MENU
Accueil
Les 10 ingrédients de la réussite de La Recette de Maskey
Écouter le direct
Maskey - capture La Recette Travis Scott (Hanni Azoug & Maskey)
Maskey - capture La Recette Travis Scott (Hanni Azoug & Maskey)

Les 10 ingrédients de la réussite de La Recette de Maskey

Maskey a récemment conclu sa série de vidéos La Recette, un concept qui a marqué le rap français au cours des cinq dernières années. Pourquoi sa formule est-elle si efficace ?

Avec une cinquantaine de millions de vues cumulées en dix épisodes de La Recette, Maskey a réalisé l’une des séries de vidéos les plus marquantes du Youtubeverse français de ces dernières années. Initiée en 2015 avec un premier épisode consacré à PNL, La Recette s’est conclue en feu d’artifice en janvier 2021 avec un twist final spectaculaire. Salué pour la qualité de ses analyses et pour l’humour toujours très efficace de ses vidéos, Maskey s’est imposé en quelques années comme l’un des youtubeurs les plus pertinents du plateau. Le format de sa Recette est inspiré d’une vidéo du youtubeur et artiste anglais Brett Domino, intitulé How to make a hit pop song . Appliqué à PNL, Sch ou Kekra, le concept devient alors un véritable tuto pour reproduire la musique et l’univers visuel de ces artistes. 

La réussite de La Recette ne tient pas qu’à son concept simple et efficace : du choix des artistes analysés à l’importance de la technique en passant par la stratégie de rareté de Maskey : on vous livre la recette de La Recette. 

Privilégier la qualité avant la quantité

C’est un débat qui dure depuis de nombreuses années dans le rap : est-il préférable de livrer un album tous les quatre ans, ou quatre albums par an ? Il n’existe évidemment pas de réponse définitive, la stratégie à suivre étant liée au profil de l’artiste et aux habitudes de consommation de sa fan-base. Le même type de question se pose chez les Youtubeurs : certains préfèrent publier du contenu aussi régulièrement que possible, d’autres font le choix de la rareté -c’est donc le cas de Maskey. Particulièrement attendu, chaque épisode de La Recette a fait figure d'événement, et s’est ainsi assuré le relais de la majorité des médias musicaux.

Après le buzz du premier épisode de sa Recette, consacré à PNL en 2015, il aurait pu choisir de capitaliser très vite et d’inonder la plateforme vidéo de contenu pour stabiliser son audience. Il expliquait à l’époque sa stratégie à nos confrères de Yard : “ Je suis en train de tuer le buzz volontairement, je ne veux pas qu’on m’oublie demain. C’est tellement facile de tomber dans l’oubli. [...] Le buzz c’est la pire des choses qui puisse t’arriver. C’est difficile de s’accrocher à un buzz sur le long terme, encore plus dans l’humour où tout le monde veut être marrant actuellement. Le temps a donné raison à Maskey : en privilégiant la qualité plutôt que la quantité, il a su asseoir ses concepts et fidéliser un public large.

Saisir l’essence de l’univers des artistes

Évidemment, l’humour de Maskey est l’un des points forts de la série La Recette. Il serait cependant réducteur de considérer ces vidéos comme de simples sketchs : avant toute chose, ces tutos se révèlent extrêmement pertinents dans l’analyse de l’univers des artistes. Type de prod, écriture, style vestimentaire, spécificités de l’interprétation, fan-base … Maskey livre à chaque fois un rapport complet de tout ce qui caractérise l’artiste choisi. Au-delà de la parodie, on sent donc que le youtubeur a énormément écouté chacun d’entre-eux, et qu’il a pris le temps de se poser des questions sur chacun des aspects de leur musique. 

A titre d’exemple, l’épisode consacré à Kekra prend en compte un nombre incalculable de détails : la passion du rappeur pour la mode et en particulier les collabs introuvables ; ses beats oppressants ; sa façon bien à lui de raconter son quotidien de petit commerçant en produits illicites, et notamment ses plaintes régulières au sujet de l’attitude de ses clients ; sa maîtrise des répétitions, ses adlibs ; ses intonations quand il prononce des mots anglais ; ses références aux jeux vidéo et à la culture japonaise … Bref, le moindre détail de la personnalité artistique du rappeur est pris en compte.

