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Leto, entre jeunesse et expérience
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Leto (photo : Fifou)
Leto (photo : Fifou)

Leto, entre jeunesse et expérience

Six ans après les débuts de PSO Thug, Leto livre enfin son premier véritable album solo. Longtemps vu comme un grand espoir du rap français, il doit désormais franchir un cap et devenir un poids lourd.

Un schéma de carrière atypique  

Le statut d’espoir du rap français est l’un des plus ingrats qui existent, tant l’écart entre les attentes des auditeurs et la réalité de la carrière d’un artiste peut s’avérer faramineux. Certains explosent très vite et ont le bonheur d’abandonner cette étiquette de jeune espoir pour devenir une réalité concrète de l’industrie de la musique -la difficulté est alors de pérenniser le succès, mais ce n’est le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui. D’autres, en revanche, peinent à satisfaire pleinement une fan-base qui voit son poulain comme un messie, et doivent parfois ramer pour retrouver la fraîcheur de leurs premiers succès. 

Le cas de Leto ne s’inscrit dans aucun de ces schémas préétablis. Révélé avec le groupe PSO Thug et la proximité avec XV Barbar, Leto a longtemps été vu par ses fans comme l’un des trappeurs les plus doués de l’hexagone, et potentiellement comme l’une des têtes de gondole du rap français. Pourtant, là où il aurait été évident de se lancer en solo dès 2016, après la sortie de Demoniak (première mixtape de PSO Thug), Leto a pris son temps, préférant penser tranquillement sa stratégie d’approche et son concept plutôt que de miser sur l’enthousiasme potentiellement changeant du public. 

Les deux volumes de Trap$tar, publiés en 2018 et 2019, ont permis de poser les premières pierres d’une discographie solo qui ne demandait qu’à être déflorée. Ces deux projets consécutifs offrent une vision ambivalente des débuts solo du rappeur. D’un côté, le travail de réalisation de Katrina Squad et la qualité intrinsèque de Leto confirment les espoirs et la capacité du rappeur à s’émanciper de son groupe, et surtout à réprimer son instinctivité pour livrer un produit carré et cohérent. De l’autre côté, ces deux projets fourre-tout laissent espérer plus, et questionnent sur l’ambition de Leto, qui semble alors se satisfaire de sa place dans l’entre-deux. Dans ce contexte, l’arrivée d’un projet comme 100 Visages, avec sa tracklist de blockbuster (présence de Booba, Ninho, Niska, Soolking) et son statut de véritable album, laisse à penser que Leto compte enfin franchir cette dernière marche, celle qui le sépare encore jusqu’ici des véritables têtes d’affiche du milieu. 

Une marche difficile à franchir  

Le timing plutôt bien dosé de cette sortie brise l’image d’artiste très spontané et pas forcément enclin aux calculs carriéristes. Soit Leto a pensé son plan bien à l’avance, misant sur la montée en puissance de PSO Thug, puis sur une préparation en deux temps du terrain avec Trap$tar 1 et 2, avant de lancer enfin l’album ; soit il est suffisamment bien entouré, et conscient que son rôle est de trapper mieux que les autres, mais pas de gérer les à-côtés. Dans un cas comme dans l’autre, les étoiles semblent alignées pour lui permettre de sortir le gros oeuvre dans les meilleures conditions, tant son actualité est allée dans le bon sens ces derniers mois. Deux projets courts pendant le confinement (un solo et un avec PSO Thug), des performances réussies en featuring, des freestyles : si l’album ne fonctionne pas comme prévu, le travail préliminaire n’aura pas à être remis en cause. 

Reste que contrairement à ses précédentes publications en solo, Leto se trouve aujourd’hui face à une marche aussi haute qu’essentielle. Passer à côté sur une mixtape ou un EP n’est pas si décisif, en particulier à l’heure actuelle, où la versatilité du public peut être compensée par une bonne productivité. Sur 100 Visages, Leto fait face à une pression nouvelle : les appuis constitués par le standing des invités constituent aussi bien une garantie d’élargir l’audience qu’un poids supplémentaire en cas d’échec. Ici, le rappeur ne peut pas se contenter d’un simple succès critique ou de scores acceptables dans les charts : les ambitions sont bien trop affichées pour qu’on se satisfasse d’un statu-quo quant à sa place sur l’échiquier du rap français. Leto doit nécessairement grossir et quitter définitivement son statut d’espoir pour adopter celui de nouveau poids lourd. 

Leto a su maintenir une certaine cohérence dans les décisions artistiques en restant fidèle à la mouvance trap, dans laquelle il est investi depuis ses débuts en groupe. Plutôt que de s’éparpiller en épousant d’autres tendances au fil de sa discographie, il a préféré se concentrer sur ce genre précis et perfectionner et améliorer ses skills d’année en année. Trap$tar volume 2 a tout de même marqué une première rupture dans l’immuabilité de sa direction artistique, puisque le trappeur a essayé, tout au long du projet, de briser ses propres codes en s’aventurant sur des terrains rock’n roll (Du hall à la scène”, ses guitares électriques et ses références à ACDC), afro (Kiffe la mode” en feat avec Naza et Tiakola), ou des sonorités plus légères (Pure”, avec Sadek). 

Entre énergie de la jeunesse et expérience du terrain  

Conscient que son statut du petit prince de la trap à la française n’est pas éternel, et qu’une carrière doit forcément passer par un redimensionnement, dans un sens ou dans l’autre, à un moment donné, Leto doit donc confirmer définitivement son statut d’autoproclamée “trapstar”. Si ses qualités techniques sont indéniables et reconnues par tous, l’auteur de la série de freestyles Double Bang a pour nécessité d’installer une proximité plus forte avec ses auditeurs. Plus enclin à l’égotrip et aux récits de la vie de rue qu’à se livrer à de grandes phases d’introspection, Leto ne peut que gagner à se dévoiler un peu plus. Une ouverture que l’on entrevoit sur Trap$tar 2, et notamment le titre Choses à dire, dans lequel il lance avec une certaine pudeur “j'réponds pas au phone quand j'suis pas bien” et évoque “les huissiers, les soucis” de son passé. 

Finalement, Leto occupe le terrain de la trap depuis tant d’années qu’on aurait tendance à oublier son jeune âge. Encore lycéen à l’époque des premiers titres à succès de PSO Thug, il a pris le parti de ne pas se précipiter et d’attendre 2020 pour enfin livrer un véritable album solo. Ni vétéran, ni débutant, il entre dans une période décisive où la réussite tiendra dans l’équilibre entre l’énergie de la jeunesse d’un côté, et l’expérience de l’autre. A lui, donc de devenir cette trap$tar annoncée, et de balayer définitivement cette image d’éternel espoir du rap.