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Laylow : avec "HELP !!!", il emmène le rap sur le terrain des violences conjugales
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Laylow - capture court-métrage
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Laylow : avec "HELP !!!", il emmène le rap sur le terrain des violences conjugales

Dans son dernier album, Laylow aborde le sujet des violences conjugales et c'est une belle initiative.

C’est une scène plutôt banale. Trois potes sont posés sur un canapé, ils jouent à FIFA sur la console. "Tu prends la gagne ?", demande l’un d’eux. En fond sonore, on entend les commentateurs et les supporters dans le stade. Mais l’ambiance change d’un coup. Chez les voisins, un grand bris de glace vient couvrir les bruits du jeu vidéo. On dirait un verre cassé.

Puis une dispute." Je vais te….", menace un homme. Il enrage. "Tu me fais passer pour un con ! C’est terminé, tu sortiras plus d’ici !". En face de lui, une femme, terrorisée, en larmes.
"Je t’en supplie, arrête !" Puis un cri strident, aigu, glaçant, et quelques notes de guitare électrique viennent rompre le silence. Cette mélodie ouvre HELP !!!, chanson tirée de L’Etrange histoire de Mr. Anderson, l’excellent album-concept de Laylow, aux allures de film audio. Dans ce titre, le rappeur toulousain évoque un thème assez peu présent dans le rap : les violences conjugales. Mais surtout, en plus d’amener cet important sujet de société, il déplace le curseur. Au lieu de se concentrer uniquement sur la victime, il parle aussi du témoin. Tu es dans ton canapé, et tu entends des coups dans l’appartement d’à côté, tu fais quoi ?

Cette question, Laylow – alias Jey dans l’album – se la pose. La scène est construite en trois temps. Premièrement : l’introduction, où les trois potes jouent à FIFA et entendent du bruit chez les voisins. Elle est racontée dans « C’est eux contre nous », la piste 16 de l’album. Vient ensuite « HELP !!! », la n°17, où Laylow raconte la scène de violence depuis l’intérieur de l’appartement du couple. Puis, dans la 18ème chanson du projet – « Tu comprends maintenant ? » - Laylow retourne sur le canapé des trois amis. Ils se demandent alors s’ils doivent intervenir ou non.

Elle est en train de vivre un calvaire, faut qu’on fasse un truc

Une question salutaire, dans un pays où 102 femmes sont mortes sous les coups de leur marien 2020, selon le ministère de l’Intérieur. En plus de ces disparitions, 560 femmes ont porté plainte pour violence conjugale l’an dernier. Un chiffre en hausse par rapport à 2019. Dans ce contexte, les voisins peuvent avoir un grand rôle pour venir en aide. De l’aide, c’est justement ce que demande la voisine. En témoigne le titre de la chanson - HELP !!! - écrit en majuscule, avec trois points d’exclamation, signe de l’urgence.
« Vous avez pas entendu ? », demande Laylow à ses potes, dans l’album. « Ce que j’ai entendu, c’est qu’il a pris 3-0, vite-fait, bien fait », répond l’un d’eux, preuve qu’il est plus concentré sur son match de FIFA que sur les cris de détresse. « Non… la voisine. Elle est en train de vivre un calvaire, là, avertit l’artiste, visiblement chamboulé. J’crois que son mec lui a fait une dinguerie. »
« Ah ouais… Vas-y, joue frère », coupe son pote, toujours aussi concentré sur son jeu vidéo. Mais Laylow hausse le ton. « Oh, arrêtez les frères ! Faut qu’on fasse un truc, j’sais pas. »

Intervient alors le troisième ami, silencieux jusque-. « Eh mais tu veux qu’on fasse quoi… C’est pas notre vie ça. » Son compère acquiesce : « On a assez de problèmes… En plus on s’en fout d’eux. » Puis s’ensuit une engueulade entre eux, et Laylow quitte ses potes. Dans la scène, il se positionne comme la personne voulant apporter de l’aide à sa voisine. Tout le contraire de ses deux amis, qui font semblant de ne rien entendre. Occupés à jouer à FIFA, ils utilisent aussi la phrase « C’est pas notre vie ». Traduction : chacun ses problèmes.

