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Lunatic : les 15 ans du "Black Album"
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Lunatic - pochette "Black album"
Lunatic - pochette "Black album"

Lunatic : les 15 ans du "Black Album"

Le "Black Album" de Lunatic est sorti le 20 février 2006. Il vient donc de fêter ses quinze ans, c’est l’occasion de revenir sur ce projet un peu particulier.

Lunatic restera à jamais un groupe à part. Encore considéré comme l’un des groupes les plus importants et les plus doués de l’histoire du rap français, le duo Booba-Ali n’a pourtant publié qu’un seul album officiel et n’a finalement été actif que pendant une courte période. Malgré quelques apparitions en 1994-1995, Lunatic n’est réellement productif qu’à partir de 1996, et conclut sa discographie officielle en tout début d’année 2002 avec Strass et Paillettes sur le premier album solo de Booba, Temps Mort. Un autre titre, De Larmes et de Sang, sera bien publié en 2004 sur l’album de Dicidens, HLM Rezidants, mais son enregistrement est bien antérieur (2000).  

Aux côtés de Mauvais Oeil, sorti en 2000 et considéré comme l’un des plus grands classiques du rap français, la discographie de Lunatic est constituée de deux projets intermédiaires (une mixtape -au format K7- de Cut Killer en 1995 et un maxi deux titres en 1999) et surtout de deux albums non-officiels. Le premier, Sortis de l’Ombre, constitue en quelque sorte le préquel de l’aventure Lunatic, et l’un des albums-fantômes les plus discutés. Enregistré chez Zoxea, “dans un cagibi”, il n’a jamais connu la moindre fuite, hormis le titre Cash Flow dévoilé par Booba sur Autopsie Vol.1 (2005), qui aurait constitué la piste 1 de Sortis de l’Ombre, et probablement le premier “single”. 

En opposition au prequel Sortis de l’ombre, le Black Album, sorti en 2006 serait donc plutôt un sequel. Le contexte de la sortie est particulièrement chaotique. Lunatic n’existe plus depuis quatre ans, le label 45 Scientific tente de renouveler son catalogue et mise autant que possible sur l’aura d’Ali, qui a publié son premier album solo, Chaos et Harmonie, un an plus tôt. L’annonce de la sortie d’un nouveau projet de Lunatic ajoute aux tensions déjà existantes entre Booba et le label. Le rappeur attaque en justice, s’opposant à la sortie du disque, en particulier à cause du titre Tony Coulibaly. 

La bataille légale est longue et n’a pas forcément grand intérêt pour les auditeurs, mais il faut en retenir deux choses : d’abord, Sony, qui devait distribuer l’album, se désiste face au bourbier judiciaire, laissant 45 Scientific assurer seul cette sortie ; ensuite, le tribunal donne dans un premier temps raison au label, qui peut donc distribuer l’album, avec seulement deux mois de retard sur la date prévue initialement. Booba gagnera en appel, l’album étant retiré des bacs en septembre 2006, avant qu’un accord ne soit trouvé -le Black Album est aujourd’hui commercialisé librement. 

En 2006, la sortie du Black Album de Lunatic est un vrai événement pour le rap français. Bien que le groupe ne soit plus actif depuis quelques années, il est encore très présent dans l’esprit des auditeurs, et certains conservent même des espoirs de reformation. Ce projet est donc très attendu, même si le public n’a pas encore bien compris s’il s’agissait d’un véritable album inédit ou d’autre chose. Les réactions sont finalement partagées : la tracklist contient quelques pépites mais l’impression de remplissage avec des remixs, des faces B ou des lives est très forte. Le véritable contenu du projet aurait pu être contenu dans un simple EP. Particulièrement forts, certains titres justifient pourtant à eux-seuls l'existence de ce Black Album. 

Les inédits 

Peu nombreux. On retient surtout Tony Coulibali, le morceau de la discorde, avec sa prod complètement folle. Morceau à part au sein de la discographie de Booba, ce storytelling teinté d’introspection est LA pépite de ce Black Album. Egotrip, rimes multisyllabiques (Un rap imité plagié rendu cool, du coup beaucoup de faux MCs saignèrent du cou), flow  très caractéristique : Tony Coulibali est un excellent concentré de l’univers du Booba époque 45 Scientific, avant les virages artistiques de Panthéon puis Ouest Side. 

Ali a lui aussi droit à son inédit en solo : Récolte ce que tu sèmes aurait très bien pu être un extrait de Chaos et Harmonie, sorti un an plus tôt, tant l’atmosphère s’en rapproche. La prod, un brin oppressante, et surtout le texte, avec cette construction quasi-mathématique des rimes, et ces thématiques dominantes chez Ali : la spiritualité, l’amour et la haine, le système qui opprime les plus faibles, les chaînes mentales, etc. 

Les autres titres ou couplets inédits ressemblent surtout à des chutes de studio ou à de la récupération : L.U.N.A.T.I.C, produit par Cris Prolific, contient un couplet de Booba que l’on a déjà entendu sur le titre 92i ; le “Freestyle Black Album” reprend les couplets d’Ali et Booba sur Que le message passe, extrait de la compilation Liberté d’expression Vol.3 (2002)

Les lives

Peut-être la partie la moins intéressante de ce Black Album, notamment parce qu’un live enregistré a toujours beaucoup moins d’impact sur disque. Ce sont ces titres qui pèsent sur l’impression de remplissage de la tracklist sans réel contenu inédit, même si on apprécie d’avoir droit à une version du Crime Paie avec la grosse voix de Mala pour faire les backs. 

Les remixes et faces B

Un exercice toujours intéressant puisqu’il permet de révéler une facette différente de certains titres, et même de découvrir certains détails comme par exemple cette version de J’perds mon temps où la fin du couplet de Booba devient le refrain, et où certaines rimes sont légèrement différentes : “j’ai un ange à chaque épaule, celui de gauche parle trop fort” devient par exemple “j’ai un ange à chaque épaule, celui de gauche gueule sa mère”. A noter également le titre Fusion en feat avec Arsenik, qui n’est autre que le titre déjà paru sur la compilation Sang d’Encre, mais avec une prod différente. 

On retient particulièrement la “part.2” de Strass et Paillettes, avec son instrumentale basée sur un sample de Schubert, qui donne une seconde vie au morceau, et surtout une épaisseur bien différente. Là encore, un léger détail différencie ce titre de sa version d’origine : la dernière phrase du couplet d’Ali est amputée, le morceau se terminant ici brutalement sur la phrase non-prophétique “Lunatic, mon groupe imbrisable”, qui vient sceller définitivement l’album et par la même occasion la discographie du groupe.