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Médine, le Benjamin Button du rap français
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Médine - session photo (Camulo James)
Médine - session photo (Camulo James)

Médine, le Benjamin Button du rap français

Avec quinze ans de carrière et une discographie solide, Médine est une figure qui compte dans le paysage rap français. On fait le point sur son évolution à rebours.

Un rappeur qui a su se réinventer  

Publié le vendredi 6 novembre, le septième album solo de Médine a surpris ses fans de la première heure, par son orientation artistique très ouverte et ses prises de risque inhabituelles. Entre titres à vocation radiophonique (Grand d’la tess feat Hatik, Grand Paris 2), morceaux partiellement chantés (Ray, Tue l’amour) et piano-voix (A l’essentiel), le rappeur havrais a beaucoup travaillé sur l’accessibilité de sa musique. Le rap pur et dur n’est évidemment pas absent de la tracklist (HLM Grand Médine, God Complex), mais quand on se rappelle des premiers albums de Médine, on ne peut que constater la spectacularité de son évolution artistique. De rappeur constamment enragé dans son interprétation il y a quinze ans, à artiste capable de chanter l’amour ou de se lâcher sous autotune, Médine a su se réinventer au fil des années. 

Différents facteurs expliquent cette évolution. D’abord, la scène rap français a connu des transformations profondes, aussi bien dans ses sonorités que dans ses thématiques. Ensuite, Médine, l’homme, n’est plus le même qu’il y a quinze ans. La paternité, l’amour conjugal, les épreuves de la vie, les expériences dans le milieu de la musique, le recul sur sa religion, les polémiques, ont façonné un être humain qui, comme il le dit lui-même dans Tête à cœur (feat Big Flo et Oli, extrait de Grand Médine), semble avoir fait les choses à l’envers, commençant par la fin avant de reprendre son parcours en marche arrière. 

Longtemps catégorisé parmi les “rappeurs conscients”, Médine a été vu à ses débuts comme l’un des symboles de cette frange du rap très sérieuse, avec ses couplets engagés, ses références, et sa propension au storytelling historique (la série des Enfants du destin, 17 octobre). Pendant la deuxième partie des années 2000, alors que le rap de rue trouve un nouvel essor et devient la principale alternative aux grosses sorties mainstream, les auditeurs et une partie des acteurs du milieu commencent à rejeter le rap au fond trop politisé ou à la forme trop sentencieuse. Médine se retrouve alors en première ligne, accusé par ses détracteurs de faire du rap “écrit à la bibliothèque”. 

Le Benjamin Button du rap français  

Très sérieux dans ses écrits, quasiment studieux, Médine renvoie à l’époque l’image d’un rappeur amputé des muscles zygomatiques. S’il évite l’écueil du rap plaintif souvent attribué aux artistes de la frange consciente de l’époque, rien dans sa musique ni dans son imagerie, n’indique qu’il est capable d’autodérision, d’humour, ou même de se sentir occasionnellement de bonne humeur. Sa rigidité artistique vient alors renforcer l’impression d’orthodoxie qui se dégage du personnage, qui, malgré un discours construit, argumenté, et nuancé, est encore vu par une partie des auditeurs comme un cliché de rappeur musulman venu prêcher et donner des leçons de morale ou d’histoire. 

Avec du recul, Médine se rend compte aujourd’hui des limites de son style de l’époque. Dans le documentaire Médine Normandie, diffusé récemment par France TV Slash, le rappeur revient sur ce qu’il était au cours de ses premières années de carrière : “Au début, j’étais dans un truc très intellectualisé, très sérieux. J’ai vraiment l’impression de rajeunir mon discours, mon image, mon état d’esprit. Je me sens comme Benjamin Button. Seize ans après son premier album, le rappeur a fini par s’ouvrir et par relâcher la pression. Dans sa musique comme dans son image, il n’a jamais donné l’impression de s’amuser autant, et d’être aussi détendu sur chacun des aspects de sa vie, y compris sur sa spiritualité. 

