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Nessbeal : les 15 ans de "La Mélodie des Briques"
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Nessbeal - pochette "La Mélodie des briques"
Nessbeal - pochette "La Mélodie des briques"

Nessbeal : les 15 ans de "La Mélodie des Briques"

Le premier album solo de Nessbeal a fêté ses quinze ans. Retour sur un projet qui synthétise à lui seul tout l’univers du rappeur du 94.

Présent en juin 2020 sur l’album La Machine de Jul, Nessbeal a teasé son retour à plusieurs reprises ces derniers mois, que ce soit directement ou par l’intermédiaire de DJ Belek. Le rappeur n’a publié aucun projet depuis dix ans et l’album Sélection Naturelle, se contentant d’apparitions éparses en solo ou en featuring (Lacrim, Mister You, Isleym ...). Véritable légende pour les auditeurs des années 2000, Nessbeal est devenu au fil du temps l’un des grands mystères du rap français, chacun de ses couplets inédits faisant figure de petit évènement.

Le contexte de la sortie  

Il y a tout juste quinze ans, Nessbeal posait la première pierre de sa discographie solo : La Mélodie des Briques, un album aujourd’hui considéré comme un classique. A l’époque de sa sortie, le rappeur du 94 est considéré comme l’un des grands espoirs du rap français. Réputé dans le milieu du rap indépendant pour son parcours avec Dicidens et en particulier l’album HLM Rézidants, Nessbeal est également associé au cours de ses premières années de carrière au 92i. Régulièrement invité à croiser le micro avec Booba (Sans Ratures, Tout c’qu’on connait, Baby, Bâtiment C), il finit par prendre son envol après une signature avec Nouvelle Donne en 2005, destinée à développer sa carrière solo.

La réussite de celle-ci est mitigée : avec 5 projets entre 2006 et 2011, Nessbeal convainc très largement la critique, mais ne décolle jamais sur le plan des ventes. Devenu l’un des principaux symboles de la génération maudite de la fin des années 2000, il subit de plein fouet la crise de l’industrie du disque. La qualité de ses projets et son refus général de faire des concessions artistiques assurent une belle postérité à son œuvre, si bien qu’il reste une référence pour les générations suivantes de rappeurs : il est ainsi cité par YL, Hooss, Alpha Wann et Nekfeu, Niro, et bien d’autres.

L’album La Mélodie des Briques, qui ouvre la discographie individuelle de Nessbeal, résume à lui seul la carrière du rappeur. S’il se classe 24ème des ventes à sa sortie, et peine à dépasser les 20.000 exemplaires, il est en revanche potentiellement disque d’or voire de platine en téléchargement illégal. Le rapport de Nessbeal aux médias est ambivalent, à une époque où la presse papier se meurt et où les gros sites de rap n’ont pas encore totalement émergé. Côté radio, il a bien l’occasion de présenter son album dans un Planète Rap qui lui est consacré, mais n’a pas de single pour tourner régulièrement en playlists.

Malgré ces difficultés commerciales, La Mélodie des Briques s’impose à l’unanimité comme l’un des projets les plus réussis et marquants de l’année 2006, aux côtés d’albums comme Scarlatitude (Nubi), Ouest Side (Booba), Qui suis-je ? (Sefyu) ou encore Tragédie d’une trajectoire (Casey). L’excellente réception critique du premier solo de Nessbeal n’était pas escomptée : Nessbeal est bien l’une des étoiles montantes du rap français en 2006, il est particulièrement attendu par toute une frange d’auditeurs, mais rien ne garantit que la qualité de sa plume suffise à structurer un album cohérent et solide.

