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Nekfeu fait-il partie des plus grands rappeurs français de l'histoire ?
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Nekfeu - Victoires de la musique au Zénith 2016 (Kristy Sparow)
Nekfeu - Victoires de la musique au Zénith 2016 (Kristy Sparow) ©AFP

Nekfeu fait-il partie des plus grands rappeurs français de l'histoire ?

En six ans de disques en groupe et cinq de carrière solo, Nekfeu a récolté un succès public implacable, le hissant aux rangs des rappeurs contemporains les plus importants. Mais au-delà des chiffres, quelle place a pris Nekfeu dans l’histoire du rap français ?

Le 3 avril dernier, Nekfeu a soufflé sa trentième bougie. Quelques jours plus tôt, le rappeur parisien recevait un cadeau en avance : une nouvelle certification de disque de diamant pour son dernier album en date, Les Étoiles vagabondes : Expansion, sorti en juin 2019. C’est la troisième certification de ce type pour Nekfeu en autant d’albums solo étalés sur quatre ans. Avec 1995, $-Crew et L’Entourage, sa discographie couvre l’ensemble de la décennie 2010-2019. Nekfeu est, indiscutablement, l’un des rappeurs les plus importants de ces récentes années en termes de succès populaire et d’impact culturel, aux côtés de PNL, Ninho et JuL. Mais pour reprendre une question de Lino sur un tout autre thème : “on fait quoi une fois qu’on a dit ça ?”. L’an dernier, à la sortie du clip de Au DD, Dosseh affirmait que PNL est “le plus grand groupe de rap français de tous les temps”. Une sentence absolue qui n’engage que son auteur, mais qui souligne la place indéniable prise par le duo dans l’histoire du rap français en à peine cinq ans. Cinq années qui ont aussi vu l’installation de Nekfeu en artiste solo. Et s’il était lui aussi un des plus grands rappeurs de l’histoire du rap français ?

Pour poser de bonnes fondations à l’étude de cette question, posons les bases : sur quels critères peut-on affirmer qu’un artiste ou un groupe est entré au Panthéon du rap français ? Arbitrairement, on pourrait donner trois autres facteurs au-delà d’un succès populaire mesurable par les chiffres de vente : la singularité artistique, la qualité discographique (avec, à la clef, la sortie ou non d’un album “classique”) et l’influence sur le rap. De ce point de vue, des artistes comme IAM (et Akhenaton en solo), NTM, MC Solaar, le Secteur Ä (du Ministère A.M.E.R. à Ärsenik), Booba, Rohff, 113, Diam’s, OrelSan et PNL (liste non exhaustive) peuvent largement prétendre faire partie de ce Mont Olympe du rap français. Tous ont eu une influence durable sur la génération qui a suivi la leur, sont respectés par leurs pairs, ont signé des albums majeurs de l’histoire du rap français et ont rencontré un succès commercial indéniable. Sur cette échelle, où situer Nekfeu ?

La singularité artistique

En dix ans de sorties discographiques en groupe puis en solo, Nekfeu a réussi deux accomplissements qui ont avancé main dans la main pour l’imposer comme un grand artiste : la progression dans sa musique et l’installation d’une identité artistique. À l’époque de 1995, si on sentait évidemment ses influences - Scred Connexion, Disiz, Lunatic -, Nekfeu avait déjà un style d’écriture et une voix distinctifs dans ce groupe. Côté stylo, ses multisyllabiques dès Dans ta réssoi l’avait signalé comme un rappeur avec un vrai goût pour les sonorités recherchées (“Quand Nekfeu débarque dans ta réssoi, les cheveux en bataille, j'ramène soit des sons carrés, soit des nes-jeu en pagaille”). Sa voix à l’entrain juvénile lui avait aussi permis de transmettre son arrogance de jeune insouciant, au mode de vie hédoniste. Avec le début du succès de son groupe, ce motif de fêtard épicurien va se nourrir de sa nouvelle notoriété et traverser ses apparitions au micro sur les différents projets collectifs auxquels il va participer : les deux EP (La Source et La Suite) et l’album de 1995 (Paris Sud Minute), le premier album du $-Crew (Seine Zoo) et celui de L’Entourage (Jeunes entrepreneurs). Même si cette vie de fête était parfois traitée comme une fuite sur certains titres plus introspectifs, le Fennec se montrait plus scolaire et manquait de profondeur sur des sujets plus sérieux. Cela pouvait donner l’impression qu’il n’arrivait à briller que sur un seul registre - ce que ses sorties solo vont démentir.

