MENU
Accueil
Népal, l’éloge de la discrétion
Écouter le direct
Népal - capture Instagram
Népal - capture Instagram

Népal, l’éloge de la discrétion

Le rappeur est décédé le 9 novembre à l’âge de 24 ans. Extrêmement discret durant sa carrière, il laisse derrière lui une discographie très personnelle et quelques paradoxes.

La vie d’artiste est faite de paradoxes : certains déploient leur énergie à conserver leur anonymat, alors que la musique qu’ils créent est théoriquement faite pour être écoutée par un nombre conséquent d’auditeurs. Le cas de Népal, rappeur d’une discrétion extrême, pose la question de la diffusion de l’art, au sens le plus large : appliqué, durant toute sa carrière, à dissimuler son visage par tous les biais possibles (capuche, cagoule, masque, effets de caméra, et même peinture ou maquillage), il avait fait de sa confidentialité une particularité essentielle -brouillant même volontairement les pistes en multipliant les casquettes (rappeur, beatmaker) et les alias (Népal, 2Fingz, KLM, GrandMaster Splinter) 

L’extrême discrétion de Népal

Il y a quelques heures, à l’annonce de son décès -survenu le 9 novembre-, beaucoup se sont remémorés les premières écoutes de ses œuvres, et pour certains, les éventuels obstacles ayant pu retarder la découverte de son univers. Qu’il s’agisse d’un pied-de-nez à l’industrie du disque et au monde du rap en général, ou au contraire une volonté de n’être écouté que par des auditeurs ayant réellement pris le temps d’aller le chercher, la discographie de Népal n’était que partiellement disponible par les biais traditionnels. Entre éditions très limitées pour les versions physiques et projets disponibles uniquement en téléchargement gratuit, absents des plateformes de streaming, il fallait réellement faire l’effort pour connaître et apprécier l’oeuvre de l’artiste dans son intégralité -d’autant qu’il faut ensuite comprendre certaines références pointues voire cryptiques. 

Il ne s’agit pas alors d’une stratégie élitiste misant sur la rareté pour gonfler l’intérêt de l’auditeur, mais bien d’une conséquence logique de la vision artistique d’un rappeur atypique dont la musique reflétait plus les ambiances bien particulières des ruelles ou grands boulevards de la capitale la nuit, que -par exemple- les plages ensoleillées ou les salons de narguilés. S’il serait difficile et surtout réducteur de définir précisément le profil musical de Népal, saluons simplement l’équilibre entre son amour du rap pur et dur -celui qui l’a bercé dans sa vie d’auditeur- et sa propension à laisser sa musique prendre les courants ascendants. Côté textes, Népal a toujours fait la part belle à l’introspection, tout en jonglant avec un éventail de thématiques plus ou moins intelligibles en fonction du profil de l’auditeur : mangas et jeux vidéo, mais également concepts plus philosophiques (la question du temps, le transhumanisme, etc). 

Un rôle central au sein de la 75ème Session

On ne citera évidemment pas chacune de ses relations importantes dans le milieu du rap, mais Népal laissera un vide incommensurable pour beaucoup de monde, en particulier au sein de son collectif, la 75ème Session -un pôle assez large comprenant rappeurs, beatmakers, réalisateurs, graphistes, et globalement tous les profils entrant en compte dans la création d’un bon produit rap- et du binôme qu’il composait avec Doums.  Difficile également de ne pas citer cette longue relation amitié/admiration avec Nekfeu, dont la discrétion toujours plus prononcée en dépit de l’extrême popularité renvoie au besoin direct de Népal à rester dans l’anonymat complet. La présence de Népal sur l’album Cyborg, l’un des très gros succès de la décennie écoulée, apparaît d’ailleurs comme un nouveau paradoxe -malgré la communication minimale de Nekfeu, on se retrouve donc avec l’un des rappeurs les plus secrets du paysage, exposé à la lumière face à des millions d’auditeurs.

Plusieurs fois présenté comme une réelle “source d’inspiration” pour l’auteur de Cyborg, et même considéré comme “son rappeur préféré”, Népal a certainement gagné bon nombre d’auditeurs avec son apparition sur Esquimaux -d’autant qu’il est loin d’avoir livré le couplet le plus accessible au profane : patois jamaïcain, phases en japonais, auto-référence à un freestyle daté de 2013, name-dropping de Wiley, rappeur anglais pas franchement connu du public français … 

Paradoxalement -encore une fois-, Népal se dévoilera peut-être plus dans les prochains mois qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. Alors que la sortie de son premier véritable album, intitulé Adios Bahamas, était prévue pour le début d’année 2020, et que l’essentiel de la communication autour de ce projet était déjà mise en place, l’entourage du rappeur a annoncé que tout serait publié en temps et en heure, selon la volonté du défunt. On découvrira donc, au cours des prochaines semaines, de nouveaux clips, de nouveaux titres, et surtout un nouveau disque de Népal -dont l’écoute sera forcément très particulière.