MENU
Accueil
Nakk : les 15 ans de "Street Minimum"
Écouter le direct
"Nakk" - cover "Street Minimum"
"Nakk" - cover "Street Minimum"

Nakk : les 15 ans de "Street Minimum"

Le premier street-album de Nakk a fêté cette semaine ses quinze ans. Retour sur ce véritable recueil de punchlines.

Certains albums ne connaissent pas un succès commercial monstrueux, mais marquent tout de même des générations d’auditeurs. C’est particulièrement le cas pour les projets sortis pendant les années maudites du rap français, entre 2005 et 2010, à une époque où l’industrie du disque est en crise. Quelques grosses têtes d’affiche sortent la tête de l’eau avec des scores faramineux (Booba, Sinik, Rohff, Diam’s …), beaucoup d’autres se battent pour vivre de leur musique, voire même n’en vivent pas du tout. Parmi les projets particulièrement marquants sortis pendant cette période, Street Minimum n’est pas forcément le plus cité, mais reste une pièce majeure pour tout auditeur de rap français des années 2000. 

Le street-album, un format disparu  

Avant toute chose, il convient de rappeler que Street Minimum n’a jamais été considéré par Nakk comme un véritable album. Catégorisé “street-album” ou “street-CD”, un format bâtard qui n’a plus vraiment de sens en 2021, il se veut plus cohérent et moins freestyle qu’une mixtape, mais plus fourre-tout qu’un album. Au delà de ces considérations plus techniques qu’artistiques, il faut également revenir sur le contexte de la sortie de Street Minimum. En 2006, Nakk Mendosa a déjà une dizaine d’années de rap au compteur. Il est apparu sur des morceaux entrés dans la légende (11’30 contre les lois racistes, 16’30 contre la censure), et s’est surtout illustré sur la mixtape Original Bombattak. Présent sur 4 titres, il marque les esprits avec deux gros featurings (les X-Men sur Ferme ta gueule ; Wallen et les 10 sur On s’reverra là-haut) et deux titres solo qui résument déjà parfaitement son univers : La Tour 20, et Le syndrome du trom. 

Le premier raconte avec beaucoup de second degré le quotidien d’une tour HLM de Bobigny : la blonde du premier étage, la mère célibataire du deuxième, l’ascenseur toujours en panne, le gardien alcoolique et raciste, la vieille du 10ème, les téléviseurs jetés par les fenêtres, etc ; le deuxième morceau adopte le même type de construction en listing, en l’adaptant au métro parisien : les visages fermés, les aisselles olfacto-agressives, les clones de Mickael Kael, les contrôleurs, etc. Ces deux titres mettent en évidence l’une des principales forces de Nakk : prendre des détails du quotidien et en jouer avec humour et parfois cynisme. 

Les quatre morceaux de la compilation Bombattak, pourtant parue en 2001, font clairement monter les attentes autour du premier projet long-format de Nakk. Ses diverses apparitions au cours des années suivantes confirment le potentiel du rappeur, si bien que la sortie de Street Minimum est l’une des plus attendues de l’année 2006 du côté des auditeurs de rap indépendant. L’époque est très différente de celle que l’on connaît aujourd’hui : de nos jours, il serait impossible pour un rappeur d’attendre cinq ans entre une heureuse mise en avant (comme celle de Nakk sur Bombattak) et une sortie d’album. Le temporalité est très différente : en 2021, un timing de cinq mois serait déjà trop long ; cinq semaines seraient plus plausibles, et cinq jours pas impossibles. 

Une grosse effervescence autour de la sortie  

Quoi qu’il en soit, Nakk publie Street Minimum en jouissant d’une forte attente. Il fait plaisir à ses premiers supporters en intégrant les quatre titres de Bombattak en fin de tracklist, permettant également à ceux qui n’avaient pas suivi son parcours jusqu’ici de découvrir des titres devenus des petits classiques. La réception du projet est partagée : Street Minimum s’appuie sur de gros coups d’éclat (Chanson Triste, Ils Disent, Surnakkurel 3, J’crois en Dieu mais pas en l’homme) mais certains auditeurs regrettent une tracklist trop longue qui connaît quelques coups de mou, avec des morceaux moins percutants. Au sein d’un paysage rap français qui se cherche encore, et tend d’un côté vers la pure mainstreamisation, et d’autre vers un durcissement des propos et un retour au rap de rue très direct, le positionnement de Nakk lui permet de se démarquer. Malgré son profil de jeune rappeur du 93, il joue en effet parfaitement avec la notion de street-crédibilité, s’en dégageant régulièrement (j’suis un des seuls qui ont jamais vu le juge), et prenant plus facilement la position de l’observateur que celle, plus directe, de l’acteur (les p'tits jurent qu'ils restent libres, moi j'les estime, malgré c'que dit l'juge). 

