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La retraite dans le rap français
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Sinik - capture d'écran de son clip "Enfants terribles" feat Remy (HDDIFF)
Sinik - capture d'écran de son clip "Enfants terribles" feat Remy (HDDIFF)

La retraite dans le rap français

Comme pour le Rap US, peu de rappeurs français partent définitivement en retraite à la première annonce, petit tour d'horizon.

Booba n’a jamais été aussi actif que depuis l’annonce de sa "retraite", comme si le fait d’avoir enfin accouché de son dixième album solo l’avait libéré. Inédits, featurings, annonce du concert au Stade de France … L’auteur de Temps Mort confirme donc une règle implicite selon laquelle rien n’est moins fiable que la parole d’un rappeur quand il annonce qu’il arrête la musique. La majorité des retraités artistiques ont fini par revenir, que ce soit de façon durable ou sur des occasions ponctuelles. Quelques rares exceptions confirment tout de même cette règle, certains artistes ayant tenu parole et disparu définitivement du paysage artistique. On fait donc le point sur le parcours de ces rappeurs retraités, entre abandons définitifs, retours rapides au premier plan, et reconversions dans d’autres domaines. 

Ceux qui partent définitivement 

Ils sont rares, mais jouissent d’un statut un peu particulier, étant donné que la nostalgie pousse les auditeurs à les mettre sur un piédestal. Surtout, ces artistes ont l’avantage de ne pas écorner leur image, désormais figée dans le temps. C’est le cas de Fabe, Diam’s ou Salif, des artistes qui sont partis pour deux raisons principales : d’une part, un dégoût du milieu du rap et de tout ce qui est lié au succès ; d’autre part, un besoin spirituel et une volonté de se recentrer sur des valeurs différentes. 

Le cas de Salif est particulièrement parlant, tant il est atypique : officiellement, le rappeur de Boulogne n’a jamais annoncé sa retraite. Au contraire, après son dernier projet, Qui m’aime me suive, on s’attendait à un nouvel album, potentiellement intitulé La Fleur au Fusil. Déjà, en 2008, il prophétisait cette conclusion au cours d’une interview avec Booska-P, dédramatisant la question de la fin de carrière : “Je suis passé frère, t’as aimé ou t’as pas aimé, mais après je partirai. Comme je vais mourir, sans argent : je partirai du rap avec ou sans argent, et y’aura un autre mec qui viendra prendre ma place. Salif est parti sans rien annoncer, sans faire de bruit, laissant le temps faire regretter aux auditeurs la perte d’un artiste surdoué. 

Ceux qui finissent par revenir le temps d’un morceau

Ils auraient pu faire partie de la catégorie précédente, mais ils ont fini par céder à la tentation : c’est par exemple le cas du Suprême NTM, qui n’a sorti aucun titre inédit en vingt ans (malgré une apparition de Joeystarr sur l’album de Kool Shen, Crise de Conscience, en 2009) avant d’accepter d'apparaître sur l’album 93 Empire, en featuring avec Fianso, en 2018. Techniquement, la discographie du groupe n’avait jamais été refermée officiellement, donc on ne peut pas vraiment accuser le duo d’être revenu sur sa parole. 

C’est un peu différent pour Alpha 5.20, qui avait bien annoncé officiellement la fin de sa carrière dans le rap, avant de céder, comme NTM, face au forcing de Fianso. Dans le cas d’Alpha, c’est même un peu plus que le forcing qui a payé : il existe une longue histoire d’amitié entre Sofiane et le le leader du Ghetto Fabulous Gang. Alpha 5.20 a également accepté de collaborer l’an dernier avec Freeze Corleone sur l’album de toutes les polémiques, La Menace Fantôme, non sans imposer quelques conditions au jeune rappeur

Ceux qui ne font plus d’albums mais continuent à sortir des singles

C’est le cas de Booba, un bon compromis qui permet de travailler sans pression. Les publications de singles n’ont pas besoin d’obéir à un rythme précis, et flopper sur un ou deux titres n’a rien de dramatique, puisqu’il suffit qu’un morceau explose de temps en temps pour se maintenir. Surtout, c’est le bon moyen pour rester en forme, au contact du public et d’occuper le terrain, puisque rien ne ferme la porte à un éventuel nouvel album. Dans le cas de Booba, personne ne considérait vraiment qu’un onzième album comme une trahison à une promesse de retraite : au contraire, ce serait forcément un évènement. 

Ceux qui font semblant 

C’est clairement la pire des catégories : feindre une retraite pour revenir quelques heures plus tard avec un nouveau son ou un nouveau projet. C’est le cas de Gims, qui a annoncé en novembre 2016 la fin de sa carrière, avant se reprendre sur l’angle” “non en fait c’était une blague, après le poisson d’avril voici l’écureuil de novembre”. On peut également citer Naps l’année dernière, avec un certain sens du spectacle (en fait non) puisque cette annonce de retraite était accompagnée de la destruction de certains de ses disques d’or. Évidemment, dans un cas comme dans l’autre, personne n’a crié au génie marketing : à moins de chercher à montrer aux auditeurs qu’on les prend pour des buses, il n’y a aucun véritable intérêt à adopter cette stratégie. 

