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Pourquoi "L'École des points vitaux" de Sexion d'Assaut a autant marqué le rap il y a 10 ans ?
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Sexion D'Assaut (Patrick Fouque)
Sexion D'Assaut (Patrick Fouque) ©AFP

Pourquoi "L'École des points vitaux" de Sexion d'Assaut a autant marqué le rap il y a 10 ans ?

Il y a dix ans, le 29 mars 2010, Sexion d’Assaut sortait "L’École des points vitaux". Un deuxième album du collectif parisien qui l’a définitivement implanté dans le rap français et a lancé des carrières en orbite.

“On t’la dit c’qu’on vise, nous c’est le disque de cristal, pas b’soin d’vice ni d’piston, la concu' pique une crise d’asthme”. Lefa avait été prophétique dans son couplet sur L’École des points vitaux, morceau-titre et premier single de l’album du même nom, le deuxième de son groupe Sexion d’Assaut. Devenu triple disque de platine, L’École des points vitaux a été une pierre angulaire dans le parcours du groupe parisien, à la fois l’aboutissement de première années d'ascension et le point de départ d’un succès populaire écrasant, en groupe comme en solo pour certains ensuite. 

En 2010, lorsque sort ce disque, le collectif a déjà la cote chez une partie du public rap grâce à une série de mixtapes, de street-albums et surtout de freestyles vidéo qui l’ont installé comme une meute de kickers infatigables. Mais avec ce premier disque en major, Gims, Lefa, Barack Adama, Maska, Doomams, JR O Chrome, Black M et L.I.O Pétrodollars (présent sur un titre) vont faire un bon de trois marches avec un succès populaire implacable, porté à la fois par des singles incontournables (Désolé, Wati By Night, Casquette à l’envers) mais aussi par la même énergie sur laquelle ils ont bâti leur réputation. Et au-delà de leur réussite évidente, et maintes fois racontées depuis dix ans, Sexion d’Assaut a réussi trois accomplissements avec L’École des points vitaux, qui doivent autant aux qualités du disque et du groupe qu’au contexte dans lequel il est sorti.

“Le renouveau”

La sortie de L’École des points vitaux arrive dans un moment particulier du rap français. L’année 2010 peut être vue sans doute comme une année de transition, à l’image de la période qu’a connu cette scène dix ans plus tôt. La génération qui a donné le “la” au rap français depuis la moitié des années 2000 arrive, d’une certaine manière, au bout de la dynamique qu’elle a créé les années précédentes. 

Salif sort en juin son dernier album, Qui m’aime me suive, avant de raccrocher les gants. Despo Rutti sort enfin son premier long format en mai, Convictions Suicidaires, avant une longue période de semi-absence. Nessbeal adoucit sa formule musicale (sans perdre de sa verve ni de sa bile) avec NE2S. L’année précédente, Rohff a laissé une partie du public dubitatif avec La Cuenta - en témoigne un disque d’or après plusieurs platines. Seth Gueko n’a pas vraiment réussi à passer un cap avec son premier album officiel La Chevalière. Diam’s a fait ses adieux avec SOS. Le dernier disque de Sefyu, Suis-je le gardien de mon frère ?, remonte à 2008. 

Dans leur diversité, tous ces artistes partagent trois points communs : un exercice en soliste, un rap à l’interprétation souvent dure, une musique souvent sombre. Malgré une introduction au ton plutôt terne, L’École des points vitaux va à de nombreux moments dans une direction musicale plus enlevée, plus colorée que le reste du rap français de l’époque. Les productions de Wisla et Bugatti Beatz ne se démarquent pas par leur originalité : on y entend régulièrement des ricochets de l’influence de Dr. Dre et Eminem (Casquette à l’envers, Itinéraire d’un chômeur), des disques du G-Unit (Paname lève toi, Mon gars sûr, Changement d’ambiance). 

