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Les hommes de l'ombre du rap (2/3) : mixer un morceau ou l’art de trouver l’équilibre
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Hugo Martinez en studio
Hugo Martinez en studio ©Radio France

Les hommes de l'ombre du rap (2/3) : mixer un morceau ou l’art de trouver l’équilibre

En quelques années, Hugo Martinez a imposé un nouveau mot dans les oreilles des plus grands rappeurs français : "martimixé." Rencontre avec un personnage passionnant et discret, qui préfère "mille fois mixer un son plutôt que sortir en boîte."

À peine la conversation démarre, qu’il prévient : "Je déteste les interviews." Aïe. Ça commence mal. Il en rajoute une couche : "Je déteste qu’on me prenne en photo. Je n’aime pas trop qu’on me parle. Je suis bien dans mon coin. Socialement, je dois faire beaucoup d’efforts." Hugo Martinez est un vrai homme de l’ombre. Pas seulement pour ses habits – bonnet noir, pull noir, jean noir, baskets noires – mais aussi pour sa discrétion et sa timidité. 

Pourtant, deux heures plus tard, il aura réussi à définir son métier avec toute la passion qui l’anime. Qualifier cet ingénieur du son de passionné, c’est un euphémisme. "Je préfère mille fois mixer un son plutôt que sortir en boîte. J’aime pas les films, j’aime pas les séries. J’aime que Pro Tools frère !" Pro Tools, c’est le logiciel toujours ouvert sur l’ordinateur du studio où il travaille, dans le quartier des Buttes-Chaumont, à Paris. Sur l’écran, il y a des dizaines de jauges de toutes les couleurs, incompréhensibles pour les non-initiés. 

L’homme de 28 ans s’est spécialisé dans le mixage des titres et albums des rappeurs. "Si tu veux définir ce que je fais, tu peux comparer avec la sculpture. Imagine que le rappeur sculpte un ours dans du bois. Moi je passe après, et il y a des poils de l’ours que je vais laisser granuleux, comme s’il y avait de la terre dessus. Par contre, les dents je vais les polir et les vernir." Puis il ajoute simplement : "Je fais en sorte que ce soit beau."

"T’as rendu le morceau trop bien"

Le mixage est la deuxième étape d’un morceau, après le studio. Hugo reçoit une "mise à plat", c’est-à-dire une première version du titre tel qu’enregistré en studio. Il va ensuite prendre chaque élément sonore (la voix de l’artiste, la basse, le kick, la snare etc.), en modifier les niveaux et tonalités, puis les mixer ensemble, afin de rendre un ensemble cohérent, qui correspond à la vision de l’artiste. 

Il faut compter entre 8 et 10 heures pour réaliser ce travail très discret. "Le mix parfait, c’est celui qu’on n’entend pas", résume Hugo. Fan de Formule 1, il tente une petite comparaison : "En F1, quand le pilote fait une erreur, on tape sur les ingénieurs. Par contre, quand il réussit, c’est lui qui prend toute la lumière."

Métier frustrant, peut-être. Indispensable, c’est sûr : "En tant que mixeur, mon rôle est de tout faire pour que l’auditeur se concentre sur la musique. Par exemple, quand j’ai mixé le morceau Ah c’est cool, Lorenzo m’a appelé et m’a dit : ‘Mec, je détestais ce morceau, mais tu l’as rendu trop bien’"

Loin de Lorenzo, IAM avait à l’époque pris toute la mesure de l’importance du mix. En 1997, le premier mixage de L’école du micro d’argent avait été jugé trop "propre", trop "lisse", expliquent les rappeurs marseillais à Libération. Résultat : ils ont mis "tout un album à la poubelle" et ont payé un deuxième mixage pour avoir un son "qui cogne." Le résultat, on le connaît aujourd’hui : avec 1,6 millions d’albums écoulés, c’est l’opus le plus vendu de l’histoire du rap français. 

Un peu comme IAM, Hugo Martinez se frotte parfois à l’insatisfaction des rappeurs. "Pour
80 % des morceaux que je mixe, ce n’est pas moi qui l’enregistre en studio. Donc je ne connais pas la direction artistique souhaitée." L’ingénieur doit alors essayer de se "mettre dans la peau de l’artiste", pour que son mixage fasse ressortir l’émotion souhaitée par le rappeur. Des fois, ça marche. Des fois, ça ne marche pas. "Avec Dinos, par exemple, on n’arrivait pas à se comprendre. Il n’était pas satisfait de mon travail. Il a fallu attendre le cinquième essai pour tomber d’accord."