Dès l’album Feu, Nekfeu a montré qu’il pouvait écrire sur plusieurs registres sans donner l’impression de se trahir ou de forcer le trait. “L’important pour moi c’est d’arriver à se démarquer de ce qui se fait quand tu arrives en solo”, disait-il au site Le Bon Son en 2015. “Imposer ton identité, ta vision du monde, de la manière la plus exacte possible. Mon défi sur l’album a été d’exprimer au mieux les émotions qui me traversent sur tous les sujets__, sans me cantonner à la facilité de ce que je savais déjà faire dans la musique, d’apporter un truc supérieur, travailler la musique en tant qu’art”. Ce principe, Nekfeu a réussi à l’appliquer et le faire progresser à mesure de ses disques solo.

En trois albums, il s’est extirpé de l’image sans doute un peu trop envahissante de jeune beau gosse doué mais scolaire pour devenir un rappeur d’abord fédérateur et fougueux (Feu), puis pris de doute sur la nature humaine et sur ses propres choix passés et actuels (Cyborg), enfin en perpétuelles interrogations personnelles et universelles (Les Étoiles vagabondes). Avec une diction hachée jouant souvent en double croche, de plus en plus mélodieux mais toujours friand de multisyllabiques, Nekfeu a aussi trouvé son flow et une “technicité dans l’écriture et l’interprétation qui ne retire rien à leur extrême sincérité”, d’après l’Abcdr du Son dans une chronique de Cyborg. Surtout, en trois albums, Nekfeu a réussi à développer une identité sonore mélangeant un son planant et en altitude avec une musique plus organique et chaude, en se reposant sur trois pôles : Hugz Hefner pour la tête dans les nuages, Selman / Loubensky / Hologram Lo pour les pieds sur terre, Diabi pour l’entre deux. S’il a comparé son label Seine Zoo à un “french OVO” au détour d’un clin d’oeil au label de Drake sur Cyborg, la direction musicale de Nekfeu montre aussi un rappeur qui garde un attachement à un son rap français crasseux. Pour simplifier cette argumentation sur l’identité musicale forte de Nekfeu, l’existence d’un épisode de La Recette de Maskey sur sa formule résume en quelque sorte cette idée que le rappeur du $-Crew a réussi à trouver sa singularité artistique, en faisant un rappeur unique.

La qualité discographique

En conséquence de cette singularité artistique, Nekfeu a-t-il produit une oeuvre discographique suffisamment à la hauteur à la fois de son propre talent mais aussi s’extirpant suffisamment de la masse contemporaine des sorties de rap français ? Premier pas discographique en solo, Feu est un album ardent, guidé par son enthousiasme de jeunesse, riche d’hymnes générationnels (On verra, Ma dope), où Nekfeu traite aussi bien de l’ivresse des sommets et du plafond de verre social (Égérie) que de sa passion dévorante pour la musique qui entrave sa vie relationnelle (Mon âme) ; où il loue la fraternité (Reuf) mais se montre circonspect face à l’effet de groupe (Nique les clones). S’il commence déjà à recoudre ses peines de cœur sur Risibles amours, les rapports aux femmes sont surtout traités à travers le prisme de la différence de classe, soit d’un niveau inférieur au sien (Elle en avait envie), soit supérieur (Princesse).

Feu est album parfois maladroit, parfois naïf, mais montre un rappeur qui ne fait pas preuve d'atermoiements sur la direction à donner à sa musique, en phase avec son héritage rap français et en prise avec les récentes évolutions sonores. Si pour Le Rap en France, l’aspect juvénile de l’album fait précisément sa force (“Cet album, c’est un appel au rêve. [...] “Crois en toi”, nous crie cet album.), Le Bon Son se montre plus circonspect, parlant d’un album “inégal”, plus par des choix de direction artistique que pour la performance de Nekfeu, qui fait, selon le site, partie “des rappeurs qui ont quelque chose à dire, et qui ne se contentent pas de troquer le fond pour la forme. Nekfeu a les deux__. Et à ce qu'on a pu voir dans cet album : le cœur en plus”. C’est aussi les prémices de sa facette plus sombre et turbulente, qu’il dévoile parcimonieusement à travers des souvenirs de jeunesse : “Un parcours vrillé, un samedi soir en gardav', un mec m'a dit : "T'es là pourquoi ?", j'ai répondu : "J'suis là pour briller"”, raconte-t-il dans Laisse aller.

