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Mister You, retour à la case départ
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Mister You (DR)
Mister You (DR)

Mister You, retour à la case départ

Alors que son dernier album est disponible depuis quelques jours, retour sur la destinée très "scorcesienne" de Mister You.

Qu’ils soient campés par Robert de Niro, Leonardo Di Caprio ou Ray Liotta, la majorité des personnages principaux des films de Martin Scorsese partagent une destinée dessinant sensiblement les mêmes courbes. Ces individus plutôt ordinaires, originellement noyés au sein d’un modèle social très classique, trouvent le moyen de s’extirper de leur condition, côtoient les grandeurs, touchent leur idéal, avant de vaciller et de redescendre -progressivement ou plus brutalement- vers le commun des mortels. Mafieux, chauffeurs de taxi, traders ou religieux : le réalisateur italo-américain s’est intéressé à différentes catégories de population, mais, s’est semble-t-il, jamais aux rappeurs français. S’il l’avait fait, il aurait certainement remarqué la parabole ascendante puis descendante de Mister You, et n’aurait pu s’empêcher de faire le rapprochement avec la destinée réservée à ses personnages.    

La rue puis la prison

Les premières années de la vie de Younes Latifi ont ainsi bon nombre de points communs avec celle d’autres personnages de Scorsese aperçus à l’enfance ou à l’adolescence : issu d’une famille modeste, il voit son père se tuer à la tâche pour un salaire minimum pendant que sa mère tente de le gérer, lui et ses six frères et soeurs. Ses rêves de grandeur sont alors proportionnels à son âge et son niveau de vie, et une paire de baskets trop cher se place au centre de ses petites ambitions. A force de miroiter les vitrines de boutiques de sport parisiennes, le petit You finit par trouver les moyens de se constituer un capital suffisant pour se rhabiller de la tête aux pieds. Ses premiers pas dans le monde de la délinquance ne le destinent pas à devenir l’un des grands criminels campés chez Scorsese par Joe Pesci ou Jack Nicholson. Ils vont cependant lui ouvrir une voie royale mais semée d'embûches vers la notoriété et le succès.    

Les plus jeunes générations n’en ont pas grand souvenir, mais l’un des grands feuilletons du rap français pendant la deuxième moitié des années 2000 restera la cavale de Mister You. Si elle n’a rien de particulièrement glorieux -on parle d’un jeune de 25 ans condamné pour trafic de stupéfiants, pas de Jacques Mesrine ou d’Antonio Ferrara-, elle permet à l’apprenti-rappeur de se faire un nom auprès du public. Bien conscient de la nature plutôt légère de ses méfaits -ni violence, ni armes, ni drogue dure-, il met particulièrement bien en scène le jeu du chat et de la souris auquel il se livre avec la police pendant les mois que durent sa fuite. Entre vidéos le montrant hilare en studio et titres jouant clairement sur la provocation envers les forces de l’ordre (“Arrête You si tu peux”), Mister You conquiert le public grâce à sa personnalité et son sens de l’ironie.   Usante malgré tout, la cavale se termine et le jeune rappeur finit logiquement derrière les barreaux. Ce nouveau passage difficile continue cependant à nourrir son image, d’autant que l’enfermement est là aussi plutôt bien exploité. C’est la période où les rappeurs arborent des t-shirts de soutien et où les internautes se liguent sur les réseaux sociaux (principalement Facebook à l’époque), le tout contribuant à une dynamique d’accroissement de la popularité de Mister You. Lorsqu’il finit par sortir, il jouit d’un buzz assez spectaculaire, qu’il n’a plus qu’à cueillir et gérer correctement. L’ascension de Mister You est sur le point de se terminer.    

La prison puis le succès

Signé en maison de disques, de plus en plus médiatisé, et bénéficiant d’un gros travail promotionnel, Mister You se fait une place sur les principales playlists radio, et voit ses premiers clips entrer en bonne position sur les chaînes de télé musicales. Au début des années 2010, il est l’un des seuls rappeurs français à échapper à la crise qui a frappé l’industrie du disque quelques années plus tôt. L’album Dans ma grotte va tranquillement chercher le disque de platine, et tout ce que touche le garçon semble alors se transformer en or. Venu d’en bas, l’ex petit-délinquant a atteint les sommets et peut désormais contempler sa réussite, comme l’ont fait Ray Liotta dans les Affranchis, Robert de Niro dans Casino, ou Leonardo Di Caprio dans Le Loup de Wall Street.

