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Laylow : portrait d’un ovni à contre courant des codes rap
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Laylow - Capture d'écran clip "Maladresse"
Laylow - Capture d'écran clip "Maladresse"

Laylow : portrait d’un ovni à contre courant des codes rap

Profil atypique au sein d’un rap français très codifié, Laylow dénote par son univers aux accents rétro-futuristes et sa musique déstructurée. Son premier album, "Trinity", devrait sortir le 21 février prochain.

Retour vers le futur   

Peu de temps avant la sortie du premier véritable album de Laylow, la relecture de ses premiers textes offre une résonance assez particulière.T'aurais pu imaginer ne serait-ce, ne serait-ce qu'imaginer hein, être en train de gratter l'album, en train de poser le dernier morceau d'un EP, que peut-être toute la France va écouter ?”, lançait ainsi le rappeur sudiste en intro du titre éponyme de Roulette Russe, tout premier projet de sa carrière en duo avec Sir’Klo. 

Sorti en début d’année 2013 avec le lot d’incertitudes qui accompagne les premiers pas d’un artiste au moment d’aller à la rencontre de son public, ce neuf-titres incarne aujourd’hui l’insouciance des premières années de Laylow.Ça faisait un bout de temps que j'kickais, que j'voyais pas le fond”, posé comme si les années de charbon étaient terminées, et que le lendemain allait immédiatement être souriant. Du haut de ses vingt ans, il semblait croire que publier un premier EP constituait une fin en soi, là où il ne s’agissait en fait que des prémices d’un parcours tortueux. 

Sept ans plus tard, les mêmes paroles pourraient être prononcées par un Laylow plus expérimenté, moins insouciant au sujet de son évolution de carrière, mais un peu plus sûr de son art : “t’aurais pu t’imaginer en train de gratter l’album que peut-être toute la France va écouter ?. Le fameux album, le premier d’une discographie pourtant déjà riche en projets solo et de groupe, est dans les starting-blocks. “Toute la France” ne l’écoutera pas, certes, mais la masse d’auditeurs qui ira prêter une oreille curieuse aux sonorités futuristes de Laylow représente le centuple de celle qui s’était aventurée à le découvrir sur Roulette Russe en 2013. Ce n’est pas encore une victoire définitive, mais quand on regarde dans le rétroviseur, c’est au moins une belle bataille de gagnée. Précisément le moment où il faut redoubler d’efforts pour consolider ses acquis (fan-base, réputation, accueil critique) tout en menant à bien ses velléités d’expansion. 

Musique prototypale   

L’expansion chez Laylow, justement, pose question. Jamais inscrit dans la moindre tendance, sans qu’on ne sache vraiment quelle était sa direction, l’auteur de Digitalova a toujours pris un malin plaisir à brouiller les pistes. Sa signature en maison de disques il y a quelques années aurait dû représenter un tournant dans sa carrière, lui ouvrir les portes du succès. C’est tout le contraire qui se produit alors : l’artiste découvre l’envers du décor, comprend que les gros rouages de l’industrie ne font rien qu’il ne pourrait faire en indépendant, accompagné de son équipe. Plutôt que de viser une explosion rapide, il se concentre alors sur son art, et cette recherche constante, à tel point que rien ne semble jamais définitif dans sa musique, comme si chaque nouveau projet était un prototype. 

Du côté de l’auditeur, il faut donc combiner curiosité et souplesse d’esprit pour accepter et comprendre sa proposition artistique. Contrairement à d’autres artistes rap aux codes efficaces mais déjà vus, Laylow offre d’entrer dans un univers atypique, que l’on ne saurait inscrire dans une époque, et dont les contrastes font apparaître un non-sens : sombres, parfois lugubres, ses textes participent pourtant à la construction d’un tableau coloré, entre clips chamarrés, style vestimentaire voyant, et pochettes vives (le jaune de Mercy, le rouge de Digitalova). L’ensemble s'inscrit dans une vision torturée de la musique : beaucoup de saturation, d’effets de voix volontairement accentués, de ruptures sans transition dans l’interprétation; un temps posée, un temps nerveuse. Laylow crie, s’énerve, se détend, marmonne, mâchouille ses mots, étire ses fins de phrases : son flow n’a jamais de forme précise, il est malmené par l’artiste, qui joue avec comme un tortionnaire avec le corps de sa victime. 

Dérapages maîtrisés  

Si Laylow semble se maintenir sur la fine frontière entre dérapage maîtrisé et hors-piste total, peu de rappeurs exercent un contrôle aussi unilatéral sur leur création. De la musique aux visuels, du jeu de scène aux clips, l’esthétique Laylow est globale : derrière l’absence apparente de codes et de contraintes artistiques, rien n’est laissé au hasard. “Bionique”, “hybride”, “digital” : souvent qualifié de futuriste ou de rétro-futuriste, son univers emprunte ci et là aux œuvres de science-fiction et d’anticipation, et reflète précisément sa vision atypique, son refus de tout type de cadre artistique. Ni filtres, ni freins, ni marges de sécurité : avec une proposition si extrême, les risques de perdre l’auditeur sont tangibles. Une réalité comprise et acceptée par Laylow, qui s’en expliquait en avril dernier chez nos confrères de Grünt : “C’est dur de m’aimer. Tout ce que je raconte, c’est assez sombre, assez triste. Il y a des victoires, des gains, des vues qui augmentent, de l’argent gagné, des gens dans les concerts … mais regarde ce que tu perds, en termes de moral ou de santé. Je me mets toujours au plus profond, mais dans le mauvais sens.. 

Le travail de fond entamé il y a une demi-douzaine d’années a cependant porté ses fruits : non seulement accepté, Laylow est aujourd’hui aimé par son public, et surtout reconnu pour sa proposition innovante et sophistiquée. Contrairement à beaucoup de rappeurs actuels, venus à la musique par mimétisme après un parcours d’auditeurs inspirant, l’auteur de Trinity a toujours senti le besoin de créer plus que celui d’écouter ce qui était déjà fait. S’il a cité une large série d’influences allant de Linkin Park à Grodash, rien dans sa musique ne porte la marque d’un artiste cherchant à surpasser ses idoles ou à faire mieux qu’un modèle pré-existant. Creuser son propre créneau plutôt qu’emprunter des voies déjà tracées et des codes déjà bien acceptés : Laylow n’a pas choisi la voie la plus facile, le gros de l’auditorat rap étant malgré lui orienté à l’écoute de projets obéissant à des formats établis. En parvenant à imposer son univers et sa vision artistique sans la moindre concession, Laylow a déjà touché sa cible. Comme une étoile explosant à des années-lumière de la Terre et nous dévoilant son éclat avec un décalage temporel inévitable, il se présente aujourd’hui à nous après un long parcours, avec un premier album faisant écho à son arrivée dans le monde de la musique en 2013. Quand, du haut de sa discographie encore vierge, il balançait insouciamment “t’aurais pu t’imaginer en train de gratter l’album que peut-être toute la France va écouter ?.

Pour rappel, Narjes est allée à la rencontre du rappeur le 14 janvier dernier histoire d'en savoir un peu plus, vous pouvez visionner la vidéo par ici :