Illustrée sur Grand Médine par le titre God Complex, la vision religieuse du rappeur a évolué au fil du temps, modelée par une recherche spirituelle constante (j’ai dû m’éloigner de la mosquée pour me rapprocher de Dieu), mais aussi par les pressions diverses subies par Médine et sa famille. Pris entre deux extrêmes, l’auteur de Prose Elite a autant été attaqué par les ennemis de l’islam et l’extrême droite que par les musulmans eux-mêmes, en particulier par les extrémistes religieux. Menacé de mort par Daesh, menacé de mort par des “groupuscules d'ultra-droite" (c’est le terme quand on veut dire “encore plus raciste que l’extrême droite” mais qu’on n’ose pas encore dire nazi), Médine a subi une double-pression que peu d’autres rappeurs auraient pu supporter sans défaillir. Le voir afficher un état d’esprit aussi relaxé est quasiment miraculeux, d’autant qu’il est loin d’avoir délaissé son esprit critique, y compris quand il s’agit de mettre ses propres coreligionnaires face à leurs travers (tant que c'est halal, bats les couilles d'la souffrance animale / Tant que c'est casher, on s'en tape que ce soit le dernier de l'espèce / Bientôt, on pend les écolos tant qu'il reste des arbres). 

Médine a-t-il vraiment besoin d’un disque d’or ?   

Né dans l’indépendance, le rappeur a toujours dû maintenir une productivité importante pour continuer à survivre (à raison d'un morceau par semaine, on parsèmera les bacs d'un album par semestre”, Arabospiritual, 2008). Après une quinzaine de projets dont sept véritables albums, la discographie de Médine est aussi constante que consistante. Surtout, elle rend compte de la cohérence de l’évolution du rappeur et de l’homme : jamais de revirements soudains ou trop spectaculaires, mais plutôt des transitions douces, de projet en projet. Le rappeur conscient de 2004-2005, quasi-rigoriste dans son approche de la musique, est devenu un artiste plus complet et plus ouvert, mais n’a pas encore atteint sa forme définitive. Étant donné son approche plus fluide de la musique actuelle, en opposition avec la rigidité de ses débuts, il ne devrait pas atteindre de forme définitive, mais bien rester un artiste en mouvement, suivant naturellement le cours de l’évolution du rap français. 

Malgré la constance de la discographie de Médine, et un succès d’estime maintenu sur la durée, le rappeur havrais n’a jamais eu droit aux honneurs des certifications qui pleuvent sur le rap français, en particulier depuis l’ouverture de l’ère du streaming. Deux singles d’or viennent tout de même récompenser son travail de longue haleine, mais pour les obtenir, il aura fallu attendre l’appui du casting XXL de Grand Paris, puis le graal de tout rappeur français, le featuring avec Booba. Sorti de l’ombre pour de bonnes (sa longévité, ses singles, sa capacité à créer le débat) et de mauvaises raisons (les polémiques), Médine tend tout de même à transformer sa réussite critique en succès populaire. 

Décrocher un disque d’or pour un album serait l’ultime récompense pour la carrière de Médine. S’il n’en a pas besoin pour être considéré comme un rappeur qui compte depuis quinze ans dans le paysage rap français, il s’agirait tout de même d’une petite victoire pour un artiste provincial resté aussi attaché à l’indépendance. Malgré sa portée uniquement symbolique, la certification est clairement voulue par Médine, comme il l’a confié dans le documentaire que France TV Slash lui a consacré récemment.  Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce désir d’obtenir une récompense par le Snep n’est pas nouveau chez Médine, et n’est pas influencé par ses perspectives actuelles d’ouverture au grand public. En 2005, le fameux album “Jihad, le plus grand combat est contre soi-même”, s’ouvrait sur le titre Premier Sang, et ces paroles que l’on espère prophétiques, même s’il faudra encore du temps pour toucher au but : Ce serait mentir de ne pas dire qu'on espère le disque d'or.