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Niska : comment il a fait entrer le sale dans les foyers français
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Niska au Zénith de Paris en avril 2018
Niska au Zénith de Paris en avril 2018 ©Getty

Niska : comment il a fait entrer le sale dans les foyers français

A quelques jours de la sortie de son nouvel album, Niska jongle entre tubes ultra-populaires, grosses ambitions et vie personnelle mouvementée.

Contenu explicite et mentalité charo  

Passé en quelques années du statut de jeune espoir de la trap à celui de superstar de la musique, Niska doit aujourd’hui composer avec les contradictions qu’impliquent son évolution fulgurante. Du point de départ au point d’arrivée, le contraste est en effet saisissant : le gamin d’Evry à la technique encore hésitante travaille aujourd’hui avec des pointures nationales (Booba, Soprano, Ninho) et internationales (Diplo, Quavo, Sidiki Diabaté), collabore avec des grandes marques (Nike), et enchaine les hits avec une régularité à toute épreuve : une trentaine de certifications au total, dont cinq singles de diamant. Sur le plan des chiffres, Niska est sans conteste l’un des plus importants poids lourds du rap français, réalisant des tubes à 50 ou 100 millions de vues en moyenne, et décrochant un disque de diamant pour son dernier album en date, Commando, sorti en septembre 2017.  

L’évolution très nette du statut du rappeur est cependant contrebalancée par la grande constance du personnage, qui n’a pas abandonné son univers très street pour s’ouvrir à un public plus large ou faire son entrée dans les playlists des radios nationales ou des gros services de streaming. Qu’il évoque les armes à feu (“toujours un flingue quand je me balade), la gente féminine (“la chatte de la petite est sale, mon lit sent le poisson pané”) ou les avantages de son niveau de vie actuel (24 carats sur le cou, Korozi' fait des jaloux), Niska fait rarement dans la demi-mesure. Il semble même prendre un malin plaisir à faire entrer le sale dans les foyers français, enjoignant les mères de famille à s’ambiancer sur Réseaux et les jeunes filles à fredonner Salé ou Médicament comme s’il s’agissait de tubes dénués de contenu trop explicite. Le propos général est tout de même à nuancer, le rappeur ne se contentant pas de livrer des égotrips chargés de gros calibres et de filles aux formes généreuses, livrant ci et là quelques constats sociaux sur les quartiers populaires dont il est issu (ici c'est terrible, on veut plus aller à l'intérim, on préfère augmenter les délits).  

Une courbe de progression spectaculaire  

Niska continue surtout à démontrer une mentalité de charo déterminé et prêt à tout pour s’en sortir, quels que soient les moyens à employer (on n'est pas là pour l'éternité, donne-moi le flingue, je vais chercher ma paye) ou les obstacles sur sa route (ils ont dit : “en France, y'a pas de travail" mais viens sur le rain-té, on offre des CDD). Là où la plupart des artistes arrivés au sommet cèdent au confort de leur position et finissent par se ramollir, lui reste acharné, comme si le travail abattu pour en arriver là n’avait fait que creuser encore un peu plus son appétit. Les nombreuses années passées à bourlinguer la scène du 91, au sein des Mineurs Enragés puis de Negro Deep, sans atteindre un succès d’envergure nationale, en auraient en effet découragé plus d’un. Pire, sa signature chez Barclay en 2015 fait l’effet d’un faux départ : entre les moyens de la maison de disques et les déclarations ambitieuses du rappeur -qui vise alors le disque d’or, à une époque où le rap n’a pas encore profité du tremplin du streaming-, le score mitigé de la première semaine d'exploitation (un peu plus de 8000 copies vendues) laisse une impression d’absence de concrétisation, en particulier après le buzz incroyable des titres Freestyle PSG et Maître Simonard. Pourtant, avec le recul actuel, réaliser de telles chiffres pour une première mixtape à une telle période reste une belle entreprise. 

C’est plutôt sur le plan artistique que l’évolution de Niska pose question à l’époque : s’il a su réaliser les titres qu’il fallait pour exploser les compteurs, Charo Life ressemble encore trop au projet d’un jeune rappeur aux influences très marquées mais pas suffisamment digérées. Charbonneur dans l’âme, l'évryen se démène pour corriger le tir et trouver enfin sa patte personnelle, celle qui fera de lui un artiste bien identifiable et lui permettra de produire des albums plus en phase avec sa vision artistique. De séance de studio en séance de studio, il trouve progressivement la formule et amorce sa transition -symbolisée par l’album Zifukoro et ses prises de risques plus marquées. Profitant de l’expérience des gros auteurs de tubes avec qui il a l’opportunité de collaborer (Maitre Gims, Booba, DJ Belek, Kalash), il finit par braquer les charts, prouvant que la science du hit, que l’on pourrait croire innée chez certains, tient aussi et surtout d’un travail de sape effectué en amont. La progression du rappeur est définitivement concrétisée avec Commando en 2017, un album qui représente à la fois un aboutissement artistique et une consécration populaire, devenant l’un des plus gros succès commerciaux récents du rap français. 

