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La question noire dans le rap francophone
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Damso - capture clip "Rêves Bizarres" (Adrien Lagier x Ousmane Ly)
Damso - capture clip "Rêves Bizarres" (Adrien Lagier x Ousmane Ly)

La question noire dans le rap francophone

Alors que le mouvement Black Lives Matter s’internationalise et que le racisme a été remis au centre des débats depuis quelques semaines, on s’est penché sur le regard porté par les rappeurs sur le sujet.

Le rap français, et plus largement francophone, a souvent abordé la problématique du racisme et plus généralement de la situation des Noirs en Occident. Du coup, petite sélection à travers les âges, les styles et les profils, pour illustrer le point de vue que cette musique a développé sur la question.

Vous vous en rendrez compte assez vite, ce qui est frappant c’est à quel point certains lyrics, écrits sans avoir connaissance du contexte actuel, résonnent pourtant parfaitement avec l’actualité de ces derniers jours.

Casey – "Créature ratée"

"Tu es Noire, ils voudraient que tu aies honte, mais tu n’es pas cette bête de foire que l’on dompte"

La discographie de Casey est pleine de rimes, de couplets et de morceaux entiers consacrés à notre sujet, qui lui tient particulièrement à cœur. Il était donc assez dur de choisir mais Créature Ratée se détache, et pas seulement pour son clip soigné. La citation juste au-dessus est extraite du morceau Ma Haine, mais c’est dans Créature Ratée qu’elle décortique le point de vue du fameux "ils". Le premier couplet met en parallèle les attributs qu’on prête arbitrairement aux Blancs pour les opposer à ceux qu’on prête aux Noirs, ce qui ridiculise le discours tant la comparaison rend les clichés tous plus stupides les uns que les autres. Puis la rappeuse prend carrément le point de vue d’un vendeur d’esclaves qui ferait son discours pour convaincre des clients, ce qui retourne pas mal le couteau dans la plaie.

Despo – "Trashhh"

"Des fois j'aimerais être rebeu, juste pour faire plus peur que pitié"

Despo a expliqué qu’à la base, il avait proposé un tout autre morceau quand on l’avait contacté pour Autopsie 3. Sauf qu’on lui fait un retour qui disait en substance "ce n’est pas assez sombre, on veut du Despo pur jus", il a donc envoyé Trashhh. Pas de tromperie sur la marchandise, c’est un enchaînement de phrases choc qui se concentrent en grande partie sur la stigmatisation des Noirs en France, à tous les niveaux : ça passe d’un archétype de belle-mère raciste à la soumission des rares figures médiatiques noires, de la honte de son propre accent aux expulsions, sans oublier Rama Yade et le manque de solidarité dans la diaspora. Du grand Despo.

Ministère A.M.E.R - "Traîtres"

"T'es un charlatan qui, pour de l'argent, vend ta couleur, ton sang, ton honneur aux blancs"

Dans ce morceau paru sur le premier maxi du groupe, les rappeurs marquent leur différence. Les trois rappeurs se partagent la tâche : Moda vise les dictateurs africains et les chefs d’Etat corrompus qui sont complices de la Françafrique et maintiennent leur population plus bas que terre, Stomy s’en prend aux Noirs complexés qui s’inventent une identité de substitution en reniant leurs origines et surtout, Passi attaque frontalement les policiers noirs.

Bien plus tard, Kenzy se souvenait, amusé "les autres mecs du rap étaient choqués ; tout le monde faisait des sons anti-police classiques, et là t'as un couplet entier qui s'en prend aux flics noirs en les traitant de traître, c'était marrant les réactions".

Alpha 5.20 – "Peine Noire"

"Laisse-moi te dire que l'homme noir n'est pas ici pour rien"

Comme d’autres membres de cette liste, Alpha 5.20 a parlé dans un très grand nombre de sons du thème qui nous intéresse. Mais Peine Noire sort du lot pour une raison simple : il a été écrit en réaction au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, quand il avait expliqué dans le plus grand des calmes que "le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire". Après un couplet unique, le boss du Ghetto Fabulous Gang déclame donc une longue outro en s’adressant au président de l’époque. Sans insulte, il rappelle simplement à quel point les Africains ont toujours survécu malgré les épreuves de l’Histoire, ce qu’ils ont apporté, développe son point de vue sur les relations entre la France et ses diverses communautés, bref il détruit patiemment l’argument de sa cible en prenant de la hauteur. Et il y a aussi un moment où il se fout de sa gueule en lui rappelant que Sarkozy est rentré dans l’Histoire en tant que « premier président que sa meuf a trompé », parce que faut pas déconner non plus.