Tout au long de Street Minimum, Nakk trouve en effet l’équilibre idéal entre le quotidien banlieusard, qui sert de décor à son univers, et sa personnalité plutôt bienveillante. Là où le rap français du milieu des années 2000 insiste sur le triptyque violence-armes-drogue, le rappeur de Bobigny est plus terre-à-terre, préférant raconter sa street-réalité plutôt que de miser sur des notions de street-crédibilité : 

Un contre un : j’me bats

Deux : j’me défends gars

A trois : je négocie ça

A plus d’trois : t’entends l’bruit d’mes pas

J’suis pas une baltringue, t’excites pas

Si j’suis encore en vie, c’est qu’ma technique marche

Ce refrain, extrait de Surnakkurel 3, et reprenant des mesures déjà entendues sur Surnakkurel 2 (2002), illustre bien le personnage de Nakk : un réalisme teinté d’autodérision, une forte propension au storytelling, et de l’humour. 

Un rappeur percutant et bourré d’humour  

Loin d’être la seule caractéristique de son univers, le second degré de Nakk reste en effet l’une de ses grandes forces. Qu’il s’agisse de réflexions introspectives (on m'a trahi, maintenant, j'vois tout c'qui s'passe comme un laveur de vitres) ou d’une manière de tourner en dérision l’absurdité de la société (ils disent qu'entre eux et nous, y'a un décalage / Que nos parents parlent mal le français : comme si eux, ils parlaient lingala), du comportement humain (je jouis, comme un huissier à Ikea, vieux), ou encore d’aborder des sujets difficiles avec un ton léger (à cause des pédophiles, j’ai peur d’laisser mon fils avec le Père-Noël). 

Le sens de la formule de Nakk constitue le principal atout de Street-Minimum, un disque qui pourrait être comparé à un véritable recueil de punchlines. C’est particulièrement le cas sur le titre le plus plébiscité du projet, Chanson Triste : quatre minutes de rap sans refrain, sur une boucle de guitare doucement mélancolique. Un long couplet qui va rester dans les mémoires, et qui cristallise tout l’univers du rappeur : il évacue le spectre de la street-crédibilité avec son autodérision (j'suis pas bon dans l'gangstérisme / tu sais, les mains moites, pour braquer les banques c'est risqué), parle avec le coeur (“un homme qui pleure pas, c’est pas un homme”), se raconte sans artifices (leur bac de mes deux, j'l'ai eu, pour ma mère, elle était fière de moi : putain, vieux, t'aurais vu ses yeux) et pose des punchlines stratosphériques (j'comprends rien, comme si Van Damme parlait avec le Gitan dans Snatch). 

Pour finir, il serait injuste de ne pas évoquer les nombreux featurings venus prêter main forte à Nakk tout au long de Street Minimum : de Nysay (Salif et Exs) à Brasco en passant par Monseigneur Mike ou Joe Lucazz, la liste des invités sent bon le rap des années 2000. 

La suite de la carrière de Nakk ne confirmera que partiellement toutes les attentes placées en lui par les auditeurs, et ce ne sera pas forcément de la faute du rappeur. Sa plus grosse période d’activité correspond aux années les plus difficiles pour le rap français, après la démocratisation du téléchargement illégal, et avant l’arrivée du streaming. Les difficultés du rap indépendant de la fin des années 2000 retardent la sortie du premier véritable album de Nakk, Le Monde est mon pays, qui ne voit finalement le jour que cinq ans plus tard. Un tel délai d’attente entre deux sorties équivaut alors à une remise à zéro sur le plan de la visibilité, le rappeur ne parvenant pas à retrouver l’effervescence autour de la sortie de Street-Minimum. Il enchaine tout de même trois projets en trois ans, ajoutant quelques titres majeurs à sa discographie (Invincible, son remix, Je ne cicatrise pas, Les 5 Fantastiques ...)

Après un dernier projet en 2016, Nakk a quasiment disparu de la circulation, n’apparaissant qu’épisodiquement en tant qu’invité sur des projets de Joe Lucazz ou Sameer Ahmad. Après son remix de Tout le monde s’en fout (Fianso), sa participation à l’album 93 Empire a fait chaud au coeur à ses premiers supporters. Revenu avec un inédit en début d’année 2021, Nakk a prouvé en moins de trois minutes qu’il avait encore quantité de punchlines sous le coude (“comme Macron, ils fument le cul de la vieille”) et qu’il n’avait rien perdu de sa plume, quinze ans après Street Minimum.