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Les 15 ans "Boulogne Boy" de Salif
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Salif - cover "Boulogne Boy"
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Les 15 ans "Boulogne Boy" de Salif

Retour sur l'un des projets marquants de la discographie de Salif.

Quel est le meilleur projet de Salif ? Ses premiers fans diront Tous Ensemble Chacun pour Soi, beaucoup citeront Prolongations, les marginaux (comme l’auteur de ces lignes) préfèreront Sisi la Famille, en binôme avec Exs, les romantiques préfèreront Qui m’aime me suive. Les plus sages, eux, se contenteront de répéter ces sages paroles : “le meilleur album de Salif, c’est celui que tu écoutes, au moment où tu l’écoutes”. Avec son format hybride d’“album avant l’album”, Boulogne Boy n’est pas son projet le plus populaire, mais il n’en est pas moins une pièce-maîtresse de sa discographie. Publié le 30 avril 2007, il fête cette semaine ses 15 ans, l’occasion de se replonger dans cette sortie.

Le contexte de la sortie

Après avoir fait ses classes au sein du Beat 2 Boul et de C 2 la balle pendant la deuxième moitié des années 90, Salif signe chez IV My People et s’impose rapidement comme l’un des grands espoirs du rap français, d’abord avec sa participation à Certifié Conforme, premier projet du label de Kool Shen, puis avec son premier album, Tous Ensemble Chacun pour Soi en 2001. Alors que tout le monde attend que sa carrière solo décolle, il consacre les années suivantes aux aventures collectives, apparaissant sur chaque projet de IV My People jusqu’en 2005, et enchaînant 3 autres disques avec son groupe, Nysay (Starting Blocks en 2004, L’Asphaltape en 2005, et Au pied du mur en 2006).

Dans tout ce parcours, l’album solo de 2001 fait alors figure d’exception : Salif semble destiné à ne travailler qu’en groupe ou en équipe large. Le titre Caillera a la muerte, en 2006, surprend alors les auditeurs : l’ambiance est très éloignée du second degré de Tous Ensemble Chacun pour soi, un album qui avait été écrit alors qu’il était en tournée avec IV My People, à une époque où Salif avait, selon ses propres mots, “quitté la rue pour le rap”. Avec Caillera a la muerte, il remet les points sur les i : son univers est street, son discours est dur, et sa période festive est derrière lui. Dans la foulée, la sortie de Boulogne Boy quelques mois plus tard est dans le même état d’esprit -même si Caillera a la muerte ne fait pas partie de sa tracklist. Salif souhaite revenir au décor dans lequel il évolue au quotidien, dans lequel son activité de commerçant de proximité occupe une place prépondérante.

Malgré ses 14 titres et le niveau global de sa production, Boulogne Boy est alors présenté au public comme un simple “album avant l’album”. Le véritable album, Curriculum Vital, n’arrivera que deux ans plus tard, en 2009, après un autre détour vers le format mixtape avec Prolongations en 2008. Salif explique très clairement, dans l’outro de Boulogne Boy, les raisons qui l’ont poussé à publier ce projet intermédiaire : “certains appelleront ça un street album, d'autres appelleront ça une mixtape. Moi j'ai appelé ce disque un album avant l'album parce que j'avais l'impression de devoir un album à mon public [...] j'avais besoin de le faire parce que j'ai l'impression de devoir un album à mon public. C'est vrai que j'ai disparu”.

