconnaissance publique à la hauteur de son talent. C'en est trop, en 2011, après un nouveau revers commercial pour son album Sélection Naturelle, il claque pour de bon la porte de ce rap game dans lequel il ne se reconnaît pas. Depuis, bien qu'il ait signé quelques couplets par-ci par-là sur les morceaux de ses homologues, on pensait sincèrement ne plus jamais revoir l'ombre d'un album. Quand soudain...

En 2021, DJ Bellek annonce contre toute attente que le roi fera enfin son retour en solo. C'est finalement après une longue traversée du désert qu'il sort l'album Zonard des étoiles. Avec la nostalgie couplée au temps qui passe, vous trouverez sans doute fou qu'un projet sorti après plus de dix ans d'absence surclasse tous les autres. Pourtant on l'affirme : ce cinquième album solo de Nessbeal est incontestablement l'un des meilleurs de toute sa discographie. On vous explique pourquoi.

Une entrée en matière parfaite

A votre avis, pour quelle raison les fans de rap débattent sans cesse sur quelles sont les meilleures intros de l'histoire du rap français ? Simplement parce qu'un premier morceau, c'est la porte d'entrée sur un disque. Il se doit de marquer les esprits. C'est celui qui vous dira si vous souhaitez ou non vous y plonger et surtout y rester sur la durée. Comprenez que réussir son incipit, c'est la garantie de tenir l'auditeur en haleine tout au long de l’œuvre. Sur son nouvel album, Nessbeal n'a pas seulement réussi l'exercice, il fait rentrer directement son Intro R.S.C au Panthéon des ouvertures les plus marquantes de ces dernières années.

La force de ce premier morceau, c'est qu'en un peu plus de trois minutes, il résume à lui seul tout l'état d'esprit du rappeur. C'est bien simple, l'auteur du classique A Chaque Jour Suffit sa Peine découpe la prod conquérante et guerrière de Slembeatz & DJ Bellek, fait pleuvoir les punchlines à chaque mesure et répond sans détour à toutes les questions que ses fans se posent depuis plus de 10 ans : Quoi de neuf depuis tout ce temps ? Est-il toujours aussi fort ? Et surtout quelles sont ses ambitions après une décennie de quasi-silence ?

C'est aussi pour ça qu'il a choisi de ne faire que peu de promo pour son retour. « L'interview, c'est l'album », dit-il si bien, comme pour prévenir son auditoire que sa musique vaut mieux que mille mots. C'est un avertissement : Si Nessbeal revient dans le biz, ce n'est pas pour une simple visite de courtoisie. Il a beau être humble et terre-à-terre, il compte bien remettre les pendules du rap français à l'heure.

Nessbeal va de l'avant

Précédemment, on rappelait à quel point Nessbeal avait été frustré de ne jamais avoir obtenu cette couronne qu'il a toujours méritée. Quasiment toujours cité parmi les rappeurs préférés de tes rappeurs préférés, il n'a jamais connu des performances commerciales dignes de ce nom. Face aux désillusions successives, on pouvait légitimement s'attendre à ce qu'il revienne aux affaires dans un esprit revanchard, mais il n'en est rien.

Contrairement à certains anciens qui reprennent le micro en souvenir d'une époque révolue. Pas de revanche, ni de nostalgie pour Nessbeal. Il a très certainement entendu le public réclamer son retour et probablement eu vent des louanges prononcées par ses homologues en musique. Sans aucun doute que cet amour débordant l'a touché, mais ce qui l'a réellement motivé à revenir, c'est surtout le kiffe et le plaisir de rapper.

La leçon à retenir de tout ça, c'est : mieux vaut aller de l'avant plutôt que de regarder en arrière et se morfondre sur le passé. Une belle morale que le rappeur évoque dans le titre Marche ou Rêve. Il la traduit en ces mots : « Ça sert à rien, kheyo, n'regarde pas dans l'rétro, c'qui est derrière reste derrière, fonce comme le métro ».

Aucun regret ni aucune aigreur donc, mais une certaine exigence de résultat. « C'est pas pour l'honneur mais pour l'business [] Ça sert à rien d'le faire si y a pas l'disque d'or à la tess » rappe-t-il en ouverture de l'album. Alors certes, le disque d'or est encore loin, mais dans tous les cas, il pourra compter sur ses fidèles pour lui donner de la force. Il espère bien sûr toucher une frange plus large du public rap, notamment grâce à ses feats avec Orelsan et PLK, mais une chose est sûre : pour y parvenir, il ne fera aucun compromis et restera fidèle coûte que coûte à ses valeurs humaines et artistiques.

