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Mais au fait, c'est quoi un rappeur technique ?
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Alpha Wann - capture clip Infinit "Cigarette 2 haine" (Don Dada Télévision & Fabio Caldironi)
Alpha Wann - capture clip Infinit "Cigarette 2 haine" (Don Dada Télévision & Fabio Caldironi)

Mais au fait, c'est quoi un rappeur technique ?

Petits rappels importants avant de qualifier à tout va un rappeur de technique.

Vaste question les enfants.

Ces dernières années on a vu ressurgir de plus en plus dans les conversations d’une frange du public la qualification « rappeur technique ». Léger souci : souvent il y a débat autour de l’utilisation et de l’attribution du terme. Sans compter ceux qui ne font pas l’effort d’écouter ce qui est sorti avant 2015 qui peuvent être facilement bluffés par le style de certains rappeurs actuels tandis que les intéressés, de leur propre aveu, sont pourtant bien en deçà de leurs modèles des années précédentes. Tentons d’y voir un peu plus clair.

A l’origine

Cela n’étonnera personne, à ses balbutiements le rap n’était pas technique puisqu’il fallait d’abord poser les bases. On apprend d’abord à marcher, après on court, et plus tard certains plus passionnés que d’autres peuvent même se mettre à danser et inventer des chorégraphies bluffantes. En toute logique, une fois la première génération de rappeurs installée, des jeunes zigotos se sont invités à la fête et ont commencé à s’amuser un peu plus avec les possibilités formelles offertes par cette musique. Le soin apporté au style évolue de plus en plus et là, en effet, on commence à pouvoir parler de rap technique, qui reste une expression française avant tout même si la distinction se fait également aux US. Il y a un monde qui sépare un Chuck D d’un Method Man et un Method Man d’un Lil Wayne ; le contraire serait assez inquiétant. Partant de là, la « technique » recouvre une définition assez large : le terme désigne juste le fait de pas mal accentuer le travail sur la façon dont les paroles vont sonner au micro et sur l’instru.

Une infinité de styles

Concernant la France, depuis les années 90, le rap a eu son lot d’artistes tapant dans cette catégorie. Outre ceux qui sont cités à chaque fois, à savoir Lino, Les Sages Poètes de la rue ou encore le collectif Time Bomb, Casey a toujours marqué sa différence par ses allitérations multiples, en jouant sur les sonorités des consonnes, ce qui accroche l’oreille à coup sûr. D’autres, comme Nubi ou Salif jouent le côté assonances à fond. « Je ne conçois pas le rap autrement. Quand je ne met pas d’assonances, c’est vraiment dur pour moi. Faire rimer « bateau » et « lavabo », ça va me faire mal au cœur. Je viens d’une école où il faut qu’il y ait au moins trois syllabes. Je trouve qu’en plus, j’arrive aujourd’hui à enchaîner les assonances sans que ça empiète sur le sens » affirmait le Boulogne Boy.

Dans un autre registre, il ne faut pas oublier tous les sprinters du rap, car pour faire des roulements ou du fast-flow, il faut une maîtrise assez folle de son texte et de son débit. De la même façon, quelqu’un qui fait de la trap avec des placements millimétrés comme Kaaris version Or Noir ou 13 Block aujourd’hui sur certains titres, c’est aussi de la technique.

Bref, impossible de tout lister, mais vous avez compris le principe : il n’y a pas qu’une façon d’être technique. Certains estiment d’ailleurs que la vraie technique est celle qui ne se voit pas, et qui donne l’impression à l’auditeur que tout coule de source, sans effort.

Ainsi, à la mort de Prodigy, plusieurs rappeurs français étaient revenus sur son influence et Vîrus avait déclaré : « Prodigy est le maître du slow-flow. Le mec quand il rappe t'as l'impression qu'il roule un pilon [...] tu réalises que t'as pas besoin de t'exciter sur tes bpm, lui il a toujours rappé tranquille [] je me suis dit ok, tu peux mettre des tartes sans être Tech-9 ou Twista, tranquille ».