Un projet dense et équilibré 

Avec une heure pleine de rap étalée sur quatorze titres, le format de Boulogne Boy se rapproche bien plus d’un véritable album que d’un simple teasing. Même s’il est pensé comme un format hybride, et n’est pas construit, en théorie, avec la même exigence qu’un album, le déroulé de sa tracklist laisse penser le contraire. Extrêmement cohérente, la direction artistique oscille entre gros titres orientés dirty (Rue et Argent Sale), textes plus mélancoliques (Enfance gâchée, Spéciale Dédicace), rap de rue typique du milieu des années 2000 (Yoyo, Remballe), et morceaux au format plus classique (Jeunesse 2007, Paquebot). L’ensemble est extrêmement équilibré, et constitue un panorama suffisamment large de ce qu’est le rap en France en 2006. Ce n’est pas un hasard si l’Abcdrduson évoque à l’époque des ressemblances avec Sefyu, Booba et Rohff, les grosses têtes d’affiche de cette période. Salif leur répond en rappelant qu’il a juste le même type d’influences, évoquant Black Rob, Rick Ross, Jay-Z et Tupac -là encore, des profils variés, ce qui explique la diversité d’ambiances sur ce projet.

A sa sortie, Boulogne Boy est un projet qui bouscule par moments les auditeurs de rap français. Des titres comme Rue et Argent Sale, Ghetto Youth ou Boulogne Boy sortent des codes très classiques qui dominent jusqu’alors. Le public est divisé : c’est la grande époque des débats sur ce que doit être le rap français et ce qu’il ne doit pas être. Les auditeurs commencent tout de même à comprendre que piocher dans les influences du Sud des Etats-Unis n’a rien de plus honteux que de refaire éternellement le son de New-York, et Salif participe à cette évolution des mentalités en explorant différents types de sonorités.

Boulogne Boy prouve également que Salif reste l’une des très bonnes plumes françaises de l’époque. Sur des titres comme 92FM ou Paquebot, il file à chaque fois une longue métaphore sur trois couplets. Dans le cas de 92FM, il compare tout simplement son environnement boulonnais à une station radio : “on a remplacé la Sky Roulette par la roulette russe” ; “sur écoute pourtant les boloss ont pété le standard” ; “on met des bips sur les mots gentils en single” ; “notre animateur vedette est un ex Black Dragon” … Paquebot est un titre plus poétique, dans lequel Salif enchaine les analogies maritimes, qu’il évoque ses objectifs dans la musique (“j'ai mis le cap sur la gloire toujours la barre au centre”), sa vie sentimentale (“à la dérive après l'exode de ma pétasse”), son absence de considération pour le milieu du rap (“que les MC ferment leur gueule, je veux entendre le bruit des mouettes”), sa bite (“toujours le bout de mon zob pour seule boussole”), ou la réalité désenchantée des rues du Pont-de-Sèvres (“les seules sirènes que je connaisse sont celles de la gendarmerie ou de l'ambulance”).

La postérité

Avec 15 ans de recul, non seulement le discours de Salif n’a pas vieilli, mais il donne en plus le sentiment d’être toujours plus ancré dans la réalité. Les dérives dénoncées en 2007 ont pris de l’ampleur, et un titre comme Jeunesse 2007 aurait très bien pu être écrit en 2022 -à l’exception de la référence au E-900, un téléphone disposant d’un pavé tactile, ce qui était très classe il y a 15 ans, mais qui est totalement obsolète aujourd’hui. Hormis ces quelques phases qu’il faudrait actualiser (“les MCs sont nazes, comme les résultats du PSG”, il suffirait d’ajouter “en Ligue des Champions”), Salif décrit une réalité difficile, qui n’est allée qu’en empirant, mais est déjà conscient de la manière dont les choses vont évoluer ensuite. Il constate notamment la transformation de l’économie parallèle, la génération suivante n’hésitant plus à mettre les mains dans les drogues dures (“les jeunes ont décidé de faire tomber de la neige”).

Avec son statut d’album de transition, Boulogne Boy n’est pas le projet le plus ambitieux de la discographie de Salif. Il n’avait pas vocation à rester dans les mémoires, mais seulement à faire patienter le public en attendant le plat de résistance. Pourtant, quinze ans après sa sortie, il conserve une place particulière dans l’esprit des fans. Toujours parfaitement actuel dans le discours comme dans les sonorités, il peut constituer, pour les plus jeunes auditeurs, une excellente entrée en matière pour qui voudrait se plonger dans la discographie d’une légende du rap français.