Mais elles ont le mérite d’offrir un écrin cousu main pour l’efficacité du groupe parisien, notamment sur des morceaux de pur kickage, comme Mon gars sûr, Paname lève toi, Ça chuchote, où même le passe-passe entre Barack Adama, Black M, Maska & Doomams sur Ils appellent ça, morceau plus thématique. L’apport de l’instrumentiste Renaud Rebillaud offre surtout une ouverture plus pop et mélodique, sublimé sur Désolé.

Sexion d’Assaut arrive aussi à un moment de flottement musical dans le rap français. Les rythmiques trap n’ont pas encore tout à fait pris leurs marques : Booba n’a alors pas encore sorti Lunatic (novembre) et La Fouine sortira son double album La Fouine Vs. Laouni, son sommet, l’année suivante. Du côté d’un rap plus porté sur des hybridations vers la chanson et des mélodies accessibles, Soprano n’a pas encore sorti son deuxième album La Colombe (en octobre), et Stromae commence à peine à se faire entendre avec Alors on danse, avant la sortie de Cheese en juin. 

Bref : Sexion d’Assaut a un boulevard devant eux pour imposer leur marque de fabrique. Un rap à l’énergie communicative, où la complémentarité des rappeurs est un rouage essentiel même au milieu d’écarts de niveau déjà évidents. Car à cet instant du parcours de Sexion, c’est précisément la dynamique de groupe qui fait sa force. Comme le décrira une chronique de l’Abcdr du Son à l’époque de la mixtape Le Renouveau, “l’enchaînement de leurs prestations, c’est le petit Alien de Ridley Scott qui sort de la gueule du grand Alien de Ridley Scott, et ainsi de suite comme une vis sans fin”. La fougue de Black M, la précision technique de Lefa, la polyvalence de Maître Gims, le style plus frontal Barack Adama, Doomams et JR O Chrome, la sensibilité de Maska sur les morceaux plus introspectifs : l’équilibre déjà ressenti sur les premières sorties du groupe entre 2006 et 2009 (La Terre du milieu, Le Renouveau, L’Écrasement de tête, Les Chroniques du 75) est encore plus abouti sur ce deuxième album.

“Paname lève toi”

Sexion d’Assaut a aussi réussi un autre pari, que Gims résumera sans équivoque deux ans plus tard sur le titre Disque d’or : “Le 75 reprend ce qui lui est dû de droit”. Créé sur la base d’un groupe informel de gamins du 9e arrondissement de Paris au début des années 2000, managé par le producteur lui aussi parisien Dawala, Sexion d’Assaut est un pur produit intra-muros. Or précisément, les années précédant leur succès, le rap français était principalement porté par des rappeurs en périphérie de la capitale. Le 75 était alors surtout la vitrine d’un rap plus orthodoxe, incarné par des figures comme la Scred Connexion, Flynt ou encore Hugo TSR. 

Avec ce succès de Sexion d’Assaut, un rap produit à l’intérieur du boulevard périphérique prouvait qu’il pouvait être dans la tendance et la bonne direction, en tout cas celle qui menait vers un succès populaire tout en étant fidèle à son contexte et à ses fondamentaux. Car en marge de ses singles évidents et taillés pour la radio, L’École des points vitaux est un album avec des moments de rap pur jus - ainsi commence-t-il par un morceau de 7 minutes et 10 secondes où s’enchaînent des couplets sur un sample de violon strident. Le succès de Sexion d’Assaut a redonné une plateforme au rap produit à Paris, et permettra au label Wati B de développer une esthétique équivalente avec d’autres de ses artistes, tous ou presque également parisiens, à l’image de The Shin Sekaï et L’Institut. Un rap qui essaie synthétiser le “kickage” des freestyles vidéo et des ambitions plus pop, sans atteindre le même succès - même si The Shin Sekaï permettra notamment à Dadju de faire ses premières gammes avant de devenir le crooner qu’il est aujourd’hui. Et en dehors de leur maison hôte, on peut aussi penser que cette émulation collective a préparé le public à l’arrivée d’autres groupes tentaculaires, comme 1995 et plus largement l’Entourage - et un groupe et un collectif très ancrés sur Paris, eux aussi.

