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Lujipeka, l’enfant terrible devenu brillant adulescent
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La cover de "MONTAGNES RUSSES" de Lujipeka
La cover de "MONTAGNES RUSSES" de Lujipeka

Lujipeka, l’enfant terrible devenu brillant adulescent

Du haut de ses "Montagnes Russes", Lujipeka, l’enfant terrible de Columbine fait une entrée colorée dans l’âge adulte après une adolescence torturée et couronnée de succès.

Pratiquement tout le monde peut en témoigner : l’adolescence est loin d’être une période facile à vivre. C’est à ce moment de notre vie qu’on se cherche, qu’on développe notre identité, notre personnalité, qu’on vit nos premiers émois, nos premiers échecs et nos premières crises existentielles. Lujipeka aussi est passé par là. Avant d’amorcer sa vie d’adulte avec son premier album solo, il a dû parcourir un long chemin.

Ado solitaire conscient d’être différent des autres, il a très vite souffert d’un sentiment d’exclusion. Afin d’éviter de sombrer et pour palier à la morosité de son quotidien, il se réfugie dans la musique et trouve rapidement son salut dans le rap. Conscient d’être un gamin en marge, il fera de sa différence une force et la cultivera avec quelques-uns de ses potes de lycée, avec qui il formera le collectif Columbine.

Columbine, une putain d’époque

Columbine, c’est l’histoire d’un groupe de potes marginaux qui se rencontre en 2010 au lycée Bréquigny de Rennes. Un collectif d’ados attardés originaire de la ville roule en Bretagne et composé de Foda C et Lujipeka, leur ami et colocataire Lorenzo, Sully, Chaman, Yro, Chaps, Sacha et plus tard le DJ KCIV. Ensemble, ils feront les quatre cents coups et ne tarderont pas à faire de grandes choses dans la musique.

A l’heure où Orelsan avait déjà brisé les barrières pour permettre aux artistes de Paris ou d’ailleurs de proposer quelque chose de différent, Columbine va très vite suivre ses traces et s’immiscer dans l’interstice naissant de ces artistes non-conformistes. C’est avec leur deuxième album, Enfants Terribles que Lujipeka et les siens entreront dans la cour des grands. Loin des clichés du rap de rue boosté à la testostérone, ils arrivent avec leurs dégaines d’ados en pleine puberté avec une proposition originale et à contre-courant.

Bien qu’ils oscillent entre sonorités électro légères, ambiances rock, rap sombre teinté d’idées noires et instrus planantes avec des flows chantés et autotunés, leurs punchlines sont toujours bien sales. Les potes de Columbine n’ont pas peur de parler de cul, d’amour et des émotions qu’ils ressentent face à ces relations charnelles. Il en résulte une vibe complètement nouvelle, des plus créative, versatile et poétique qui ne tardera pas à trouver écho auprès d’une jeunesse désabusée, passive et enfermée dans sa chambre, heureuse qu’un groupe daigne enfin les représenter dans ce foutu rap game.

Résultat, d’ados attardés mal dans leur peau, Lujipeka et les siens sont devenus en à peine quelques années, le groupe de toute une génération. De Clubbing for Columbine en 2016 à Adieu, au revoir deux ans plus tard, les projets se suivent et l’engouement autour de Columbine a pris de l’ampleur à une vitesse effrénée. Quand bien même Lujipeka et les siens deviendront des modèles d’inspiration pour une jeunesse en mal de vivre, ce dernier disque signera le clap de fin du collectif.

Après avoir brillé en groupe jusqu’à toucher le double disque de platine avec Adieu, au revoir, Lujipeka peut donc fièrement tirer un trait sur son adolescence torturée et embrasser le début de sa nouvelle vie d’adulte en solo. « A part Columbine, j’ai pas de plan B » disait Luji dans « Les Prélis ». Comme quoi, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis.

Une carrière solo ? Mempapeur

Quand on y réfléchit, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Lujipeka a voulu voler de ses propres ailes. Quand bien même Columbine était une putain d’époque et offrait au rap une vibe rafraîchissante, l’image tenace du collectif pour ados lui collait à la peau. Bien que l’analogie ne soit pas négative en soi, il est normal qu’après avoir fait le tour de son adolescence artistique et personnelle, Lujipeka souhaitait grandir et passer à autre chose. A 25 ans, il était temps pour lui de développer son univers, afin de ne pas tomber dans le piège de devenir une parodie de lui-même.

