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Orelsan peut-il aller plus haut ?
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Orelsan - défilé Etudes
Orelsan - défilé Etudes ©Getty

Orelsan peut-il aller plus haut ?

A quelques jours de la sortie de Civilisation, Orelsan est au sommet de sa cote de popularité. Arrivé aussi haut, peut-il encore progresser ?

Parfaitement résumée par les six épisodes de la série documentaire Montre jamais ça à personne, la carrière d’Orelsan est un véritable modèle à étudier par tous les artistes en développement et leurs équipes. Évidemment, sa réussite est singulière, et il ne suffit pas d’appliquer les mêmes recettes pour obtenir le même résultat. De nombreuses leçons restent à en tirer : rebondir et se réinventer après un échec (le beatmaking) ; retrouver la motivation après une déception (le concours Unkut) ; encaisser et se sortir d’une polémique ; écrire un album malgré une panne d’inspiration ; évoluer artistiquement tout en restant fidèle à son univers ; diversifier ses activités artistiques ; etc. 

Un rappeur arrivé au sommet

Après le visionnage de ces six épisodes, certaines conclusions s’imposent d’elles-mêmes, notamment le fait que le rappeur est arrivé au sommet de sa carrière. Non seulement ses chiffres sont absolument monstrueux, mais en plus, il fait l’unanimité d’un point de vue critique, sur chacun de ses projets (musique, cinéma, télévision, docu). La progression d’Orelsan en fait un cas à part dans le rap français : chacun de ses projets constitue une progression nette par rapport au précédent, aussi bien sur le plan artistique, que sur celui des résultats chiffrés, ou des manœuvres de communication et marketing, toujours plus ambitieuses. En ce sens, seul PNL peut se targuer d’un parcours comparable et d’une progression aussi constante sur tous les plans, bien que le laps de temps soit plus court. 

Arrivé au sommet avec La Fête est finie en fin d’année 2017, et ses records en première semaine (96.000 exemplaires) ou sur le long terme (disque de diamant, toutes les pistes de la tracklist certifiées), on se demande donc aujourd’hui comment Orelsan pourrait continuer à progresser. Le rappeur normand a touché un point tellement haut qu’on imagine difficilement quelle marche supplémentaire il pourrait franchir Évidemment, personne ne doute de son succès : étant donné la folie autour des précommandes, l’album est déjà disque d’or avant même sa sortie. Il pourrait tranquillement finir platine en première semaine, et aller chercher le disque de diamant en quelques mois.

Déjà très apprécié par le grand public et par les médias généralistes (ce qui n’a pas toujours été le cas, mais dans ce milieu, la veste réversible est un accessoire indispensable), Orelsan a encore gagné en sympathie avec la diffusion de Ne montre jamais ça à personne. Avec ses images d’archive et son côté intimiste, le documentaire dépeint un rappeur impossible à détester : dans ses moments de doute comme à son apogée, il ne montre jamais une once de méchanceté ou de d’opportunisme malsain. Qu’il soit un inconnu caennais ou une superstar du rap, il est toujours entouré de la même bande. Mieux, il pousse son ami Gringe à exploiter son potentiel artistique, là où Orelsan aurait très bien pu se concentrer sur le développement de sa carrière solo. Même un spectateur allergique au rap, ou n’ayant jamais entendu parler d’Orel, pourrait s’attacher au personnage et suivre son parcours en visionnant la série documentaire. 

Une cote de sympathie au maximum

Tous ces éléments font de lui une personnalité que l’on ne peut qu’apprécier, et ce, indépendamment de sa musique. Dernièrement, une courte vidéo (10 minutes) publiée sur son compte instagram a prolongé l’idée d’un rappeur extrêmement sympathique : on y suit Orelsan avec la même équipe (Skread, Ablaye, Clément) en pleine visite de l’usine qui fabrique les versions physiques de son nouvel album. On y découvre notamment que suite à une erreur sur le site de précommande, 2500 disques dédicacés sont à fournir, alors qu’ils ne devaient être que 500. Orelsan aurait très bien pu demander à sa maison de disques d’annuler les commandes en trop : il n’aurait fait que 2000 déçus, ce qui n’aurait certainement pas entaché son image. Il a préféré se retrousser les manches et consacrer trois heures trente à signer les CDs à la chaîne. Si un politicien avait voulu faire exploser sa cote de sympathie, son équipe de communication n’aurait pas fait mieux. 

