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Les reprises pop dans le rap français : une recette gagnante
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Naps et Zaho - capture clip "En bas de chez moi" (Incendie Films)
Naps et Zaho - capture clip "En bas de chez moi" (Incendie Films)

Les reprises pop dans le rap français : une recette gagnante

On a tous vécu ça au moins une fois dans notre vie : le plaisir de découvrir un morceau de rap pour la première fois, le kiffer, et d’un coup d’un seul, être pris d’un frisson de nostalgie en captant qu’il reprend une mélodie familière.

Depuis la nuit des temps et quel que soit le genre, l’industrie musicale aime reprendre ses anciens succès pour les remettre au goût du jour. Ceci dit, ces dernières années, le rap est incontestablement devenu maître en la matière. Forcément, étant depuis quelque temps maintenant le genre musical le plus écouté au monde, le rap s’est progressivement décomplexé et n’a cessé, au fil de son évolution, de repousser ses limites en brisant toujours plus ses codes et ses frontières. C’est en appliquant cette philosophie à la lettre que de plus en plus de rappeurs mainstreams se sont pris au jeu de la reprise.

Pour faire des tubes neufs avec du vieux, du moderne avec du réchauffé, il y a deux manières de procéder : au choix, par le sample ou l’interpolation. A la différence du sampling qui consiste à prendre un échantillon, un élément d’un morceau existant et le réutiliser pour en créer un autre totalement nouveau, une interpolation est tout simplement un passage rejoué d'un morceau dans un autre, mais destiné à sonner exactement de la même manière que le son de base. Plus simplement, on peut considérer l’interpolation comme une reprise complète ou partielle d'une œuvre musicale existante.

La différence entre les deux est importante, car contrairement à l’utilisation d’un sample, qui implique de payer des droits d’auteur au créateur du morceau original, l’interpolation permet de contourner ces barrières payantes puisqu’elle accorde généralement le crédit aux auteurs de la nouvelle chanson, et non aux interprètes de l'enregistrement original. Enfin bref, la précision faite, ne nous égarons pas. Il est temps d’entrer dans le vif du sujet.

Les reprises pop, le rap aime ça

Aujourd’hui, on recense des dizaines d’artistes urbains ayant passé le cap de faire du rap en reprenant des vieux classiques connus de tous. Vous les avez déjà en tête : Soolking qui reprend Dalida dans son titre éponyme, l’OVNI Jul qui dans sa folie créative s’est ramené avec une version futuriste des célèbres Démons de Minuit et une autre de l’incontournable Freed from Desire de Gala avec Mon son vient d’ailleurs. Il y a aussi Hornet la Frappe qui se la joue romantique en interpolant Les rois du monde de la comédie musicale Roméo et Juliette… Bref,  cette liste est loin d’être exhaustive et les exemples sont multiples.

Les derniers en date nous viennent de RK qui a tout récemment repris Double Je de Christophe Willem sur Bloccc. Sans oublier Zaho et Naps qui ont eu l’audace de réinterpréter le tube des années 90 All That She Wants de Ace of Base à la sauce algérienne et marseillaise sur « En bas d’chez moi ».

Ces quelques exemples montrent bien que la pratique de la reprise est aujourd’hui pleinement assumée et embrassée par les rappeurs et autres artistes urbains. Malgré tout, l’initiative n’est pas sans risques. Entre les uns qui déplorent un déclin de la créativité couplé à un manque cruel d’originalité, et les autres qui, en défenseurs ultimes du bon goût, sortent les griffes lorsqu’un rappeur ose reprendre à sa sauce un classique intouchable de la pop musique, au point parfois de lancer une pétition sur le net pour l’envoyer au bûcher, le move est loin de mettre tout le monde d’accord et sur les réseaux, ce sont les mêmes débats qui reviennent à chaque fois.

Souvenez-vous lorsqu’à quelques semaines d’intervalle, Jul et Booba balançaient tour à tour leur réinterprétation de Barbie Girl d’Aqua. Ça n’a pas manqué, tout le monde leur est tombé dessus. Mais les deux le savent bien, un raz-de-marée de haters, au même titre que ceux qui soutiennent l’initiative, ça crée le buzz, et le buzz, ça fait parler. Résultat ? Qu’on aime ou pas, tout le monde a écouté et les deux titres ont pendant longtemps trôné au sommet des charts francophones. Comme quoi, les reprises, souvent décriées, mais toujours au sommet.

Les raisons du succès

Mais alors comment expliquer un tel succès commercial pour des titres autant critiqués à la base ? Pour toucher les sommets de l’industrie musicale, il suffirait donc simplement de reprendre une formule déjà existante et l’actualiser ? C’est ça le secret ? Assurément. De nombreuses études ont montré que l’être humain avait plutôt tendance à rester dans sa zone de confort et qu’en dépit de toutes les nouveautés musicales proposées chaque semaine, il préférait la plupart du temps rester dans ses valeurs sûres en écoutant en boucle ses morceaux préférés.

