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Lettre à Disiz : "Avec tout l'amour du monde"
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Lettre à Disiz : "Avec tout l'amour du monde"

Disiz, toi qui en 2022 rappe et chante l'amour sous toutes ses coutures, ces mots sont pour toi.

Plus que jamais, face aux heures sombres qui se dressent devant nous, face à la guerre qui sévit partout dans le monde jusqu'à frapper aux portes de nos frontières, et contre les multiples fléaux qui gangrènent chaque jour davantage notre société, il est temps de remettre l'amour, les sentiments positifs et la bienveillance au centre de nos vies. C'est justement ce qu'a fait Disiz avec son nouvel album, L'Amour. Un projet intime qu'il n'a pas eu peur de qualifier comme étant "son plus beau disque".

Ce fameux album, je l'ai écouté et comme beaucoup d'autres auditeurs depuis sa sortie le vendredi 18 mars 2022, il m'a touché. Touché en plein cœur par la sincérité et la sensibilité émotionnelle dont il fait preuve. Voilà pourquoi plutôt qu'écrire une chronique traditionnelle, j'ai décidé de répondre au rappeur par le prisme épistolaire. Disiz, connu des tiens sous le nom de Sérigne M'Baye Gueye, toi qui en 2022 rappe et chante l'amour sous toutes ses coutures, cette lettre est pour toi.

Cher Disiz,

Je pourrais économiser des mots et énoncer sans détour pourquoi ton album l'Amour est déjà une masterpiece, mais ce serait manquer de respect au reste de ton héritage. Car cet album, ce n'est pas juste le 13e disque de ta discographie, c'est aussi celui qui à mon sens, symbolise un nouveau départ de ta vie d'homme, mais aussi un nouvel aboutissement de ta carrière d'artiste après plus de vingt ans passés dans le rap français. Enfin, quand je parle de carrière de rappeur, c'est carrément réducteur, car comme chacun sait, tu ne t'es pas seulement cantonné au rap. Loin de là.

Auteur de deux livres, un premier sous ton nom civil et l'autre sous ton nom d'artiste, tu as également fait ton chemin tant qu'acteur, autant sur les planches que dans les salles obscures. Ton interprétation de Ixe dans le film Dans tes rêves en 2005, d’Éloi l'année suivante dans Petits meurtres en famille ou encore ta performance dans Les Amours Vulnérables de Desdémone et Othello au théâtre Nanterre-Amandiers en 2013 sont des heureux rappels que les rappeurs peuvent aussi briller via des médias culturels plus « traditionnels». J'aimerais aussi saluer l'humour dont tu as fait preuve dans les sketchs Party Night Relou de Mister V et le dernier en date, Disiz m'apprend à rapper » avec Panayotis Pascot. Une facette comique que je me plaîs à retrouver régulièrement dans ta musique.

Car disons-le, même tes multiples casquettes forcent le respect, le domaine dans lequel tu brilles le plus, c'est la musique. Joey Starr a eu du flair lorsqu'il t'a repéré suite à ton maxi Bête de bombe. Toi qui à l'époque rappais déjà au sein des Rimeurs à Gages en te bousillant aux sons de NTM dans ton quartier des Épinettes à Évry, je n'ose pas imaginer ce que tu as ressenti lorsqu'un pionnier comme lui t'a ouvert les portes du rap game.

En tout cas, je me souviendrai toujours de tes débuts en solo. Encore aujourd'hui, J'pète les plombs est un bijou de storytelling qui rivalise aisément avec les meilleurs récits de l'Histoire du rap français. C'est d'ailleurs à n'en point douter grâce à cette bombe que ton début de carrière, et particulièrement ton premier album Le Poisson Rouge, ont connu un succès tonitruant. A une époque où le streaming redéfinit sans cesse les codes de l'industrie musicale, ça peut sembler difficile à imaginer, mais en 2000, 200 000 exemplaires vendus d'un premier projet, c'est un sacré score.

Ceci dit, avec toi, parler chiffres de ventes et certifications est inutile. Simplement parce qu'être numéro 1 et au sommet des charts n'a jamais vraiment été ton objectif. Pour toi, l'authenticité de la proposition artistique a toujours été au centre du processus créatif. D'ailleurs, n'est-ce pas cela finalement la définition d'un artiste, un vrai ?

En mesurant la force de frappe et l'impact de toute ta carrière, je suis convaincu que si tu l'avais voulu, tu aurais pu devenir une méga star du rap. Tu en avais clairement les capacités, mais tu as fait le choix sage de fermer les portes de l'industrie pour rester libre artistiquement et indépendant à tout prix.

Ta liberté artistique, tu ne t'es bien entendu pas privé de l'exalter au fil de tes années dans le game. Du Poisson Rouge à Disizilla, en passant par ton premier champ du cygne Disiz The End, l'audacieux Dans le Ventre du Crocodile et le somptueux Pacifique, aucune des treize pièces de ta discographie en solo ne se ressemble. Partant de ce constat, on comprend aisément pourquoi ta fan base fait le pont entre plusieurs générations.

Je me souviens encore de la claque déroutante que j'ai prise en 2017 à la sortie de ton album Pacifique. Une ode musicale pop émotionnelle et profondément envoûtante qui résonne encore aujourd'hui au plus profond de mon âme. Comment ne pas non plus évoquer ta brève épopée rock sous les traits enfantins et débridés de Peter Punk ? En 2010, à une époque où les mélanges de genres étaient encore rares dans le rap français, tu as pris le risque de suicider ta carrière au prix du respect de tes convictions, de tes moods et de tes états d'âme.