Si l’on fait une analogie avec le cinéma, c’est la même différence entre un jeu très démonstratif et un autre tout en sobriété. DiCaprio dans The Revenant ou Le Loup de Wall Street, c’est une performance qui se rapproche d’une démonstration technique : elle saute aux yeux à chaque plan. A l’inverse, DeNiro dans Jackie Brown, c’est un personnage secondaire stupide qui parle peu, assez discret. Pourtant, lorsque l’on avait demandé à Tarantino pourquoi il l’avait choisi, il a expliqué que pour ce rôle, il fallait un comédien capable de tout exprimer en un regard, d’être drôle sans parler, pareil pour la colère, la paranoïa, la violence, etc. Et pour lui, seul un acteur de la trempe de DeNiro pouvait le faire. C’est la même différence qu’entre un fast-flow d’Eminem et un slow flow de Prodigy. L’un est très tape-à-l’œil mais l’autre n’en reste pas moins tout aussi aiguisé. Des gens comme Snoop Dogg, Aelpeacha ou même Le Bavar de La Rumeur ont fait leur carrière là-dessus.

Le sens aujourd’hui

Par un phénomène de détournement du sens originel, on a l’impression ces temps-ci que « technique » correspond maintenant à deux choses dans la bouche des auditeurs :

1) l’usage forcené de rimes multi-syllabiques

2) des rappeurs qui ont la réputation d’être technique mais dont le style est plus complexe à définir (exemple typique : Lino)

Évidemment que le 1) est plus répandu pour une raison assez nulle ; c’est le plus facile à reproduire, même pour un débutant, c’est l’évidence même. Depuis les 90’s, plusieurs générations de rappeurs s’en sont saisis, d’Orelsan à l’Entourage en passant par R.E.D.K, une partie de la scène du 91 ou encore Seth Gueko. Du coup, en fonction de son utilisation, ça peut devenir un travers. Même à son apogée, Sinik était très critiqué pour son absence de changement de flow. Il y avait des multi, mais le souci c’est qu’utiliser exactement la même technique tout le temps, ça n’impressionne personne.

Bien plus tard, Vald a réalisé l’inutilité de la chose : « quand je suis arrivé j'étais très nazi (dans le sens maniaque)-dessus, mais au final c'est pas ça l'important, c'est le groove__. Et le groove n'a pas besoin de 3 ou 4 syllabes, parfois une seule suffit. Même si je l'ai dans un coin de ma tête, tout le temps, en fait c'est de la masturbation entre rappeurs. Je sais qu'un rappeur qui va écouter, il va entendre que je lui ai mise. Mais en vrai, ça enlève du kif, on rigole moins quand il y a trop de multi-syllabiques [] je me concentre sur le groove : je veux que ça rebondisse, que ça aille vite, que ça varie, et que ça reste compréhensible. Quand tu pousses la multi-syllabique un peu trop loin, bah tu comprends même plus ce que le mec dit. En tout cas à la 1ère écoute tu décroches totalement ».

Pire, « être technique » est parfois vu comme un style à part entière et non une caractéristique parmi tant d’autres. A noter d’ailleurs que certains, réputés pour cet aspect de leur musique, ont fait le choix de s’en éloigner au moins un peu, de peur de rester enfermés. Nakk commentait ainsi sa 1ère partie de carrière : « ah, je mettais la dose à l’époque ! Quand je me réécoute, je me fatigue ! Je me prenais vraiment la tête ! J’ai allégé depuis. J’ai lu une interview de Jay-Z où il disait ‘‘les rappeurs sont tellement techniques qu’ils oublient de raconter des trucs’’ c’est exactement ça ! »

L’expression est donc assez dévoyée de son sens originel, mais en général, même sans le savoir, les auditeurs peuvent savoir d’instinct où situer le barème. Ces derniers temps, de nombreux fans de Freeze Corleone ou d’Alpha Wann les qualifient sans hésiter de « rappeurs les plus techniques », d’où l’attente autour de leur featuring. Or, au sens classique du terme, l’un comme l’autre ont en réalité diminué leur acharnement sur « la technique pour la technique » décrite par Vald. Freeze à la base, c’était ça. Face B de Big Daddy Kane, multi partout, et on ne retient rien, pas seulement parce qu’il n’avait rien à raconter mais parce qu’on entend juste un mec cavaler sur la mesure en plaçant le max de rimes possibles. Côté Alpha, même chose au sein de 1995, c’était un cauchemar.