"J’aime que Pro Tools, frère !"assure Hugo, à propos de son logiciel de mixage.
"J’aime que Pro Tools, frère !"assure Hugo, à propos de son logiciel de mixage. ©Radio France

"Martimixé"

Malgré sa discrétion, à force de travail, Hugo Martinez a réussi à se faire un nom dans le milieu. Ce nom, il l’a même imposé. "Martimixé", c’est comme ça qu’il définit chaque titre mixé par ses soins. "Avant, je travaillais dans un autre studio, et j’avais un pote – Wissem – qui disait tout le temps : ‘Marti, il mixe’. Ça a donné martimix, ce que j’ai pu décliner en verbe"

Aujourd’hui, sur son compte Instagram, il détaille tous les morceaux et albums qu’il a "martimixé." "Je sais que c’est impoli. Je suis ingénieur du son, je ne suis pas artiste. Mais c’était important pour moi que mon nom tourne dans l’industrie."

Son nom a bien tourné, à tel point que plus personne ne l’appelle par son prénom – Hugo – mais par le raccourci de son nom de famille : Marti. _"Lorenzo quand il m’appelle, il me demande si je peux ‘martimixer’ un morceau. Vald, il m’appelle McFly."_Il se marre, un peu gêné. 

Marty McFly, c’est le personnage de la légendaire trilogie Retour vers le futur. Et le succès d’Hugo Martinez a été aussi rapide que la DeLorean, la voiture utilisée dans le film pour voyager dans le temps. "Au début, j’étais ingénieur du son dans un studio, mais ça marchait pas terrible. Et puis je rencontre Lacrim. Il me dit : ‘Mec, t’es trop fort’ et m’emmène dans son studio. C’était mon premier artiste majeur. Il m’a donné confiance en moi."

Ensuite, vient une période creuse où Hugo "joue à The Witcher." Puis l’ingénieur rencontre Kalash. Il fait le pied de grue devant son studio, insiste pour que le rappeur martiniquais lui donne sa chance. Il finit par lui accorder. Hugo mixe Mwaka Moon, l’énorme tube en feat avec Damso, aujourd’hui single de diamant (50 millions d’équivalent streams). 

"Après Mwaka Moon, les gens me disaient que j’avais eu de la chance. Je devais donc confirmer. Et puis Vald fait Xeu. Il me choisit pour mixer la moitié des chansons de l’album, en 50-50 avec Sirius, son ingénieur du son. Chacun choisit les titres qu’il veut mixer. Je prends Désaccordé." Il a eu le nez creux : le single est – lui aussi – certifié diamant. "J’ai bien senti que c’était un tube. Quand on l’écoutait, les gens devenaient fous !", se souvient Hugo.  

Après, tout s’enchaîne. A l’été 2018, il mixe les albums de MHD, SCH, Sniper, mais aussi Angèle. "Je ne pouvais pas refuser ces artistes", justifie Hugo. Mais l’enchaînement est trop brutal. "Je travaillais tellement que j’en oubliais de manger. A un moment, je suis tombé dans les pommes. J’étais en manque de fer, de calcium et de magnésium."

"C’est pas un travail"

Aujourd’hui, après tous ces efforts, sa chambre est bien décorée : un disque de diamant, neuf disques de platine, quinze disques d’or, quatre singles de diamant. Il relativise : "C’est pas une reconnaissance d’avoir un disque d’or. Peut-être que j’étais simplement sur les bons projets." Néanmoins, pour en arriver là, il a fallu cravacher. "J’ai travaillé toute ma vie pour en arriver là. Ça, c’est pas un travail, lâche-t-il en pointant du doigt Pro Tools ouvert sur son ordinateur. Ça, c’est frais !"

Il reconnaît tout de même une pression permanente. "Comme je travaille sur des tubes, je dois tout le temps être à 150 %. Je ne prends pas de jour de congé." Pour tenir le rythme, Hugo s’astreint à un rythme de vie très strict : "Je me réveille, je mange, je fais du sport, puis je vais au studio. Là, je finis le mixage de la veille, que je réécoute avec une nouvelle oreille. Ensuite, je commence le mixage d’un nouveau morceau." Et c’est comme ça chaque jour… ou plutôt chaque nuit. "Je travaille souvent de 23 h à 3 h du matin, car c’est l’heure où je me sens le plus productif", explique-t-il.  

Autre originalité : "J’écoute les morceaux dans ma voiture pour vérifier si ça sonne bien. Quand je pense avoir fini un mix, je descends à ma voiture, j’écoute le titre, puis je remonte au studio. Et je recommence jusqu’à que je sois satisfait."

Son exigence est forte : "Les gens me payent pour un résultat." Il refuse de donner un chiffre, mais précise qu’en France, "__il faut compter entre 200 et 1200 euros pour mixer un titre, et environ 15 000 euros pour un album." Avec cet argent, "Marti" ne fait pas de folie. "Je kiffe aller à la Fnac, à Darty, à Univers son pour acheter un compresseur. Je préfère mille fois acheter 4000 euros de plugs universal [effets sonores] que du Gucci."

Benjamin Boukriche.