Briser les codes pour donner vie à la musique que tu aimes est la seule chose qui compte pour toi et c'est ce que tu as toujours fait sans jamais te soucier des conséquences. D'ailleurs quand on y réfléchit, c'est cette même démarche qui a vraisemblablement animé la conception de ton dernier album. Arrête-moi si je me trompe, mais l'Amour est pour moi tout sauf un disque de rap traditionnel. Dans celui-ci, tu fais non seulement preuve d'audace artistique, en explorant des sonorités loin des tendances actuelles du rap, mais tu t'engages aussi personnellement en tant qu'être humain, en faisant tomber le maque comme jamais auparavant.

L'amour, le vrai, le sublime

Ah l'amour ! Un sujet aussi complexe qu'universel n'est-ce pas ? Quel que soit notre rapport à ce sentiment intense, on a tous nos chansons d'amour préférées. Dans le rap tout particulièrement, nombreux sont les artistes à avoir exploré le sujet en long, en large et en travers. Toi-même, tu t'y es déjà attelé à l'occasion de titres comme L'avocat des Anges sur ton premier album ou encore La fille de la piscine sur Pacifique pour ne citer qu'eux. Mais j'affirme que jamais tu n'avais parlé d'amour de façon aussi sincère et assumée que sur ce nouveau projet. Au travers un angle des plus originaux qui plus est : celui de la rupture.

C'est peut-être une sur-interprétation de ma part, mais ta vision de l'amour sur cet album m'a immédiatement fait penser au film de Marc Webb, 500 Jours Ensemble (500 Days of Summer dans son titre original), une comédie romantique qui raconte comment un amoureux transi fait le deuil de sa relation passionnée avec celle qu'il pensait être la femme de sa vie. Loin des clichés niais du genre où les couples séparés finissent toujours par se retrouver in extremis à la porte d'embarquement d'un aéroport et sous les applaudissements émus des autres passagers, ce film ne nous berce pas d'illusions à l'eau de rose. Il nous apprend au contraire à faire face à la séparation, à l’accepter, à tourner la page et à aller de l'avant.

La seule différence étant que l'histoire d'amour tumultueuse racontée dans cet album n'est pas issue d'un film. C'est la tienne, celle que toi, Sérigne M'Baye Gueye, a vécu pendant 25 ans avec ton ex-femme, également mère de tes cinq enfants. Le pitch c'est ça : « Disiz est un mec de quartier tout ce qu'il y a de plus normal. Très pieux, il se marie à vingt ans, se lance dans le rap à 21 ans et se voit rapidement propulsé sur le devant de la scène. Devenu entre temps rappeur à succès, il est aujourd'hui divorcé, et à 43 ans, s'est visiblement pris la crise de la quarantaine en pleine figure ». Dit comme ça, on croirait presque à un résumé de drama romantique produit par Netflix, mais soyons honnête, la réalité n'est pas loin,

De ce nouveau départ et des remises en question que cela implique, tu en parles à cœur ouvert dans ton disque : toi que le monde prenait pour le gendre idéal, tu as fait des conneries, tu les regrettes, mais par-dessus tout, les assumes. Et tant mieux puisque aussi mauvais soient-ils, ce sont tes démons qui ont fait de toi l'homme accompli que tu es devenu.

Quelle leçon tu nous donnes... Ton message est clair : Dans la vie, personne n'est parfait et ce n'est pas parce qu'on prêche la parole positive qu'on est irréprochable. Personne n'est tout blanc ou tout noir, nous sommes tous humains et nous avons le droit d'avoir des faiblesses émotionnelles. Le principal étant d'apprendre de nos erreurs, de les admettre et de savoir affronter la réalité en face. En assumant ta propre vulnérabilité et tes nuances, tu fais comprendre à ceux qui t'écoutent ce que signifie réellement être un Homme et ça, c'est beau.

Être capable de trouver du positif dans une rupture difficile, avoir la force spirituelle suffisante pour ne garder que les bons souvenirs d'une relation en effaçant la haine, les reproches et les regrets, peu d'êtres humains en sont capables. Clairement, ta sagesse et ta maturité forcent l'admiration.

Mais l'amour ce n'est pas qu'une relation entre un homme et une femme, deux hommes, deux femmes, ou que sais-je encore tant que les personnes concernées s'aiment sincèrement. Sur cet album, tu nous as effectivement montré que l'amour pouvait aussi exister entre deux artistes, comme en témoigne la connexion particulière qu'il existe entre toi et Damso. Forts de vos liens qui perdurent dans le temps et de vos identités artistiques respectives, vous avez tous les deux une façon différente et complémentaire de parler d'amour. Ta poésie et son langage cru forment ainsi un duo magnifique qui cristallise la « Rencontre » de deux âmes-sœurs musicales au sommet de leur art.

Musicalement également, cet album montre à quel point tu maîtrises ton art comme jamais. Toujours audacieux dans tes choix de direction artistique, tu cherches sans cesse à repousser les limites de ta créativité, au point de ne plus faire du rap au sens strict. Définitivement, tu assumes de tendre vers une musicalité de plus en plus ouverte, à l'image de l'homme-artiste que tu es devenu. N'en déplaise aux puristes, l'Amour est un album de musique pop mainstream avec beaucoup de chant et de mélodie. Disiz, ne les écoutent pas, le temps a peut-être tué ton amour, mais pas ton talent.

Quoi qu'il en soit, ravi de constater que le pire est derrière toi et que cette période compliquée de ta vie t'ait permis de tirer une force émotionnelle et créative aussi puissante. C'est pourquoi je te souhaite bon vent pour la suite de ton chemin et le meilleur pour ton label. En espérant qu'il ne perde jamais de vue ce qui a fait ta force, à savoir la proposition artistique avant tout.

D'ici là et sincèrement, pour cet album, pour l'ensemble de ta carrière et avec tout l'amour du monde, Disiz, merci.