Laylow, lui, se moque de cet argument bancal dans son refrain. « L’enfer c’est pas nous, l’enfer c’est les autres », répète en boucle le MC. Une allusion à la célèbre phrase du philosophe Jean- Paul Sartre (1905-1980). Pour le rappeur, il est facile de rejeter la faute sur les autres, mais bien plus compliqué d’affronter les problèmes en face.

Problème : dans cette situation, la voisine est en danger. La preuve, dans la suite du refrain, Laylow nous apprend qu’elle « a crié à l’aide, à l’aide, pendant des heures », signe que personne ne lui répond. Or, les voisins – Jey et ses potes – étaient bel et bien présents. Finalement, comme personne ne lui vient en aide, la femme « s’écroule sur le sol », chante Laylow. Elle finit par « crever sur scène, putain, c’est triste », poursuit le rappeur, qui fait par la même occasion un parallèle avec Mourir sur scène de la chanteuse Dalida.

Non-assistance à personne en danger

Cet événement est peut-être inspiré de faits réels. Par exemple, en 2018, Elodie est expulsée de sa résidence de la Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine). Motif ahurissant invoqué par le tribunal : elle fait trop de bruit lorsque son compagnon la bat. Dans cette situation, les voisins ne lui apportent aucune assistance. Ils se plaignent simplement du bruit.

Un événement tragique que l’on retrouve également sous la plume d’Alpha Wann dans Stupéfiant et Noir :  "Leur musique, c'est du bruit qui m'dérange comme le voisin quand il tape sa meuf". L’ancien membre du groupe 1995 semble écrire ici du point de vue du voisin d’Elodie. Laylow, lui, prend très clairement position : il veut aider sa voisine, coute que coute. C’est notamment pour ça que, dans l’album, il quitte l’appartement et laisse ses deux potes jouer à FIFA.

Ce n’est pas la première fois que le rap français évoque ce fléau des violences conjugales. On peut penser à LIM, Diam’s ou même plus récemment Chilla. Mais Jey insiste sur un aspect : le voisin peut aussi aider à sauver des vies. Selon la loi, si une personne fait face à un péril « grave et imminent » et qu’on ne lui vient pas en aide, les témoins peuvent être poursuivis pour « non-assistance à personne en danger ». Un délit passible de trois ans de prison et 75 000
euros d’amende.

Si la femme est en grave danger, les associations spécialisées dans les violences faites aux femmes préconisent d’appeler la police ou la gendarmerie, et de ne pas intervenir soi-même. Aussi, il ne vaut mieux pas appeler les forces de l’ordre dès la première dispute, le risque étant d’envenimer la situation. De plus, lorsqu’on croise la voisine en question, la bienveillance est de mise : lui parler doucement, et offrir son soutien.

Un rap longtemps accusé de misogynie

Ces derniers mois, de nombreuses affaires de violences impliquant des rappeurs ont fait la une : la mise en examen pour agression sexuelle de Moha La Squale, Roméo Elvis qui a reconnu avoir agressé sexuellement une femme, Retro X faisant lui l’objet d’une plainte pour viol et d’agressions. Des accusations gravissimes, sur lesquelles la justice doit désormais statuer.

Cette actualité a pu renforcer l’image d’un rap machiste, voire violent envers les femmes. Surtout quand l’on connaît la longue réputation du rap, accusé de misogynie depuis les clips de 50 Cent, à grands renforts de femmes en maillots de bain. Fifty a pourtant droit à une cass’ded de la part de Laylow, qui nomme deux titres de son album Window shopper.

Paradoxe : c’est ce même Laylow qui sensibilise aux violences conjugales. Il existe donc bel et bien au sein du rap français des artistes sensibles aux problématiques de la société. Certes, ces violences ne sont pas omniprésentes dans le rap, les artistes mettant plus en avant le racisme et les discriminations. Mais pour faire avancer les mentalités sur ce sujet, on peut compter sur des artistes talentueux comme Laylow.