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Lunatic : 20 ans après, retour sur le classique "Mauvais Oeil"
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 Lunatic - pochette "Mauvais Oeil"
Lunatic - pochette "Mauvais Oeil"

Lunatic : 20 ans après, retour sur le classique "Mauvais Oeil"

Unanimement considéré comme l’un des meilleurs albums de rap français de l’histoire, "Mauvais Oeil fête ses vingt ans. Retour sur un classique absolu.

Lorsque l’on pose la question du meilleur album de rap français de l’histoire, la liste des candidats potentiels au titre est généralement la même, avec une bataille ouverte entre 95200 (Ministère Amer), Première Consultation (Doc Gynéco), Temps Mort (Booba) et quelques autres. L’un des noms qui revient le plus est donc Mauvais Oeil, seul album officiellement publié par Lunatic, sorti le 28 septembre 2000. Signe de l’importance de cet album, il est le grand vainqueur de la majorité des tops des années 2000 réalisés par des médias rap français (le top 100 du Rap en France, le top 50 de Intrld, etc). 

Vingt ans après sa sortie, Mauvais Oeil n’a pas pris une ride, aussi bien sur le fond que sur la forme. L’absence totale de concessions artistiques, qui aurait pu être un frein à la réussite commerciale de l’album, se révèle, vingt ans plus tard, être l’une des principales raisons de la durabilité de son esthétique musicale. Si Lunatic s’était laissé aller à quelques singles plus en phase avec la tendance de l’époque, avait misé des productions plus légères pour correspondre aux standards radiophoniques, ou sur des featurings en vogue en 2000, Mauvais Oeil n’aurait pas traversé le temps de la même manière. 

Au contraire, les choix effectués par Lunatic sur Mauvais Oeil contribuent à faire de cet album une oeuvre très singulière, aussi sombre et crue que possible, là où le rap du début 2000 a tendance à s’adoucir. Volontairement oppressante, la partie instrumentale installe une atmosphère lourde, presque malaisante par moments, comme pour refléter l’environnement dur et parfois cruel décrit par Ali et Booba. Difficile d’imaginer qu’une telle ambiance serait le meilleur moyen pour inscrire l’album dans la durée, pourtant cette architecture froide est l’une des raisons qui lui permet de conserver une fraîcheur intacte vingt ans après. 

Sur le plan du discours, peu d’albums ont su traverser le temps comme Mauvais Oeil. Du côté d’Ali, comme on le rappelait il y a quelques mois en faisant le point sur Chaos et Harmonie, son premier album solo, l’écriture est parfaitement intemporelle : 

Inscrit dans vision de l’existence qui parcourt l’éternité du temps et l’infinité de l’espace, le discours d’Ali aurait eu autant de sens dix siècles avant sa sortie, et en aura toujours dix siècles après.

Malgré une évolution entre les deux albums, le Ali de Chaos et Harmonie s’inscrit dans la continuité de celui de Mauvais Oeil sur le plan des thématiques et de leur traitement. Plus préoccupé par une vision globale de l’existence que par des problématiques immédiates, il s’affranchit -probablement inconsciemment- de l'instantanéité de certains discours de rappeurs. 

Du côté de Booba, la vision de l’existence est bien plus terre-à-terre, une Terre ronde comme un cacheton. L’horizon va du hall à la gare, toute action est uniquement court-termiste et vise à assouvir un besoin immédiat. Une vision à l’opposée de celle d’Ali, mais qui trouve paradoxalement une même forme d’intemporalité. Les galères qui rythment le vécu de Booba en 2000 et déclenchent ses motivations à se construire en dehors du système sont les mêmes que celles qui dictent le quotidien de n’importe quel jeune banlieusard en 2020. 

Le futur auteur de Nero Nemesis signe avec Mauvais Oeil son véritable acte de naissance sur la scène rap français. S’il a déjà marqué les esprits avec Ali au cours de l’épopée Time Bomb ou avec des titres comme Le Crime Paie et Les Vrais Savent, Booba livre tout au long de ce premier album une série de performances franchement spectaculaires. Tantôt nonchalante, tantôt agressive, son interprétation marque les esprits, en particulier pour sa diction très particulière -à l’opposé de la tendance récente qui consiste à articuler le moins possible. Son sens de la formule est déjà très affûté et constitue l’un des gros points forts de l’album : “Je voulais être seul mais trop tard j'étais déjà né” ; “La vie c'est dur, ça fait mal dès qu'ça commence, pour ça qu'on pleure tous à la naissance” ; “pour taffer ou pour dealer, partout y’a la queue”, etc. 