Ce sont ces failles qu’il a encore plus exploré avec Cyborg en 2016, sur des titres comme Humanoïde, Mauvaise graine, Programmé et Nekketsu. Des morceaux plus introspectifs que précédemment, où Nekfeu a mêlé à la fois le plus intime à la critique sociale, même si c’est en regardant dans le miroir plutôt que par la fenêtre qu’il montre le plus de justesse - les confidences de Mauvaise graine sur les déceptions envers ses parents sont touchantes. OD et Galatée ont permis à Nekfeu de parler à hauteur de coeur avec son vis-à-vis féminin ; Squa, Saturne et Esquimaux de produire du banger plutôt que du tube pop. Mieux maîtrisé, très favorablement accueilli par la critique, Cyborg est un album qui synthétise les facettes de Nekfeu et “transforme une tension personnelle en don de soi, l’un et l’autre incarnés par ce phrasé millimétré qui raconte un « cœur en débris »”, d’après l’Abcdr du Son.

S’il y a un album qui, doit rester de Nekfeu, c’est sans doute Cyborg, où le rappeur est autant sensible à ses propres travers qu’à ceux de son époque, où il propose un kaléidoscope thématique et musical dans une fresque pourtant cohérente. Cette mosaïque robuste, Nekfeu va pourtant l’exploser plus de deux ans et demi plus tard avec Les Étoiles vagabondes puis son Expansion. Sur cet album fleuve de 34 titres, Nekfeu explore jusqu’au moindre détail les méandres de ses pensées, ses peines, ses doutes, ses espoirs. Cela donne parmi les plus beaux morceaux de la carrière de Nekfeu : Ciel noir, dans lequel il passe de l’examen de foi et de conscience à la projection astrale, et Alunissons et Elle pleut, dans lesquels il chante la sensation de vide après une rupture amoureuse. Un featuring avec Damso (Tricheur) et des backs surprise de Niska (Voyage léger) montre un artiste prenant toujours le pouls du rap français.

C’est aussi l’album où Nekfeu et son équipe musicale sont plus en confiance, avec un Diabi en charge de la direction globale et permettant à l’album de dérouler des influences jazz, grime, rebetiko ; des sonorités post-trap totalement actuelles à des titres de rap français orthodoxe (Comptes les hommes, avec Alpha Wann) sans donner l’impression d’un grand écart sans souplesse. Là où l’album double pêche, c’est sans doute dans son ambition de vouloir trop en faire : son Expansion a livré des titres finalement accessoires, hormis quelques pépites (Écrire, Dernier soupir). Pour l’Abcdr du Son, Les Étoiles vagabondes est “imparfait aussi pour une de ses plus grandes forces : parce que c’est un disque foncièrement humain. Nekfeu livre ici son album le plus introspectif et contrarié”. Une contrariété bien résumée par L’Express au sujet de cet album : “Nekfeu est un oxymore à casquette”. À l’image de certains moments du film documentaire qui a accompagné l’album, Nekfeu a voulu peut-être trop en dire, trop en faire pour expliquer ses idées, chose qu’il avait fait avec plus de clarté et de concision sur Cyborg. Le bilan de la discographie solo de Nekfeu : un premier album inégal mais iconique, un deuxième plus ambitieux, personnel et abouti, un troisième événement mais sans doute trop poussif dans sa démarche. La postérité déterminera s’ils passent l’épreuve du temps ou non, mais ces albums ont en tout cas chaque fois occupé les discussions, et pas uniquement à cause du statut et de la célébrité de leur auteur.

L’influence sur le rap

Alors que le rap français s’est morcelé la décennie passée et que chaque fan peut porter aux nues son artiste favori comme une incarnation ultime du rap (dans la limite du raisonnable), comment peut-on finalement déterminer la force d’un artiste ? À son impact sur le genre en termes d’influences sur les autres artistes ou de voies ouvertes pour en laisser d’autres s’épanouir. PNL a incarné mieux que quiconque le blues des bicraveurs et définitivement installé l’esthétique mélodieuse et lente dans le rap français. JuL a chanté pour les zonards en recherche d’adrénaline à défaut d’affection, et son rap mâtiné de tout ce qui se fait de musiques populaires dans le Sud de la France a décloisonné certaines entraves musicales du rap français, pour le meilleur et le pire. Niska a représenté une évolution plus ludique de la trap brutale du début de la décennie 2010, installant l’idée de faire à la fois du sale et de la topline. Tous ont transformé une partie du rap français par leur esthétique. Et Nekfeu aussi.