Ceux qui veulent arrêter mais n’y arrivent pas

L’exemple le plus évident s’appelle Alkpote : pendant la première moitié de la décennie 2010, le rappeur du 91 annonce à plusieurs reprises qu’il compte arrêter le rap, tuer son personnage, et revenir à sa vie de père de famille, motivé entre autres par le fait que sa carrière peine à décoller. Réellement déterminé à le faire, il prévoit même de conclure sa carrière sur un album intitulé “La Dernière Valse”. Seulement, Alkpote est un rappeur né : malgré sa volonté d’en finir, il reste très productif, et finit par devenir un véritable survivant de l’enfer. Signature en maison de disques, featurings prestigieux, clips à gros budget : finalement, Alk a eu raison de rester. 

Plus jeune que lui, Koba LaD a le même type de mentalité : il a déjà révélé à plusieurs reprises que son ambition était d’envoyer encore deux albums avant de passer à autre chose. L’auteur de L’Affranchi entretient un rapport difficile avec la célébrité, on le sent très touché par certaines conséquences du succès. Difficile de l’imaginer prendre sa retraite si jeune, au sommet de sa popularité, mais aucun doute sur le fait que l’idée le travaille réellement. 

Ceux qui ne résistent pas trop longtemps à l’appel du micro 

C’est la catégorie la plus fournie, et celle qui nous oblige à douter des paroles de chaque rappeur annonçant la fin de sa carrière : Kery James, Disiz, Kool Shen, Sinik … tous ont annoncé arrêter le rap, avant de se raviser et de retourner en studio pour enregistrer de nouveaux albums. Dans chacun des cas, on n’a pas vraiment de raisons de mettre en doute la sincérité de cette décision, sachant qu’ils avaient chacun plus à perdre qu’à gagner en revenant sur le devant de la scène. La palme revient tout de même à Kery James, avec trois retraites : la première, très jeune, au milieu des années 90 ; la deuxième quelques années plus tard, après le décès tragique de Las Montana ; la troisième à la fin des années 2000, évoquant “un départ de 2 ou 3 ans” sans fermer définitivement la porte à un retour. 

Sinik est un autre bon exemple, lui qui avait entamé une reconversion avec l’ouverture de salon de tatouage, mais qui a finalement été rattrapé par son envie de travailler en studio. Même chose pour Kool Shen, qui avait conclu en beauté en 2004 avec l’album Dernier Round, avant de remettre des pièces dans la machine en 2009 puis 2016. 

Ceux qui se convertissent définitivement

A part pour quelques élus, le rap n’est pas éternel. Préparer sa reconversion est donc essentiel, que l’activité choisie soit artistique ou non : Joeystarr s’est par exemple imposé dans le monde du cinéma. On peut aussi penser à MC Jean Gab1, qui a tenté de faire son trou sur petit et grand écran et s’est surtout fait remarquer en tant qu’écrivain, même s’il n’a pas vraiment tout écrit tout seul. D’autres se lancent à la fois dans le rap et l'entreprenariat : Seth Gueko a ouvert un restaurant, Sinik un salon de tatouages, etc. 

En revanche, beaucoup d’artistes ont dû revenir à une vie loin des projecteurs, que ce soit par choix, ou parce que le rap ne rapportait plus assez. On peut saluer le parcours de Cochise, de la Mafia Trece, devenu avocat pénaliste. Déjà inscrit en droit à l’époque de l’album Cosa Nostra, il a simplement fait le choix de reprendre ses études quelques années plus tard. 

Ceux qui posent question

On termine avec la catégorie des mecs qui nous compliquent la vie, soit en brouillant volontairement les pistes, soit en ne donnant plus de signes de vie musicale. Damso est le premier sur la liste, lui qui a annoncé une retraite, mais en fait non, de parler de “pause de quelques années” avant de publier des images de lui en studio. 

Dans un genre très différent, on ne sait pas où en est La Rumeur : le groupe n’a rien publié depuis Les inédits volume 3 en 2015 et semble se consacrer au cinéma, mais n’a jamais dit qu’il arrêtait la musique. Les exemples sont nombreux : Passi n’a jamais mis un terme officiel à sa carrière, mais sa seule apparition inédite en 10 ans était un featuring avec LIM en 2016 ; même chose pour Lino, qui lâche un couplet de temps en temps, mais ne donne pas de nouvelles d’un éventuel album. Du côté de Marseille, on a également du mal à comprendre ce que deviennent les différents membres de la Fonky Family : Don Choa était bien revenu avec l’excellent EP Vieille Gloire en 2017, mais n’a pas enchaîné ; Sat s’est reconverti professionnellement, mais est apparu sur l’album 13 Organisé, tout comme Menzo et Le Rat Luciano.