Symbole ultime du respect dont il jouit dans son propre milieu, il reçoit même des messages publics positifs de la part de Booba. Aujourd’hui, l’auteur de Perdu d’avance est tellement apprécié par tout le monde qu’on ne voit plus ce qu’il pourrait faire pour gagner encore des sympathisants. Sauver un bébé phoque ? Trouver un vaccin contre le Sida ? Gifler Emmanuel Macron ? Malgré la spécificité de sa musique, Orelsan est devenu un artiste ultra-populaire, et se voit donc confronté à deux défis : d’abord, comment se maintenir à un tel niveau ? Ensuite, comment éviter le rejet de la part du public qui n’a pas encore accroché, et qui risque de se sentir exclu de la fête ? 

Sur le plan purement artistique, Orelsan doit faire face à d’autres difficultés. Sa progression constante sur ce plan, chaque album étant plus ambitieux que le précédent, crée une attente particulière autour de Civilisation. Comme à chaque projet, Orelsan doit à la fois prolonger son univers, se réinventer, et viser plus haut. Trois données qui ne sont pas incompatibles, comme le prouve sa discographie, mais qui sont déjà suffisamment difficiles à gérer séparément -imaginez donc quand on les associe. 

Les défis à relever

Malgré sa capacité à créer une couleur différente à chaque nouveau projet, Orelsan nous a tout de même habitué à quelques formules récurrentes. On attend par exemple LE morceau surprenant, comme l’ont été Suicide Social en 2011 ou Défaite de famille en 2017. Difficile de proposer quelque chose d’inattendu quand tout le monde espère déjà retrouver ce type de contre-pied. Une pression différente s’exerce sur Orelsan au sujet du gros single porteur. La Terre est Ronde avait joué ce rôle sur Le chant des sirènes, avant que Basique ne s’impose comme le plus gros succès de sa carrière (bientôt 100 millions de vues pour le clip) sur La Fête est Finie. Malgré l’extrême popularité d’Orelsan, rien ne garantit jamais la réussite d’un single. Pour porter un album aussi ambitieux, un gros morceau ne suffit pas forcément : il faut pouvoir s’appuyer sur un single à la portée phénoménale. 

Reste à comprendre sur quelles thématiques sera construit ce nouvel album. Sur Perdu d’Avance, Orelsan faisait le bilan de ses 25 premières années, décrivant la vie d’un adulescent un peu paumé, victime de l’ennui comme beaucoup de jeunes provinciaux dans sa situation. Le chant des Sirènes était plus sombre, entre déprime post-percée, avenir embrumé par les polémiques, et incompréhension du monde extérieur. Les projets des Casseurs Flowteurs étaient des hymnes à l’amitié et d’excellents prétextes à la déconne. La fête est finie se voulait plus familial (Défaite de famille, Paradis, Mes grands-parents), mais se posait aussi comme un bilan de son oeuvre, avec des retours en Normandie (La Pluie, Dans ma ville on traine), du cynisme (Tout va bien), de l’humour (Bonne meuf, Christophe), et de l’introspection sous forme de conseils aux plus jeunes auditeurs, et par extension à Orelsan lui-même une vingtaine d’années plus tôt (Notes pour trop tard). 

Très discret sur le contenu thématique de Civilisation jusqu’ici, Orelsan ne nous a laissé comme seuls indices qu’une tracklist et des visuels de CD. L’opération de teasing s’est déroulée sans single, avec un documentaire en guise de mise en bouche -clairement une excellente manœuvre. Les possibilités sont nombreuses : Orelsan peut dévoiler un extrait dans la semaine pour faire monter la pression, ou attendre jeudi soir minuit pour tenir ses fans en alerte jusqu’au bout. Avec lui, on peut s’attendre à tout : peut-être a-t-il clippé toute la tracklist, accompagnant la sortie du disque par un long-métrage regroupant l’ensemble de l’album. Ou alors, il a peut-être prévu un autre clip-phénomène, à l’image des concepts inventifs de Basique, Ils sont cool, ou Défaite de Famille. Malgré toutes ces questions, auxquelles il ne reste plus que quelques jours de patience pour obtenir une réponse, une chose reste certaine : s’il n’a jamais été le plus productif des rappeurs, Orelsan a toujours su nous surprendre. Il n’y a pas de raison que ce ne soit pas le cas une fois de plus.