Un album consistant et varié  

Les doutes sont dissipés dès la première écoute : à la fois homogène dans l’ambiance et varié dans les thématiques, compact sur le plan textuel mais très digeste à l’écoute, La Mélodie des briques est un modèle d’album dans sa construction. Les productions, majoritairement l’oeuvre de Skread, sont suffisamment variées, avec un éventail de couleurs élargi : beats pesants (Rap de Tess) voire oppressants (Cellule Autonome), sonorités orientales (Loin du Rivage), ambiances plus mélancoliques (Les larmes de ce monde) 

Très introspectif, parfois même carrément torturé (je m'isole et j'ai du mal à retirer la camisole de l'esprit), Nessbeal se démarque évidemment par ses écrits sophistiqués, avec cet équilibre toujours maintenu entre l’exigence de fond des textes et la dimension très street du discours. La diversité des sujets traités se ressent à la simple lecture de la tracklist : on passe du pur rap de rue (Rap de tess) aux constats sur le monde actuel (Les Larmes de ce monde), des questions sentimentales (Peur d’aimer) aux drogues récréatives (Maroc sticky). Au beau milieu des années 2000, développer des thématiques reste essentiel dans un album de rap français. La donne a évolué depuis, et à l’écoute de La Mélodie des Briques, la comparaison avec certains albums plus actuels sur le plan des sonorités, mais moins consistants sur le fond, donne l’impression d’un disque très complet. Tout au long de la tracklist Nessbeal en dit beaucoup, mais jamais plus qu’il n’en faut.

Quand La Mélodie des Briques voit le jour en 2006, le rap français est en pleine transition. Les tenants de la culture hip-hop des débuts sont encore en place mais laissent progressivement la place à deux types d’artistes : d’un côté, ceux qui misent sur le mainstream et touchent un large public ; de l’autre, ceux dont le rap est imprégné par la rue. Nessbeal fait très clairement partie de la deuxième catégorie, et rejette d’emblée les attaches à une culture qui le dépasse : moi j’ai jamais été hip-hop, d’la tess à la tess, Ne2s fait du break sur des kilos de dope. Danser sur la tête, recouvrir des wagons de RER avec des bombes de peinture, très peu pour lui. Son quotidien, ce sont les bâtiments du 94, les rapports tendus avec la police (c'est les pénis circoncis qu'on interpelle avec coercition), les comparutions, l’économie parallèle, les drames de la vie en cité (j'te parle de ce que je connais le chant des civières / Le mec qui te plante par derrière, les bonnes résolutions se prennent au cimetière).

Introspection et vie de rue  

Si Nessbeal ne se proclame pas rappeur engagé et ne se prétend porte-parole d’aucune cause, son discours est malgré tout empreint de diverses revendications, qui ont toujours autant de sens quinze ans après. En racontant la détresse des quartiers pauvres (y’a cette dalle qui nous empêche de dormir / C'est l'vide dans le bide quand y a plus rien à vomir), et l’urgence qui en découle (les p'tits rentrent dans la banque sans savoir où est la sortie), Ne2s se pose a posteriori en témoin d’une dure réalité, qui pourrait encore être décrite telle quelle en 2021.

C’est surtout dans l’introspection que Nessbeal se révèle au-dessus du lot. Que ses interrogations soient spirituelles (mon séjour sur Terre, avant que j'parte faut que j'sois à jour) ou plus terre-à-terre (du mal à payer l'loyer ; c'est ça nos fins de mois une fois que l'OPAC nous a noyé), le rappeur livre tout ce qu’il a dans le ventre et le coeur sans aucun filtre. En résulte un album extrêmement personnel, parfois très sombre tant les pensées de Nessbeal sont torturées : “Le moral sur la détente j'suis pas sûr de passer le printemps / Les rimes dans l'acide, suicide c'est l'attente / Droit dans le mur j'y vais et les autres se sauvent en courant.

Quinze ans après sa sortie, La Mélodie des Briques n’a pas pris une ride. Dès son premier album, Nessbeal concentre l’essentiel de l’univers qu’il développera tout au long de sa discographie : l’écriture orageuse et sophistiquée, l’équilibre entre rap de rue et exigence de fond, les questionnements existentiels, les difficultés d’une vie vécue dans l’urgence, le sentiment d’évoluer en marge d’une partie de la société. Contrairement à bon nombre d’autres rappeurs français, Nessbeal n’aura cependant aucun mal à se sortir de l’ombre de ce premier classique, enchaînant les projets marquants jusqu’à Sélection Naturelle en 2011 … en attendant la suite en 2021 ?