En 2020, Freeze joue à fond sur les répétitions des mêmes mots et rappe plus lentement, très laid-back, en laissant des silences quand il le faut ; Alpha, lui, est resté démonstratif mais a essayé de virer presque tout ce qui le faisait sonner comme un forceur désagréable à écouter. Concrètement il leur reste des défauts mais ils sont meilleurs qu’avant, ont gagné en maîtrise (flow, placements, gestion de la respiration, voix) et c’est pour ça que leurs fans les trouvent « plus techniques ». Rien à voir avec une vision sclérosée de comptable qui note le nombre de syllabes rimées en fin de mesure.

Les chouchous des puristes

Comme tout ce qui est moins répandu de nos jours qu’à une époque antérieure, on a tendance à surévaluer la notion de technique. Quand une partie du public en parle, ça passe pour une preuve de supériorité indéniable d’un rappeur sur le reste de la concurrence. Instant psychologie de comptoir : c’est surtout parce que ça rappelle à ces auditeurs une époque antérieure qu’ils aimaient bien, mais la technique n’est malheureusement pas une garantie de qualité.

En revanche, on peut très bien être authentiquement fan de technique sans arrière-pensée ; c’est un critère comme un autre. Pour autant, il existe une infinité d’autres éléments pour juger un rappeur : interprétation, présence, polyvalence, charisme, choix de beats, sincérité, humour, potentiel dansant si c’est son truc, discours, voix, émotion et on pourrait continuer comme ça sur des pages et des pages. Le morceau ci-dessous n’a pas grand-chose de technique, ça reste un classique.

Au-delà de ça, en réalité n’importe qui peut se forcer à être technique le temps d’un couplet, ou même sur à peine quelques mesures. Ce n’est pas du tout une sorte de talent inné qui serait un don du ciel à la naissance de certains élus. Quand Jul place « je veux pas me mélanger, chais pas, chuis pas chaud, ils veulent tchouper, j'les connais pas, dis-leur que chuis pas Chupa Chups », c’est sans doute dur à admettre pour certains mais ça pourrait être du Nekfeu dans la forme. Quand, au beau milieu du tube Réseaux, Niska tape l’enchaînement de Nazareth/demain j'arrête/mon gabarit/me bagarrer, niveau assonances et allitérations c’est pas dégueu non plus. Idem pour certains passages d’Ademo sur Différents.

Pour reprendre l’exemple de Jul, à l’occasion d’une interview, un tordu avait forcé les X-Men à écouter Briganter ; Ill avait déclaré « ça reste un mec qui sait écrire, et je comprends que ça trouve un écho chez les auditeurs aujourd’hui » (il a aussi été choqué par ses fringues mais c’est pas le sujet) et Cassidy avait conclu « il arrive à transmettre des émotions, c’est pas donné à tout le monde». En d’autres termes, ne soyons pas plus royaliste que le roi, si même LE groupe porte-étendard du rap-technique-à-l’ancienne-âge-d’or-du-rap reconnaît des qualités à un hit autotuné de A à Z, c’est qu’a priori on peut être jugé sur autre chose que « oui mais il fait que des rimes simples ». La musique c’est avant tout de la transmission qui va de l’artiste à l’auditeur, pas un concours de branlette pour 1ère L. Certes vous ne pourrez pas faire de jolis coloriages à chaque multi sur Rap Genius avec un couplet de Gradur, mais vous vous en remettrez. Surtout que ça n’a jamais été le but de l’intéressé : « si tu veux te vider la tête, te défouler, tu m'écoutes, c'est fait pour ça__. Ça te donne de la force pour aller à la musculation, pour courir... Faut de tout dans le monde et il faut de tout dans la musique. Si tu veux écouter des mecs avec un beau phrasé, faut pas m'écouter. Mais si t'as envie de t'ambiancer, tu vas kiffer ». Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place.

Incompatible avec un succès commercial ?