Polémiques et gestion de crise  

Une carrière ne se résume malheureusement pas à une réussite critique et populaire, et d’autres aspects entrent en ligne de compte, sur lesquels lesquels le contrôle de l’artiste est plus aléatoire. La vie privée de Niska a ainsi alimenté la rubrique gossip ces derniers mois, et surtout, déclenché bon nombre de polémiques. Sa relation visiblement compliquée avec Aya Nakamura, accompagnée de rumeurs de violences conjugales jamais vraiment confirmées mais pas totalement infirmées avait déjà secoué l’image du rappeur au printemps dernier. Cet été, les accusations portées par son ex-petite-amie au sujet de paternités pas forcément toujours assumées ont à nouveau agité les réseaux sociaux. En quelques mois, Niska a donc dû faire face à deux tollés populaires et gérer une crise potentiellement très dommageable pour sa carrière : en adoptant la tactique “bat les couilles complet”, le rappeur a tenté le tout pour le tout. Une phase assez explicite en featuring avec Koba LaD (“putain là j’suis mort, j’ai mis ma pute en cloque”), un tweet sur le mode autodérision, et pas grand chose d’autre pour le moment -même si la question risque de revenir sur le tapis lors des traditionnelles interviews pour la promo de l’album à venir. A partir de là, d’éternelles problématiques se posent, notamment celle de la dissociation entre l’homme et l’artiste, qui travaille plus d’un auditeur. 

Le cas de Niska n’apportera aucune réponse définitive, et deux camps continueront de s’opposer. D’un côté, on considérera qu’il est difficile de continuer à s’ambiancer sur les tubes d’un homme dont on ne cautionne pas le comportement ou dont on ne partage pas les valeurs. De l’autre, on préférera laisser les questions privées dans la sphère privée et se contenter d’apprécier la musique telle quelle -sans pouvoir toutefois ignorer certaines allusions lors de ses freestyles (“la tipère me dit qu’elle veut garder le bébé, elle veut que j’paye la pension”) et en regardant d’un autre oeil le titre “Mr Sal”. Quoi qu’il en soit, Niska n’a jamais joué les grands gentils dans ses textes, et n’a au moins pas à se préoccuper d’être entré en contradiction avec son personnage. Par le passé, certains artistes ont même su tirer profit des polémiques pour se tailler une image sulfureuse et appliquer la maxime “toute publicité est bonne à prendre”, idéale notamment pour continuer à occuper l’actualité même lorsque la forme artistique n’était pas à son meilleur. C’est loin d’être le cas de Niska, qui a énormément à proposer sur le plan de la musique, et aurait très certainement préféré éviter les récents shitstorms. 

Reste à saisir l’impact que pourront avoir ces différentes polémiques sur la carrière du rappeur. Si les risques de redimensionnement de son statut sont inexistants, du moins sur le court-terme, ces dossiers peuvent aussi bien représenter des tares qui reviendront freiner épisodiquement sa stratégie d’expansion, soit être balayés sous le tapis et définitivement oubliés après un nouveau tube et une première semaine spectaculaire. A en croire la façon dont les rappeurs gèrent la question délicate des “babymamas” aux États-Unis, où les questions de pensions alimentaires, d’enfants non-reconnus, et où Chief Keef a mis enceinte 10 femmes en 8 ans, aucune carrière n’en a jamais réellement souffert -les petites amies éphémères deviennent même parfois des armes de premier choix lors des beefs. 

Quelles ambitions, quelles limites ?   

Quelle sera donc la limite à la progression -artistique comme commerciale- de Niska ? Le succès de Commando a été tel qu’il représente finalement la plus grosse difficulté à surmonter pour le rappeur : reproduire de tels chiffres tout en s’attachant à nouveau à convaincre sur le plan critique est un défi de taille, d’autant que la position de Niska sur l’échiquier du rap-game a évolué entre-temps. S’il était déjà une valeur sûre il y a deux ans avant la sortie de Commando, il était encore affilié à la nouvelle génération et pouvait donc se décharger d’une partie de la pression. La marge de progression liée à l’âge, que l’on pouvait évoquer sur ses premiers projets, ne peut plus servir d’excuse. Depuis, il a vu des artistes plus jeunes émerger et faire leur trou, et se trouve dans un entre-deux, au moment de sa carrière où la pression sera la plus forte. La transition s’est d’ailleurs effectuée entre-temps, puisque de la même manière que Niska a pu être parrainé par des artistes plus expérimentés que lui il y a quelques années, il donne aujourd’hui le change en prenant la place du grand sur ses derniers featurings -R.R 91 en est un exemple probant. 

Niska n’a donc plus rien à prouver sur le plan national, et pourrait se tourner vers le défi ultime de toute superstar du rap français : l’international. En 2017, il évoquait ses fantasmes artistiques en interview, visant des collaborations avec DJ Snake et Quavo : “les Migos, ils viennent des States, c’est sûrement des mecs de cité comme nous. Ils arrivent à bosser avec ces gens- (évoquant les collaborations du groupe avec DJ Snake, David Guetta, Katy Perry et autres) sans se travestir. Quand je regarde ça, je kiffe, et je me dis qu’on devrait ramener le rap français là-bas, travailler avec ces mecs-là en mode caillera, mais sur des gros morceaux internationaux. Depuis, Niska aura collaboré avec Diplo, obtenu un portrait dans The Guardian, et entendu Quavo et Steflon Don poser sur le remix de Réseaux. Après avoir fait entrer le sale dans les foyers français, Niska peut désormais viser de faire résonner le gimmick “méchant méchant” jusqu’aux clubs de Rio de Janeiro.