Sans être un innovateur de premier plan, Nekfeu a incarné quelque chose : une jeunesse issue des classes moyennes, plutôt blanches, qui a fait du rap sa musique numéro un après le rock et les musiques électroniques au sens large les années précédentes. Même si le Fennec a toujours porté en lui un message universel et cherché à défendre ceux mis en marge, son parcours et, injustement, son apparence ont fait de lui un symbole. Au fond, Nekfeu a des similarités avec Akhenaton et Diam’s : pas issu d’un milieu aisé sans être issu de “cité”, des errements de jeunesse et une passion dévorante pour le rap, des origines étrangères tout en étant caucasiens, la conscience de ce statut particulier tout en défendant la cause des minorités et les injustices qu’elles subissent - des contradictions désamorcées par Nekfeu dans Martin Eden et sa fameuse saillie “fils de pu**, bien sur que c’est plus facile pour toi quand t’es blanc”. Tous les trois ont, un temps joué le jeu médiatique télévisuel avant de s’en éloigner, apparaissant sur des plateaux de Michel Field, Marc-Olivier Fogiel ou Laurent Ruquier pour parler de sujets de société et désamorcer systématiquement les clichés liés au rap. Chacun a représenté pendant différentes décennies du rap ce “métèque” qui pourrait se fondre dans la masse mais qui prend partie de défendre l’autre, celui qui n’a pas la place qu’on lui offre sur ce genre de plateaux. Surtout, c’est dans certains motifs textuels que les trois ont présenté des points communs : l’amour indéfectible de leur musique autant que les dérives de sa mise en marché ; les blessures de jeunesse, voir familiales, qui conditionnent leurs choix d’adulte ; et, donc, ce regard toujours politique sur leur environnement, avec un fond de conscience de classe sans avoir nécessairement le poing levé. Avec la retraite de Diam’s en 2009, un siège était vacant, et c’est Nekfeu qui l’occupe en quelque sorte depuis 2015, décrivant à travers ses propres maux ceux de la génération ultra connectée au monde mais souvent déconnectée d’elle-même.

Un autre facteur jouant en la faveur de Nekfeu sur la question de son impact est aussi une remarque qu’il a souhaité balayer, à raison, sur Les Étoiles vagabondes : “J'déteste le rap de blancs, j'aime le rap où tu mets rien après”. Mais force est de constater que son succès critique et commercial a ouvert la voie à d’autres artistes depuis cinq ans, sans les avoir nécessairement directement influencé. Des rappeurs comme Chilla, Lomepal, Nelick, Lord Esperanza, Romeo Elvis, Tengo John, pour ne citer que les plus identifiés. Qu’importe ce que l’on pense d’eux et des étiquettes qu’on peut leur coller, de leur proximité réelle ou non : ils existent, ils sont écoutés, ont des racines rap et les transforment à leur manière. Aussi, ils partagent avec Nekfeu des thématiques sentimentales ou sociétales, des textes plus accessibles à un public au départ éloigné du rap ; des éléments qu’a largement contribué à remettre Nekfeu au goût du jour après des années de trap nihiliste. Le profil de ces artistes, plus facilement accepté par les médias grands publics, a aussi été vécu d’abord par Nekfeu - un phénomène qui avait pu agacer au pic de sa hype période Feu, mais dont il s’est lui même détaché par son mutisme médiatique. Il y a enfin aussi un autre aspect montrant l’influence d’un artiste, dont jouit Nekfeu : la reconnaissance de ses pairs. Depuis son succès solo, et en dehors de son cercle proche de L’Entourage, Nekfeu a rappé avec Kohndo, Gradur, Dosseh, Ninho, Seth Gueko, Rim’K, OrelSan, PLK. Autant d’artistes au profil différents du sien qui montrent aussi son aura et sans aucun doute le respect de ces artistes pour son travail et son apport au rap français. Un brin de cynisme pourrait faire penser qu’ils ont voulu profiter de la popularité certaine du membre de L’Entourage. Mais pour un rappeur se faisant une haute idée de sa musique, honorer ces invitations n’a rien d’une simple réalisation contractuelle. Une fois que cette ère d’effervescence dans le rap français sera passée, qu’on y portera un regard plus distancié, et surtout que les disques de diamants se seront émoussés, il y a peu de doutes sur l’empreinte qu’aura laissé Nekfeu sur le rap français. S’il est “devenu celui dont aurait rêvé celui qu’[il] rêvai[t] d'être”, c’est cette personne : un artiste respecté, aimé, et influent, et que le temps inscrira comme l’un des plus grands rappeurs français de l'histoire.