C’est une opinion que l’on entend souvent. En gros, ceux qui à qui l’on colle l’étiquette de techniciens de la rime seraient voués à rester ad vitam aeternam dans une niche réservée à des amoureux des textes millimétrés. C’est un peu la même chose qu’avec le rap engagé ou conscient, on le voit comme forcément à l’écart du succès populaire. Or c’est faux dans les deux cas. Pour se concentrer sur ce qui nous intéresse, l’Histoire du rap camembert est assez riche en artistes que l’on qualifierait aujourd’hui de techniques et dont les albums ont été des cartons. A priori Akhenaton a connu une époque de technicien forcené et ça n’a jamais freiné le succès d’IAM ni de certains de ses solos. Mieux, ça coïncide avec la période où il a le plus vendu d’albums et le plus été joué en radio nationale. Pareil du côté de Lino, à vue de nez les ventes d’Ärsenik n’ont jamais pâti de sa façon de rapper, bien au contraire, ça faisait partie de la réputation du groupe. Un morceau comme Boxe avec les mots, comme son titre l’indique, c’est 4 minutes de pur combat avec la langue de Molière. Et c’était un single vendu aux quatre coins de la France, joué en haute rotation. Le crew IV My People était aussi très porté là-dessus. Malgré le côté festif, une équipe comme le Saïan Supa Crew, là non plus pas avare en tubes, c’est avant tout des amoureux du flow travaillé et du kickage maîtrisé. Même un morceau comme J’pète les plombs, qu’on peut considérer comme un archétype de tube du rap français, reste marqué par la volonté du rappeur de performer au micro tant qu’il n’est pas parasité par son story telling où il doit faire parler d’autres personnages.

Vient ensuite l’argument de l’époque : ces succès d’hier ne seraient plus possibles aujourd’hui. C’est encore une idée reçue puisque tout dépend de l’image que le MC dégage auprès des auditeurs. A priori Nekfeu est un gros maniaque de la rime : croisées, multi, c’est un buffet à volonté, le gars doit sûrement mal dormir s’il sait qu’il manque ne serait-ce qu’une seule assonance pour que la symétrie de son couplet soit parfaite. Pourtant, cet amateur assumé des Sages Poètes de la rue ou encore de Time Bomb est un des plus populaires et collectionne les disques de diamant. La majeure partie de son public apprécie son écriture mais ses auditeurs « mainstream » (les jeunes filles en fleur qui s’appellent Chloé, selon un sondage ipsos de 2018) ne le catégorisent pas du tout comme une sorte de rappeur technique qui serait trop dur à écouter, loin de là.

C’est un peu la même chose qu’avec le Booba des années 2000 : il est vu comme un « rappeur de rue » (étiquette nulle avec le recul mais ça se disait à l’époque) sauf que dès qu’on se penche sur ses textes, c’est de la chirurgie. Personne n’a jamais estimé que ça lui fermait un public qui aurait eu du mal à comprendre ce qu’il dit ou quoi que ce soit du genre. Partant de là il paraît assez expéditif de décréter que le rap technique ne peut pas vendre. Accessoirement, avant Désolé, la quasi-totalité de la réputation et de la popularité de la Sexion d’Assaut s’est bâtie sur des freestyles et des morceaux où chacun essayait d’être plus technique que son voisin.

Bien sûr, si l’on se cantonne au top singles du moment, on peut naturellement avoir cette impression, dans le sens où ce n’est pas ce type de rap qui domine les charts. Ce sont plutôt les tubes chantonnés-toplinés, à des années-lumière en termes d’approche de la musique. Sauf que cela ressemble à une question de cycles plus qu’autre chose. A une époque, même les rappeurs qui n’étaient pas particulièrement portés là-dessus se forçaient à être technique, et ça ne les avançait pas à grand-chose. Aujourd’hui d’autres se forcent sans doute à pousser la chansonnette à tout bout de champ, et de la même façon, ça n’a aucun intérêt si ce n’est pas naturel. En 2020, un rappeur qui décide de s’inscrire dans cette branche technique le fait de son plein gré, et ce n’est peut-être pas plus mal.

Et si vous êtes vraiment amateur de techniciens, écoutez Moms, il a été honteusement négligé pendant ses années d’activité et ça vous fera pas de mal.

D’ailleurs c’est pareil pour La Caution et leur crew et Les Cautionneurs, grands oubliés de l’Histoire.