Sa formule et son message restent intacts

Qu'est-ce qu'on aime chez Nessbeal ? En vrac : sa manière de raconter de façon impulsive ses instants de vie, son spleen de galérien, ses prods tantôt sombres, tantôt mélancoliques et parfois joyeuses, son flow toujours aussi bien calibré, sans oublier bien sûr son phrasé brut et authentique mêlant français et arabe. Et bien réjouissez-vous, car sur cet album, tout y est. On en oublierait presque que 11 ans nous séparent de Sélection Naturelle. Clairement, Zonard des étoiles, c'est comme si N.E.2.S ne nous avait jamais quittés.

Au travers l'habillage sonore de SlemBeatz & DJ Bellek, Nessbeal reste ce Père Castor des cités qu'il a toujours été. Une nouvelle fois envers et contre toutes les tendances actuelles du rap, son écriture se veut toujours aussi fulgurante et spontanée. En plus de vingt ans de rap, on ne peut pas dire qu'il n'a pas évolué. Il a incontestablement gagné en sagesse et a appris à se remettre en question, mais si le rappeur du 9-2 retombe sans cesse sur les mêmes mots, c'est malheureusement parce que la réalité de la tess n'a pas vraiment changé depuis toutes ces années.

Ne le voyez cependant pas comme un lanceur d'alerte. Le rappeur de Boulogne-Billancourt et ancien protégé de Booba préfère se cantonner au rôle qu'il a toujours tenu : celui d'un homme de terrain, mais surtout d'un observateur de la vie de rue. Loin d'être un voyou qui glorifie la violence, il se contente de rapper sa réalité, son histoire de banlieusard sans artifice, tout en retranscrivant ce qu'il voit entre les murs de son quartier. Ancré dans sa cité, l'autoproclamé « plus inconscient des rappeurs conscients », n'émet pas le moindre jugement sur les autres et se pose en véritable médiateur de la jeunesse. En cela, il n'est pas avare en conseils pour qui voudra bien les écouter. Et c'est bien pour ça qu'on l'aime.

C'est un album intergénérationnel

Quand Nessbeal a commencé à rapper, il vibrait aux sons de Rohff, Kery James, La Fonky Family ou encore Lunatic. Si tous ces noms l'ont à coup sûr motivé à écrire et poussé à devenir l'un des rappeurs les plus respectés de sa génération, il est aussi évident que sa musique, d'abord autodestructrice puis porteuse d'élévation intellectuelle, a enfanté toute la génération des années 2000.

Quand bien même ses textes s'adressent davantage aux banlieusards qu'au reste du public, il fait preuve sur cet album d'une ouverture inédite dans sa carrière. Plutôt que de se reposer sur des connexions calculées et sans saveur, il a préféré privilégier le côté humain du featuring en tendant la main à la génération actuelle du rap français, celle-là même qui écoutait ses sons étant gamin.

« Du sang, des larmes, sur Dicidens, j'faisais mes premiers larcins », rappe ainsi ZKR sur le Dem. Pendant que PLK affirme fièrement sa parenté avec la musique de Nessbeal dans Nuage qui Passe « N.E.2S, Polak (Ah oui), Amnésia, j'détaillais, j'écoutais l'son ». Concernant sa relation avec Orelsan ? Vous n'êtes pas sans savoir que les deux artistes ont déjà co-signé Ma Grosse en 2010, un hymne aux femmes rondes complètement déjanté. Mais au-delà de l’artistique, on sait que les deux hommes se vouent un respect mutuel comme on en voit peu dans le game.

Dans son interview avec Mouloud Achour, Nessbeal a déclaré à son sujet : « Orelsan c’est une personne, déjà humainement, je l’aime bien. J’aime bien sa pureté, sa prime nature. Il n’est pas mauvais gros. Il n’est vraiment pas mauvais. Orel frère, il m’a fait des pâtes, on a mangé ensemble… J’aime les gens comme ça, les gens vrais. Regarde, je l’ai revu, c’était plus le même Orel qu’avant, mais le mec il est toujours pareil, et ça c’est bien. Au studio, il est venu comme au début », se souvient-il. Simple, basique. Évidemment, c'est que du bonus, mais croisons les doigts pour que cette collab lui offre enfin sa première certification. Ce serait un juste retour des choses n'est-ce pas ?

Maintenant, il n'y a plus qu'à espérer que les plus jeunes fans de rap qui n'auraient pas connu Nessbeal dans les années 2000 le découvrent, s'inspirent de son parcours et de son vécu. Car même s'il est longtemps resté « un mec qui coule » en échec scolaire, il a su prendre son destin en main pour sortir du quartier, combattre le déterminisme social et devenir meilleur jusqu'à atteindre les étoiles. Rien que pour ça, même s'il n'a jamais obtenu une couronne à la hauteur de son talent, Nessbeal est un magnifique exemple de réussite.