Ainsi donc, il a rapidement embrayé sur des projets en solo. D'abord avec les EP’s P.E.K.A et L.U.J.I lâchés pendant le confinement, mais surtout avec son dernier album sorti le 5 novembre 2021, Montagnes Russes. Un disque audacieux et terre-à-terre qui cristallise l’état d’esprit d’un mec normal qui cherche à prendre ses responsabilités et à devenir adulte.

Pour ce faire, il a choisi de repartir à zéro, d’abord dans sa façon d’écrire. Exit les puzzles de mots et de pensées qui ont fait son succès au sein de Columbine, Luji se montre ici plus exigeant avec lui-même et structure davantage ses textes. Le but ? Proposer des morceaux à thèmes à la fois personnels, générationnels et universels. Les sujets qu’il aborde sont nombreux : le temps qui passe, devenir adulte, sa place dans la société, les relations amoureuses, la maladie, les violences conjugales et tant d’autres. Des sujets parfois durs, mais non pas abordés de manière sale et frontale comme il le faisait avec Columbine, mais de façon plus lucide et nuancés.

Ceci dit, Luji reste Luji. Peu importe à quel point il cherche à mûrir et grandir, le rapport à l’enfance reste omniprésent tout au long de son album. Tel un adulescent se sentent encore ado dans son corps d’adulte, il a encore du mal à se détacher de son passé et se montre régulièrement nostalgique de ses jeunes années. « Tu te rappelles l’époque où on chantait "Enfants terribles" avec mes potes ? », rappe-t-il dans « Eclipse » tout en affirmant « On est toujours les gosses qu’on était » dans le rayonnant « Poupée Russes ». Dans « Plus jamais ça », il en arrive finalement à la conclusion « qu’on est plus des enfants mais qu’on pleure toujours autant ».

On comprend alors que les souvenirs de sa jeunesse, les questionnements et les souffrances de son quotidien nourrissent son propos. Et malgré cette note de mélancolie, force est de constater que contrairement aux années torturée de son adolescence, Lujipeka apparaît globalement bien mieux dans sa peau. Ce qui explique pourquoi l’ambiance globale de Montagnes Russes est moins plombante que celle de ses projets précédents et beaucoup plus enjouée. Comme en témoigne sa magnifique pochette colorée.

Cet aspect lumineux se retrouve également dans la direction artistique de l’album. Musicalement, l’album est bien plus chaleureux. Quand bien même le rappeur reste toujours accroché à l’essence de son art avec quelques morceaux rap torturés et hybrides, il repousse encore plus les frontières des genres musicaux en jouant la carte de la pop et de la chanson française. Il ose même s’essayer au reggae avec « Poupée Russe », à la folk indé avec « Juno » et à la french touch, via une brillante collaboration avec l’éminent musicien français de 69 ans, Marc Cerrone. Le seul featuring de l’album sample sample le titre « Veridis Quo » des Daft Punk, un son qui déjà à l’époque samplait un morceau de Cerrone. Bien sûr, au sein de son collectif, il a toujours puisé son inspiration dans tous les genres musicaux, seulement sur son premier véritable projet solo, il le fait mieux, de façon bien plus poussée et assume définitivement son côté inclassable.

Cette connexion presque avant-gardiste en dit long sur la nouvelle direction que semble prendre la carrière de Lujipeka. Le fait qu’il soit curieux, qu’il teste sans cesse de nouvelles choses et qu’il s’ouvre de plus en plus aux autres montre à quel point l’adolescent marginal et longtemps isolé entre les quatre murs de sa chambre a mûri et grandi ces derniers mois. Et même s’il est évident que certains fans quitteront le navire en restant bloqués à l’époque de Columbine, le rappeur peut être fier d’avoir brillamment amorcé la suite de sa carrière. Reste à voir maintenant si son évolution artistique lui permettra de vivre enfin un peu la vie que les gens pensent qu'il mène.