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Népal : "Adios Bahamas", plus qu’un disque d’or, tout un symbole
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Népal - (photo : @lucasmatichard)
Népal - (photo : @lucasmatichard)

Népal : "Adios Bahamas", plus qu’un disque d’or, tout un symbole

Des disques d’or, il en tombe pratiquement tous les jours dans le rap français. Pourtant, la certification d’Adios Bahamas, l’album posthume de Népal revêt une importance toute particulière, et ce même après sa mort.

Son talent le destinait à un avenir plus brillant encore. Malheureusement, Népal, membre historique et fondateur du collectif parisien 75e Session a prématurément rejoint les anges. C’est le 9 novembre 2019, que Népal nous a quittés. Il fallut cependant attendre onze jours, soit le 20 novembre pour que la triste nouvelle atteigne les oreilles du public. Ce délai de communication témoigne de la discrétion que le rappeur a toujours cultivée de son vivant, lui qui préférait laisser parler sa musique pour lui, plutôt que de capitaliser sur son image.

C’est aussi à cette date que ses proches ont annoncée la sortie de son premier album à titre posthume, l’ultime chapitre de son œuvre musicale intitulé Adios Bahamas. Sorti finalement le 10 janvier 2020, l’opus a été certifié disque d’or plus d’un an après, le 23 mars 2021, synonyme de plus de 50 000 ventes cumulées en France. Pour mille et une raison, cette prouesse est somme toute, extrêmement symbolique.

La consécration pour un malade de rap

Bien que les causes de sa mort n’aient jamais été officiellement révélées, une chose est sure, c’est que Népal aura donné sa vie pour le rap, lui qui en 2017, dans son morceau Maladavexa rappait "Dieu merci, j’ai une passion qui fait qu’samedi soir J’vais pas m’finir à l’exta Le rap j’suis malade avec ça". Et la maladie a parfois du bon, car s’il n’a probablement pas vu la mort venir, Népal avait totalement anticipé son succès.

La légende raconte que peu avant sa disparition, lors d’une discussion avec son pote producteur Diaby, il lui confiait une prémonition, comme quoi, il allait percer en 2020. Loin d’être des paroles balancées à la légère, l’artiste a tout mis en œuvre pour y parvenir.  Si sa mort a indubitablement permis à Népal de toucher un plus large public, il n’en demeure pas moins que cet album a su convaincre par la noblesse de sa démarche artistique.

Pour son « premier album » dévoilé en tant que tel, son ambition était alors de mettre en musique de manière hybride et harmonieuse, ses réflexions positives, sa profonde sagesse et sa philosophie de vie universelle. Une approche forte qui peut se résumer en un seul commandement : prendre de la hauteur quoi qu’il arrive et en toutes circonstances. A l’écoute des douze titres d’Adios Bahamas, force est d’admettre qu’il a réussi son pari.

Au niveau des collaborations, il a délibérément choisi de se cantonner à une réunion familiale, n’invitant que ses plus proches collaborateurs et amis à poser avec lui. Nekfeu, Sheldon, Di-Meh, Doums, 3010 peuvent lui dire merci. Népal est peut-être parti, mais en restant jusqu’au bout fidèle à ses valeurs, il s’est présenté aux portes du Paradis comme un roi.

De plus, qualifier « d’album posthume » Adios Bahamas sonne presque comme un abus de langage. Car si le projet est bel et bien sorti après la mort de son auteur, il n’a finalement de post-mortem que le nom. En effet, à l’annonce de son décès, les proches de Grandmaster Splinter ont fait savoir que ce premier album était en réalité déjà terminé. Dans l’ombre et bien vivant, Népal avait déjà une vision très claire de son œuvre d’art. Tout était pensé, tout était construit. Autant les morceaux que les clips, tout était prêt et avait été enregistré avant son départ. La date de sortie avait même déjà été fixée par l’artiste.

Ici, c’est donc dans le seul et unique but de "respecter sa volonté et sa vision artistique" et avec une intégrité sans faille que les proches de Népal ont décidé de sortir cet album, en appliquant à la lettre les plans de sorties de son créateur. Nous sommes donc loin de la logique des albums posthumes "traditionnels", ceux qui sortent aux États-Unis notamment. Avec tout le respect que nous devons aux disparus, (RIP 2Pac, Biggie, XXXTentacion, Mac Miller, Lil Peep, Guru…), leurs projets posthumes sont souvent réalisés et créés de toutes pièces à partir de couplets et leftovers déterrés des studios, dans un but essentiellement commercial. Dans le cas de Népal, ce n’est pas son spectre qui plane sur ce disque, mais bel et bien ses derniers éclats de vie.

Le début d’une nouvelle ère pour le rap français

Pour toutes ces raisons, les fans diront que voir Népal et Adios Bahamas couverts d’or est un juste retour des choses, mais qu’on se le dise, il s’agit dans l’histoire du rap, d’un véritable exploit. N’oublions pas que KLM, depuis ses débuts en 2011, a toujours été un artiste de niche cantonné aux sombres caves de l’underground parisien. Dans un souci d’indépendance, il préférait distribuer ses projets uniquement via son site 444 Nuits. Jusqu’à son opus 2016-2018, aucun de ses précédents travaux n’étaient disponibles sur les plateformes de streaming (ils n’étaient donc pas non plus éligibles aux certifications du SNEP.) Comprenez alors que sa visibilité était relativement limitée pour le grand public. Malgré tout, Adios Bahamas a touché l’or et ça, rien ni personne ne pourra lui enlever.

La certification d’Adios Bahamas s’inscrit également dans une dynamique très actuelle présente dans le rap français, à savoir le regain d’intérêt du public pour une scène plus "underground". Nekfeu à l’époque, puis PNL, Alpha Wann, Dinos, Laylow, Freeze Corléone, Hugo TSR ensuite et aujourd’hui Népal. Tous ces artistes sont tour à tour parvenus à franchir les portes du mainstream en conjuguant succès d’estime et succès commercial. Un phénomène rendu possible par un relatif  raz-le-bol du public face à une industrie musicale avide de tendances rapologiques toujours plus aseptisées.

Malheureusement pour Népal, on aurait aimé en entendre plus et le voir évoluer dans cette direction artistique qui lui semblait si chère. Après cet album, ses proches nous ont bien gratifiés de cinq singles supplémentaires (Dans le fond , Cheddar, Coach K, Même vie et Benji), mais il faudra résolument s’en contenter.

Qu’à cela ne tienne, l’œuvre de l’historique membre de la 75ème Session est et restera immortelle. Un exemple de réussite passionnée, authentique et silencieuse qui inspire déjà de futurs grands nouveaux rappeurs encore tapis dans l’ombre. Pour tout ce qu’il a accompli et pour tout ce qu’il représente, Népal peut désormais reposer en paix, le disque d’or fièrement posé près de sa couronne.