Surtout, quand on s’intéresse à la personnalité de Booba, Mauvais Oeil est peut-être le disque qui contient le plus de clefs de compréhension. Là où le reste de sa discographie met majoritairement de côté l’introspection et les états d’âme, il se dévoile dans Mauvais Oeil sur ses faiblesses et ses galères (noyer l’échec dans du sky’ sec”, “j’perds mon temps, loin des miens, déchiré au chanvre indien). L’album permet par ailleurs de découvrir les rapports qu’entretient le rappeur avec la spiritualité : “J’ai le fou rire quand je mens, pourtant je dis Bismillah quand je mange / Tu veux qu'j'te dise franchement, j’ai un ange à chaque épaule mais celui de gauche parle trop fort / Écouter le droit c’est ce que je suis censé faire”, mais aussi “je nique mon temps dans le vice, je veux pas finir dans le feu mais j’ai du mal, c’est ce que je t’explique dans le disque” ou encore “J'avoue, sur les prières j'étais radin / Faut qu'j'me rattrape, et qu'j'défonce les portes du Paradis. Evidemment on n’évite pas quelques paradoxes, comme placer dans un même texte “j’veux qu’on m’enterre avec une barette” et “quand j’partirai faudra que j’sois dans l’din. 

L’éloge de la performance de Booba sur Mauvais Oeil ne doit cependant pas occulter celle de son binôme, Ali, qui montre avec Mauvais Oeil les premiers pas d’une rédemption qui se poursuivra avec Chaos et Harmonie en 2005 et ses albums suivants. Tout au long de l’album, son sens de la formule n’a par exemple rien à envier à celui de Booba. Parfois plus cryptique (7 réparties parmi les cieux, 3 pour l'homme, soit la somme du corps, de l'esprit et de l'âme), plus spirituel aussi (Les démons sont des maestros orchestrent ta déchéance

/ Tout ça est réel, les gens de l’invisible à nos vies s’mêlent), il cherche l’équilibre entre son idéal de piété (le passé chargé de péchés n’empêche pas de prêcher la vertu) et ses pulsions délinquantes (un jour j’te souris, un jour j’te crève). 

Moins spectaculaire dans son interprétation, qui se veut plus linéaire qu’à l’époque de Time Bomb, Ali est en revanche un virtuose dans la construction de ses couplets.La rigueur mathématique avec laquelle les rimes s'enchaînent et s’entrecroisent est l’une des clefs de l’équilibre de l’album. Là où Booba percute et fait des dégâts immédiats, Ali est affuté et précis. L’un et l’autre s’opposent et se répondent tout au long du projet, à un moment précis de leurs vies où la communion est sur le point de s’achever. Ali achève sa jeunesse pécheresse et tend de plus en plus à faire de ses albums des témoins de sa sérénité spirituelle ; Booba, lui, a des ambitions de grandeur qui seront rapidement assouvies, incompatibles avec la vision de son binôme. Ses quelques interrogations spirituelles, qui le rapprochaient encore de son collègue, vont disparaître de ses textes. Leur complémentarité parfaite le temps de Mauvais Oeil est le chant du cygne du groupe Lunatic, qui touche à la perfection avant de se briser. 

La manifestation la plus claire de l’émulation entre les deux personnalités se retrouve sur les quelques couplets rappés en passe-passe (Avertisseurs, Têtes Brûlées), où, plus que deux opposés, Booba et Ali ne semblent être que les deux faces d’une même pièce. 

Paradoxalement, l’équilibre impensable entre eau et feu apparaît le plus clairement quand tous deux partagent une même thématique. Chacun livre alors sa vision personnelle, généralement éloignée de celle de son binôme : sur Si tu kiffes pas, quand Ali lance “j’aime la Lumière, de moi-même donner le meilleur”, il répond à Booba qui posait quelques instants plus tôt “J’aime les tass’ mais j’veux pas dire à mes gosses que / Elles aiment les grosses voitures et les grosses queues. A deux pas de la schizophrénie, Lunatic n’aura jamais aussi bien porté son nom que sur cet album.