Au plus haut de sa réussite, Mister You est même invité à venir faire sa promotion chez Laurent Ruquier, face à Audrey Pulvar et Natacha Polony. On aurait alors tendance à voir dans cette séquence télévisée une consécration et l’aboutissement d’un parcours chaotique ; il constituera finalement pour Mister You le premier grain de sable dans la grande machinerie du destin. Honnête dans son discours et plutôt bien accueilli par Ruquier, il passe finalement vingt minutes à se faire maltraiter par les deux chroniqueuses de l’émission, pas vraiment décidées à parler de musique et dont la motivation est résumée par Nicolas Bedos, présent sur le plateau, qui les compare aux matons que You a connu quelques mois plus tôt.  

Pour la première fois depuis que son visage est affiché sur les écrans, Mister You perd par moments son sourire et sa bonne humeur -là où il nous livrait de grands éclats de rire en pleine cavale, une situation a priori plus difficile à vivre que quelques minutes en télé. La chute n’est pas immédiate, évidemment, mais elle est amorcée. Après avoir atteint les sommets, le rappeur a maintenant la vue sur l’envers du décor. Le show-business et le milieu de la musique sont tout sauf des milieux où un jeune de la rue est invité à s’épanouir, et les aléas de la vie de petit perturbateur de Belleville n’étaient finalement rien face à la somme des mauvaises intentions du star-system. Il avouera d’ailleurs lui-même chez nos confrères de Booska-P que le tout était “trop loud pour ses petites épaules, trop pour un seul homme”.   La lente redescente depuis l’Everest se fait par paliers et dans le fracas. Malgré une mixtape permettant d’occuper un minimum le terrain, son album suivant, Le Prince, met quasiment trente mois à sortir. Pire, il est mal accueilli par la critique, et peine à réaliser des scores à la hauteur, malgré des singles qui prennent plutôt bien (À toi, Emmène-moi). Entre-temps You a vécu, traversé de nouvelles expériences, et son univers est moins marqué par l’univers de la rue et de la délinquance. Désormais, il s’ouvre et parle de sentiments -chose qu’il faisait déjà sur Dans ma Grotte, mais qui prend une nouvelle dimension ici. On peut saluer le parti-pris et le besoin de ne pas tourner en rond, mais la principale conséquence est un déplacement du centre de sa cible : You cherche à toucher un public différent, et se coupe, volontairement ou non, d’une partie de sa fan-base, plus attachée à l’auteur de Lettre à un traître qu’à celui d’A Toi.  

Une redescente bien amortie

Les singles font illusion mais le rappeur sent que le vent a déjà tourné et que le plus gros de sa hype est désormais derrière lui. S’il est loin de toucher le fond de l’abysse, il sait cependant que les fastes de la période 2010-2011 seront difficiles à rattraper. Il se réoriente d’ailleurs progressivement vers un marché particulièrement prometteur et encore sous-exploité par les rappeurs français : le Maghreb. Quelques mois avant la sortie du Prince, You avait en effet publié l’un des plus gros succès de sa carrière en collaborant avec le tunisien Balti et l’oranais Apoka. En parallèle de sa carrière de rappeur français de plus en plus en difficulté (le projet Le Grand Méchant You en 2016 suite la trajectoire du Prince sorti deux ans plus tôt), il s’impose comme un excellent faiseur de tubes de l’autre côté de la méditerranée. Que ce soit par le biais de featurings avec des artistes locaux, ou en prenant seul la responsabilité de ses singles, comme sur Gambetta l’an dernier, Mister You s’impose comme une valeur sûre, sur un marché beaucoup plus vaste que la France.    

S’il évite la descente aux enfers et se maintient plutôt bien en gérant sa carrière sur les deux tableaux, il n’évite pas pour autant les mésaventures venues pimenter son retour à une vie qui ressemble de plus en plus à celle qu’il mettait en scène pendant la deuxième moitié des années 2000 : entre embrouilles (Brulux, Bassem), difficultés avec ses maisons de disques (contrats, revenus), et petites bêtises qui lui font risquer gros sur le plan judiciaire. En somme, tous les éléments qui représenteraient l’une des scènes finales chez Scorsese, quand le personnage principal se retrouve à sa condition de départ après avoir fait les montagnes russes, du bas de l’échelle aux sommets, puis des sommets au bas de l’échelle.    Sur le plan artistique, Mister You semble d’ailleurs avoir tiré la somme de ses différentes expériences, et tenter de concilier l’ensemble des directions prises au cours de sa carrière. Entre retours très directs à ses fondamentaux (Flashback), singles très ouverts (Youcenzo) et clins d’oeil à ses auditeurs maghrébins (Mahrébins feat Balti), son nouvel album ressemble à un vaste résumé de sa grosse dizaine d’années de carrière. Entre hauts et bas, entre buzz spectaculaire et traversée du désert, entre rue et star-system, Mister You semble avoir vécu plus de choses en une décennie que certains rappeurs pendant toute une vie.