C’est un fait, lorsque notre cerveau détecte un air familier et apprécié, notre inconscient va immédiatement réveiller en nous tous les souvenirs nostalgiques qui y sont liés. Cela peut être un moment précis de notre enfance, un rappel heureux d’une époque révolue ou un sentiment de bonheur intense rattaché à l’écoute de telle ou telle mélodie populaire. Bref, une émotion positive qui nous fera immédiatement nous sentir bien et en sécurité.

Prenez par exemple Ne reviens pas le tube platine de Gradur et Heuss l’Enfoiré. Face à ce titre, il y a deux cas de figure possibles. Soit l’air ne vous dit rien et ce morceau n’est rien de plus qu’un tube de l’été comme les autres, soit vous faites partie de l’immense majorité de ceux dont le refrain aura réveillé les souvenirs des meilleures soirées années 80, en vous évoquant immédiatement les sonorités entêtantes du bien connu « Blue (Da Ba Dee) », le tube dance de Eiffel 65 sorti en 1998.

Titiller la corde nostalgique du public avec une musique appréciée et connue du plus grand nombre est effectivement le meilleur moyen pour brasser large, d’avoir de l’impact et de susciter un engagement de masse. Forcément que lorsqu’on capte une référence rattachée à la culture populaire, qui plus est dans une musique, on est plus à même de s’y identifier et de l’apprécier. Cela les artistes l’on bien compris.

Mais il serait un brin cynique de penser que toutes ces reprises et autres interpolations seraient uniquement motivées par des ambitions commerciales opportunistes, préméditées et purement calculées. S’il ne faut évidemment pas être naïf quant à la puissance indiscutable de ces choix artistiques dans les charts, il faut aussi admettre que les artistes sont humains et qu’ils ont eux aussi droit de raviver les souvenirs rattachés aux tubes de leur enfance. Ainsi donc, réinterpréter ces hits du passé est un moyen pour nos rappeurs préférés de rendre hommage aux chansons qui les ont forgés, ou bien plus largement, un moyen pour eux d’affirmer au monde leurs références culturelles et leur appartenance sociale.

Mais ne soyons pas dupe, si l’interpolation dans le rap a parfois donné naissance à des morceaux allant même jusqu’à dépasser l’aura de leurs originaux, dans certains cas, elle peut être très maladroite, car principalement motivées par des raisons lucratives. Cela, l’Histoire nous l’a déjà montré.

Des reprises oui, mais gare aux dérives

On s’en souvient, en pleine hype de la série La Casa De Papel, Naestro, Gims, Dadju, Vitaa et Slimane avaient repris ensemble Bella Ciao, la chanson du générique de la série Netflix devenue culte. Si le morceau a bien entendu connu un grand succès dans les charts à sa sortie, beaucoup d’autres auditeurs à l’époque, avaient fait part de leur mécontentement d’une telle reprise.

Pour rappel, au départ, cette chanson populaire italienne du début du XXe siècle était chantée par les mondine, les saisonnières italiennes qui travaillaient dur dans les rizières pour se motiver. Ensuite, l'air a été repris par les antifascistes en 1944 et s’est imposé comme un hymne de la résistance italienne lors de la Seconde Guerre mondiale.

Naestro et sa clique ne sont évidemment pas les premiers à avoir repris ce chant révolutionnaire, mais contrairement à des dizaines d’autres réinterprétations publiées en ligne, la leur a pour beaucoup, complètement dénaturé le morceau d’origine. Nombreux sont ceux à avoir déploré qu’en entrant dans les carcans de la pop music, le titre a perdu toute sa portée historique et politique pour devenir une chanson d’amour insipide et complètement aseptisée.

Évidemment, pas besoin d’être un révolutionnaire italien ou d’être fan de La Casa De Papel pour obtenir le droit de reprendre « Bella Ciao ». D’ailleurs, n’en déplaise aux rageux, ce n’est pas du plagiat et tout le monde a le droit de reprendre ce qu’il veut. La seule obligation qu’a l’artiste dans ce genre de cas est d’ordre moral.  Par respect pour l’œuvre originale, s’il veut se servir de son aura pour briller, il se doit de créer quelque chose de nouveau sans dénaturer l’essence et le sens de l’œuvre originale.

Un artiste par définition, se doit de créer et d’innover. Pour satisfaire ses élans créatifs, il a tout à fait le droit de reprendre une recette qui a déjà fait ses preuves par le passé. Tant qu’il ne tombe pas dans la facilité, grand bien lui fasse même. D’autant plus si c’est pour offrir aux auditeurs une grande bouffée de nostalgie. Évidemment, pour toutes les reprises possibles et imaginables, il en va des goûts de chacun pour dire si celles-ci relèvent du génie ou du gênant. Quoi qu’il en soit, amis artistes, continuer de kiffer et de créer en tirant sur la corde de la nostalgie, mais juste, s’il vous plaît. Faites ça bien.