Des parodies au niveau des originaux

Conséquence directe du point précédent, les parodies réalisées par Maskey sont extrêmement fidèles à l’univers des artistes. Des artistes à l’univers très marqué comme PNL, Sch ou Nekfeu sont faciles à caricaturer, même sans bien connaître leur travail : une bonne coupe de cheveux et une grosse dose d’autotune pour les premiers, une tenue vestimentaire précise et des intonations pincées pour le second ; des rimes multisylabiques dans tous les sens pour le dernier … Seulement, si les parodies de Maskey ont eu un tel succès, c’est bien son analyse de l’univers de ces artistes va plus loin que ces grandes lignes. 

Si la dimension humoristique n’était pas aussi appuyée, on aurait même parfois du mal à différencier original et copie. Les prods, par exemple, sont parfois composées sur-mesure et correspondent typiquement à des choix qu’auraient pu faire les rappeurs -bon, parfois ce sont juste des type-beats low-cost, mais ça aussi c’est un choix que peuvent faire les rappeurs. Le twist du dixième épisode, sur lequel Freeze Corleone vient remplacer sa propre copie et poser un couplet sur l’instru prévue pour la parodie, prouve que la frontière entre les recettes et la réalité s’est faite de plus en plus mince au fil du temps. 

Être technique quand il le faut 

Même s’il touche un très large public, et qu’il ne s’adresse pas spécifiquement aux professionnels du métier, Maskey n’hésite pas à entrer dans des détails techniques assez pointus. Il le fait avec parcimonie pour éviter d’être rébarbatif ou de perdre les spectateurs venus uniquement pour le divertissement, mais chaque vidéo comporte son petit passage bien fouillé qui fait plaisir. A titre d’exemple, quand il prépare la recette consacrée à Niska, il précise qu’il faut “un bpm entre 140 et 150”, “4 accords de piano maximum”, et des pattern de drums “à la TM88”. En clair : il est capable d’être bien plus pointu que n’importe quel analyste de n’importe quel média rap. 

Il ne s’agit pas d’être technique uniquement pour le plaisir de montrer qu’il n’est pas un vulgaire youtubeur assis sur un canapé : ces détails sont des éléments essentiels de la recette, puisqu’ils permettent d’une part de caractériser au mieux l’identité artistique des rappeurs étudiés, et d’autre part d’appuyer la qualité de la parodie.

Mettre la main à la pâte

Bien avant de trouver la réussite avec sa chaine Youtube, Maskey était déjà un passionné de musique. Beatmaker à ses heures perdues, il ne s’est pas réveillé du jour au lendemain en se décidant à analyser l’univers de ses rappeurs préférés. Même s’il n’a pas percé en tant que beatmaker, ses années à apprendre la composition et la production l’ont aidé à developpé ses qualités d’analyste musical. Comme il l’expliquait chez Yard , La Recette n’est que le prolongement de ses activités antérieures : “ en tant que beatmaker, j’ai toujours essayé de choper des références à gauche, à droite, pour percer l’univers d’un artiste [...] on me connaissait plus pour mes qualités de diggeur que de beatmaker, je sais très bien chercher des prods. J’étais « directeur artistique » : je trouvais des instrus pour les gens, je les conseillais sur leur manière de poser.

Prendre en compte la viralité

C’est un détail essentiel à l’heure actuelle : Maskey maîtrise parfaitement les codes des réseaux sociaux et en particulier le principe de la viralité de certaines images ou expressions. Ses différentes vidéos sont de véritables usines à memes , et on sent très bien que certaines séquences sont travaillées en ce sens. Devenir un meme vivant est un excellent moyen de s’imprimer dans l’imaginaire collectif et d'asseoir sa popularité dans l’esprit du public, y compris chez des internautes pas forcément clients du travail de Maskey. 