“Casquette à l’envers”

Aussi emblématique qu’il a pu l’être lors de cette entrée dans la nouvelle décennie, aussi bien pour sa place dans le paysage rap français, l’aura du groupe et la portée du label Wati B, L’École des points vitaux ne donne pourtant l’impression d’être vraiment resté dans la postérité comme un album incontournable et majeur dix ans après sa sortie. Sans doute la faute à des moments convenus. Avec des résultats divers, les dénonciations politiques et sociales sur Ils appellent ça, les déboires amoureux sur Tu l’as fait pour elle, la paternité compliquée sur Tel père tel fils, les ravages de la drogue sur La Drogue te donne des ailes (même si le morceau a le mérite de s’intéresser au sort des “ienclis” plutôt que de glorifier le business illégal) proposent des morceaux thématiques trop balisés et qui enfoncent des portes ouvertes. Le groupe force aussi parfois trop le trait sur la volonté de lancer des punchlines, qui sonnent comme des mauvais traits d’esprit (“M’invite pas à table, j’suis pas dans mon assiette”, “Les nymphos aiment les courses parce qu’il y a souvent une queue immense”, “Si une meuf me plait de trop, j’l’imagine en train de chier”).

Pourtant, c’est peut-être cette “immaturité” musicale, cette innocence, cette fraîcheur qui a bénéficié au groupe, porté par une adhésion massive d’un public jeune. Sexion d’Assaut est devenu le groupe iconique de la génération des enfants nés à la fin des années 1990, dont certains parents écoutaient sans doute déjà du rap, et qui en a peut-être converti d’autres grâce à leurs singles aux mélodies. L’esthétique “salle de classe” de la pochette et des teasers ainsi que les clins d’oeil aux mangas populaires de l’époque (notamment Naruto) ont participé à cet écho générationnel, qui a autant popularisé certaines de leurs expressions (“t’es bête ou quoi ?”) que la marque de fringues Wati B. À ce titre, C__asquette à l’envers reste aujourd’hui l’un des morceaux les plus remarquables de ce disque, condensant l’esprit juvénile du groupe aussi bien dans le tonus de leur interprétation que l’usage du symbole de cette “casquette à l’envers”, accessoire jeune par excellence transformé en objet presque politique.

Un an après le Perdu d’avance d’OrelSan, qui avait d’ailleurs invité Sexion à faire sa première partie à l’Elysée Montmartre en juillet 2009, le groupe parisien se transforme avec L’École des points vitaux en porte drapeau d’une génération comme le rappeur caennais, bon gré mal gré. Deux entités différentes sur le papier, Sexion d’Assaut et OrelSan vont d’ailleurs traverser des parcours similaires sur certains aspects. Une polémique qui leur a fait annuler des concerts et aurait pu achever trop tôt leur carrière : Sexion d’Assaut a dû faire amende honorable après ses remarques homophobes sur disques et en interview, quand OrelSan a dû constamment se justifier sur le caractère fictif de certains passages misogynes de ses textes. Une remontada foudroyante : comme Orel avec Le Chant des sirènes, Sexion montrera une meilleure maestria des idées et des directions développées sur L’École des points vitaux, entre tubes grands publics et titres rap redoutables d’efficacité, sur Les Chroniques du 75 Vol. 2 et L’Apogée. 

Reste une inconnue : celle d’un retour en grâce tant attendu après des voies parallèles. OrelSan a fait du cinéma, une websérie, un parcours musical en commun avec Gringe. Les membres de la Sexion, eux, sont partis dans des aventures solo avec plus ou moins de réussite, et semblent indiquer enfin un Retour des rois imminent après des contentieux contractuels. Assistera-t-on à un tour de la victoire ou au match de trop d’une ancienne équipe glorieuse ? 

Quoi qu’il en soit, cela ne devrait pas entacher leur palmarès, dont L’École des points vitaux est l’une des victoires les plus éclatantes.