MENU
Accueil
Le rap français en finira-t-il un jour avec "Scarface" ?
Écouter le direct
Booba (capture d'écran du clip "PGP")
Booba (capture d'écran du clip "PGP")

Le rap français en finira-t-il un jour avec "Scarface" ?

Avec l’album “Les mains faites pour l’or”, Naps insiste encore sur l’imagerie du film de Brian de Palma. Quatre décennies après sa sortie, pourquoi Scarface influence-t-il toujours autant le rap français ?

Sorti ce vendredi, le dernier album de Naps multiplie les références à Scarface : le titre de l’album, Les mains faites pour l’or, qui renvoie à une réplique culte du film ; le single Sans limites, qui reprend Push it to the limit, l’un des titres emblématiques de sa bande originale ; le “Ok !” prononcé avec l’accent cubain exagéré de sa VF ... L’ensemble du projet baigne dans l’univers de Tony Montana et du Miami du début des années 80. 

C’est loin, très loin d’être la première fois qu’un album de rap français est aussi imprégné par ce film. Scarface a influencé plusieurs générations de rappeurs, servant de source d’inspiration à des morceaux entiers, des noms d’albums, des clips, des pochettes … Trente-huit ans après sa sortie, peut-on imaginer que le rap français finisse par se détacher un jour de son film-culte ?  

Scarface, référence absolue du rap français des années 90 

Descendu par la critique à sa sortie en décembre 1983, en proie à la censure, Scarface devient malgré tout un film-culte assez rapidement, en particulier quand la scène hip-hop émergente aux États-Unis érige Tony Montana en icône. En France, le film fait une sortie correcte en salle en 1984, mais ne marque pas immédiatement les esprits. C’est surtout dans les années 90 par le biais des cassettes vidéo que Scarface va entrer dans l’imaginaire collectif. Chez nous, sa distribution est aléatoire, mais des copies tournent dans toutes les cités de France, et les rappeurs en devenir sont rapidement influencés par l’histoire de ce réfugié politique cubain devenu trafiquant de cocaïne.  

Akhenaton, Oxmo Puccino, Stomy Bugsy, le 113, Arsenik, la Fonky Family … Tous font référence à Tony dans leurs textes, reprennent des dialogues de la VF, samplent des musiques du film, et créent de la curiosité chez les auditeurs, qui vont à leur tour chercher à comprendre qui est Tony Montana, et vouloir visionner ses aventures. Certains artistes sont totalement fascinés par le film de Brian de Palma : Rim’K le regarde tous les soirs avant de dormir, Stomy Bugsy écoute les dialogues enregistrés sur une cassette audio quand il prend son bain …  

Pendant de très longues années, tout le rap français baigne dans une ambiance de gangster cubain. Après Stomy Bugsy, c’est Rohff qui devient le fan français numéro 1 de Tony et Manny, imitant l’accent du personnage dans ses interludes, multipliant les références au film, et parvenant même à intégrer le jeu vidéo Scarface en 2006. 

Impossible de citer tout le monde, on peut tout de même souligner ce featuring entre Lino et Tony Montana, un morceau malheureusement jamais terminé officiellement. Au cours des années suivantes, le rap français semble pourtant se détacher de sa fascination pour le film : Despo Rutti incite par exemple les plus jeunes à “décrocher les posters d’Scarface, ce fils de p*** engraine les plus petits d’la tess” ; Mac Tyer rappelle quant à lui que Tony est loin d’être un modèle.  

Scarface, référence de la nouvelle génération 

Alors que la scène française semble se détacher progressivement de son film-culte,  l’arrivée d’une nouvelle génération de rappeurs au milieu des années 2010 laisse à croire que les références cinématographiques pourraient être amenées à se renouveler. L’explosion de PNL et ses multiples allusions à l’univers de Scarface prouve rapidement que la popularité de Tony Montana n’est pas prête de s’estomper : les titres “Plus Tony que Sosa”, “Le Monde ou rien”, l’album “Le Monde Chico”, le “petit pélican” … Même chose chez Niska, Ninho, Bramsito, Jul et la quasi-intégralité des rappeurs actuels.  

Symbole de la renaissance du mythe Scarface, même Booba, vétéran qui cherche toujours à rester à l’heure de la nouvelle génération, joue le jeu à fond dans le clip de PGP avec des décors similaires à ceux du film, poussant le souci du détail assez (tronçonneuse, compteuse de billets, poudre blanche, Cadillac, etc).  

Cette absence de renouvellement dans les références cinématographiques s’explique de plusieurs façons. D’abord, Scarface reste une fresque intemporelle : le parcours de Tony Montana, jeune immigré lassé par le dur labeur qui cherche à mener la grande vie des trafiquants de drogue, permet à toutes les générations de s’identifier. Son ascension spectaculaire, marquée par des éléments symboliques qui peuvent faire rêver tout un chacun (les costumes sur-mesure, le tigre domestique, les montagnes de billets de banque, la femme du boss), puis sa chute vertigineuse, ont un sens moral très clair et portent à des conclusions inévitables.  

Ensuite, l’époque des grands films de gangsters est terminée depuis longtemps. Le rap français a plus été influencé par des séries télévisées (The Wire, Narcos, Gomorra) que par des longs-métrages. Les réalisations les plus marquantes pour les rappeurs restent, encore aujourd’hui, les classiques d’il y a vingt ans : Scarface en premier lieu, Les Affranchis ou Le Parrain ensuite. Le personnage débordant de Tony Montana est toujours l’une des figures les plus fortes pour un jeune qui découvre le cinéma de ses grands frères.  

Scarface, référence de la prochaine génération ?  

Après avoir traumatisé des générations de spectateurs, Scarface reste donc l’une des influences cinématographiques majeures du rap actuel. Le fait qu’une tête d’affiche aussi actuelle que Naps insiste autant sur ce film en 2021 prouve que l’héritage de Tony Montana est loin d’être enterré, et que son esprit devrait vivre encore longtemps dans les albums de rap. Malgré l’absence d’originalité de telles références -on approche du taux de 100% des dialogues du film samplés- et les mêmes détails relevés continuellement (le “Ok”, le pélican, la Cadillac, les “hasa”, etc), ni le public, ni les rappeurs, ne se lassent.  

On pensait en avoir terminé avec Scarface au début de la décennie 2010, mais la folie autour de ce film a repris de plus belle avec l’arrivée de la nouvelle génération de rappeurs. Sa popularité est à nouveau au sommet de la vague, il faut s’attendre à une redescente à un moment donné, mais tout porte à croire que l’influence de Tony Montana est cyclique. Contrairement au héros du film, il y a une remontée après la chute.  

Le Scarface de Brian de Palma, remake du Scarface d’Howard Hawks, aura lui-même droit à un remake prochainement -il ne faut pas être trop pressé tout de même, le monde du cinéma avance au ralenti à cause d’un vilain virus. Reste à savoir si le rap français profitera de cette nouvelle version pour se mettre à jour et abandonner le personnage joué par Al Pacino pour s’identifier à celui interprété par Michael B. Jordan.