Choisir les bons artistes 

C’est une réalité qui ne saute pas forcément aux yeux de tout le monde : Maskey a toujours affirmé qu’il était fan des artistes qu’il parodiait. A en croire l’attention portée aux détails, l’analyse toujours poussée de l’univers des rappeurs, sa capacité à émuler leur style, il est en effet difficile de croire qu’il a écouté Kekra, Sch ou Freeze Corleone uniquement dans le but de préparer des vidéos à leur sujet. On sent très clairement qu’il les a écouté des centaines de fois et qu’il a suivi leur évolution. 

La liste des dix artistes décortiqués dans La Recette représente un très beau panel de la scène rap français 2015-2020, avec des profils extrêmement variés. Il s’agit évidemment de noms plutôt médiatisés, mais il n’a jamais fait dans la facilité : il aurait par exemple été évident qu’une Recette sur Booba ou sur Jul aurait pu exploser les compteurs. Dans le même ordre d’idées, il faut saluer l’initiative de publier une vidéo “comment faire du Kekra”, quand on sait que le rappeur du 92, s’il convainc sans peine la critique, est loin d’être un nom qui rameute les foules Youtube. 

L’humour

On rabâche depuis le début de l’article qu’il ne faut pas expliquer le succès de Maskey uniquement par son sens de l’humour, mais tout de même : passer dix minutes devant un épisode de La Recette, c’est la garantie de quelques éclats de rire. Les ingrédients de l’humour de ses vidéos ne sont pas forcément révolutionnaires, mais ils sont particulièrement efficaces et permettent d’assurer un véritable équilibre avec les éléments plus sérieux ou plus pertinents du programme. Certains points reviennent régulièrement : le personnage de Jacob, utilisé pour apporter des contre-arguments ou simplement pour lâcher les pires saletés ; la construction des punchlines de rappeurs ; les crossovers improbables (le featuring Marwa Loud - Freeze Corleone), etc. 

Le travail visuel

Comme chez la majorité des youtubeurs, le dynamisme du montage est la clé de la réussite des éléments comiques. Si on ne s’ennuie pas pendant les dix minutes que durent certains épisodes de la recette, c’est parce que le rythme est bien géré. Au-delà de cet aspect, Maskey est plutôt ambitieux du point de vue visuel : effets spéciaux, décors, générique, transitions, etc. Dès la première recette, il a proposé un rendu aussi carré que possible, avec notamment un clippeur professionnel, avant de monter en gamme progressivement pour atteindre le résultat que l’on connaît aujourd’hui. Y compris sur des séquences courtes voire très courtes, Maskey a tendance à faire le maximum, bien conscient que dans le Youtube-Game actuel, l’habillage visuel est primordial. Surtout, il contribue à installer l’idée du professionnalisme de ses vidéos, Maskey ayant toujours insisté sur l’aspect qualitatif de son travail en opposition avec les youtubeurs misant sur l’hyperproductivité au détriment du rendu. 

Ne pas forcer / ne pas mentir 

C’est peut-être l’élément le plus difficile à appliquer : depuis ses débuts, Maskey a toujours fait très attention à ne jamais forcer le trait. Dans le choix des artistes parodiés, par exemple, deux constats s’imposent : il se base plus sur ses goûts d’auditeurs que sur l’exposition des rappeurs sélectionnés ; et il ne se penche que sur les rappeurs qu’il se sent capable de parodier, ou qui “se prêtent à l’exercice”, selon ses propres mots . De la même manière, il est resté concentré sur les artistes de sa génération, se sentant moins à l’aise avec les groupes de l’âge d’or ou avec les précurseurs comme NTM. Une formule aussi efficace que celle de La Recette aurait très bien pu devenir une véritable vache à lait, déclinée en un nombre incalculable de versions : une recette par mois appliquée à chaque nouveau rappeur qui buzz ; une recette old school de temps en temps pour faire plaisir aux anciens ; une recette sponsorisée par les maisons de disques pour promotionner les grosses sorties d’albums ; etc. Maskey aurait peut-être pu profiter au maximum de son concept pendant une période, mais il a préféré s’en tenir à ce qu’il avait annoncé : 10 épisodes de La Recette, et pas un de plus.