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Le rap français paye-t-il sa surproductivité ?
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Jul - AccorHotels Arena en 2019 (David Wolff - Patrick/Redferns)
Jul - AccorHotels Arena en 2019 (David Wolff - Patrick/Redferns) ©Getty

Le rap français paye-t-il sa surproductivité ?

Le rythme frénétique des sorties hebdomadaires dans le rap français s’accompagne paradoxalement d’une impression d’uniformisation musicale. La surproductivité est-elle une pomme empoisonnée ?

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, mais dont les plus anciens se souviennent : celui où il fallait patienter des mois entiers entre chaque sortie d’album de rap français, et où un bon disque se dégustait pendant des années, jusqu’au dégoût. Une série de facteurs, en particulier l’explosion du streaming et la démocratisation des moyens de production et d’enregistrement, a bouleversé le rythme des sorties et par conséquent les habitudes des auditeurs. Le nombre de sorties cumulées sur la première décennie d’existence du rap français correspond ainsi à l’heure actuelle au nombre de projets publiés en une seule année. 

Quelques arbres cachent une forêt immense  

Chaque vendredi est donc aujourd’hui marqué par un nombre conséquent de sorties, aussi bien sur la scène underground que du côté des artistes signés en maisons de disques, malgré un ralentissement inévitable dû au contexte très difficile traversé par le monde entier ces dernières semaines. Si on se fit à la liste non-exhaustive du site Genius détaillant les sorties hebdomadaires en 2020, on compte déjà plus de 130 projets publiés depuis le 1er janvier, soit plus d’un projet par jour. Quelques projets ont marqué la critique (Laylow, Isha), d’autres ont fait figure d'événements (Maes, Ninho), certains ont eu droit à une petite hype (Michel, Meryl), mais beaucoup sont malheureusement passés inaperçus aux oreilles du grand public. Parmi ces dizaines de projets peu médiatisés, certains avaient pourtant toutes les qualités pour se démarquer. 

C’est la première des conséquences négatives de l’hyperproductivité du rap français : les artistes capables de faire une proposition artistique innovante ou simplement meilleure que la masse ne sont pas assurés de convaincre l’auditorat, simplement car ils sont pris dans l’embouteillage des sorties hebdomadaires. L’excellente santé du rap français sur le plan économique peut donc être vue comme une pomme empoisonnée : en offrant à un nombre toujours croissant d’artistes des perspectives de carrière, le système actuel encourage l’hyperproductivité -et multiplie donc les risques de voir aboutir des projets déjà entendus. 

Une proposition artistique uniformisée  

En théorie, la conséquence principale de l’augmentation du nombre de sorties aurait dû être une augmentation générale de la créativité : plus la concurrence est importante, plus il devient primordial de se démarquer. Pourtant, le sentiment général est celui d’une uniformisation de la forme musicale, avec des projets très proches sur le plan des sonorités, des influences, des choix de prod. Un même type de proposition artistique se retrouve ainsi sur différents albums, parfois même sur des sorties programmées le même jour. Une vérité moins criante qu’il y a six ans, quand le triplet-flow se répandait, pour reprendre les mots de Mac Tyer, “comme une MST”, mais qui est mise en exergue par le nombre de sorties hebdomadaires. 

L’autre conséquence négative de cette forte productivité du rap français ne concerne pas la forme mais bien le fond : avec de jeunes artistes enchaînant 3 ou 4 projets de vingt titres sur leurs deux premières années de carrière, le contenu du discours s’effrite rapidement. Plusieurs modèles coexistent, avec différentes méthodes pour palier l’absence d’épaisseur du propos, mais il est mathématiquement inévitable que le contenu textuel finisse par tendre vers zéro. Un artiste de 20 ans n’aura pas forcément eu le temps d’accumuler suffisamment de recul sur lui-même ou de vécu pour l’étaler sur une soixantaine de titres. A titre d’exemple, on peut citer le cas d’Ademo et N.O.S, et le fait que leur percée ait été tardive dans leur parcours. Les années de galère leur ont permis d’une part de prendre le temps de créer de toutes pièces une couleur musicale bien précise, et ensuite d’opérer un travail introspectif important, nourrissant leurs textes et cimentant la construction d’albums extrêmement personnels. 

L’hyperproductivité, un cadeau empoisonné ?   

Certains jeunes artistes sont heureusement capables de développer un univers plus large, mais ce sont généralement ceux qui prennent le temps de respirer entre les projets qui s'avèrent les plus aptes à offrir aux auditeurs un contenu original ou profond. Dans l’économie du rap actuel, prendre son temps est malheureusement un luxe réservé aux têtes d’affiche bien installées, qui peuvent se permettre de n’occuper le terrain qu’épisodiquement et de faire de leurs sorties de projets de véritables évènements (Vald, Niska, Nekfeu). La donne est plus complexe pour un artiste en développement : prendre son temps dans un secteur si concurrentiel signifie laisser la place à d’autres et risquer de devoir reconquérir son public à chaque fois. On préfère alors en donner autant que possible tant que la mécanique fonctionne, quitte à trop tirer sur la corde.