Le Bavar – "Soldat Lambda"

"Comme au solfège, une blanche égale deux noires ; du haut de leurs sièges, un Blanc égale deux Noirs"

Que ce soit sur 365 Cicatrices, Nature Morte ou d’autres titres, Philippe alias Le Bavar a travaillé le thème de la question noire régulièrement. Entre l’héritage de l’esclavage, l’aliénation, les complexes intériorisés qui en résultent et les échos qui se poursuivent dans le traitement des minorités aujourd’hui, il a arpenté le sujet en long et en large. Sur Soldat Lambda, le tireur d’élite de La Rumeur est plus teigneux que jamais et ça c’est le petit plus qui rend le morceau meilleur.

Isha – "Les Magiciens"

"J’irai les chercher un jour, je serai plus fort, je serai plus grand et je ramènerai l'enfer, les ténèbres avec moi, même leurs statues vont pleurer du sang"

On passe au storytelling avec Isha qui prend le point de vue d’un de ses ancêtres qui voit en direct l’arrivée des colons belges. Rappelons que si la colonisation est en soit dans le top 10 des trucs les plus nuls que l’Europe a faits, la colonisation belge en particulier est considérée comme l’une des plus violentes. Isha n’épargne donc aucun détail et évoque les amputations, les massacres, le pillage des richesses du Congo et bien sûr la conversion forcée au christianisme.

Les Sages Poètes de la Rue - "Un noir tue un noir"

"Je ne peux pas comprendre, ne veux pas savoir ce qui se passe dans la tête d'un noir qui tue un autre noir"

Du côté des Sages Po, c’est plutôt du constat descriptif, avec une bonne touche de tristesse. Le morceau revient sur le « black on black crime » version française, et les rappeurs déplorent le triste spectacle des noirs qui se tuent entre eux pour des futilités. Ils insistent sur l’absence de sens des priorités, le fait que ça arrange leurs ennemis de les voir s’entretuer, et bien sûr les conséquences humaines désastreuses.

Lalcko – "Voix Suprêmes"

"Bats toi en les couilles de d'où je viens, fils, la carte n'est pas le territoire, les vrais négros habitent l'histoire, pas la géographie"

Lalcko s’est fait un nom avec ce morceau et c’est compréhensible. Presque l’intégralité du texte est imagée, le rappeur parle en métaphore une phrase sur deux (en même temps c’est pour ça qu’on l’aime). Cependant le fond est limpide, il est d’ailleurs explicité par la dernière phrase du refrain : le rappeur parle de lui, de sa vision des siens et du fait de devoir à tout prix s’affranchir des carcans imposés par d’autres. C’est à ce prix et pas un autre qu’il estime qu’on peut s’élever.

Fabe - "Si tu Rêves de la Métropole"

"Les abrutis qui pensent qu'on danse au bord de l'île avec un pyjama, j'ai rien demandé, ils m'ont tout pris voilà pourquoi je vis chez eux"

Cas particulier pour Fabe qui dirige son texte vers les Antillais avant tout. Son but : déconstruire le cliché de l’hexagone qui résoudrait pratiquement tous les problèmes lorsqu’on s’y installe. Il n’y va donc pas de main morte et explique que ni travail, ni richesse ne les attendent. Il ajoute même que presque rien ne le rend heureux là où il a atterri, et que sa vie aurait bien plus de sens sur son île d’origine.

Aelpéacha – "Dis pas négro"

"Si t’es pas négro, dis pas négro"

Aelpéacha étant presque l’antithèse d’un rappeur dit "conscient", ce titre était assez étonnant de sa part. Concrètement il revient sur la problématique de l’utilisation du mot négro par des rappeurs qui ne sont pas noirs et de l’énorme souci que ça pose même si l’intention n’est pas toujours mauvaise au départ. Bon, comme ça reste Aelpéacha, l’outro fait comprendre que tout ça est quand même bien trop sérieux pour le MC qui se moque de lui-même sur le mode "allez ferme ta gueule maintenant".

Tiers – "Mufasa"

"Malcolm assassiné, Luther assassiné, Sankara assassiné, Tupac assassiné, Nelson incarcéré, Mumia incarcéré, et ouais quand j'écris ce couplet, mon épiderme se mange des procès"

Tiers commence d’abord par parler de son cas personnel, évoque le côté déraciné et sa vie en cité, puis s’intéresse aux Noirs de France de manière plus globale, revient sur certains paradoxes de leur comportement ("le respect commence par soi-même, on est derniers à l'heure qu'il est") et évoque bien entendu les figures historiques de lutte pour l’émancipation systématiquement cibles de répression.

Al Peco, Despo, Taro OG, Alpha 5.20, Nubi, Grodash - "Trop Nez Gros remix"

"Trop négro, sur une planche de surf : ça va pas du tout ; trop négro, sur des paires de skis : ça fait trop chelou"

Parce qu’il fallait bien un posse-cut, de l’egotrip et un brin d’humour dans cette sélection, ce remix d’un morceau d’Al Peco est assez efficace. Les artistes détournent à leur guise les clichés habituels sur leur communauté et s’en amusent pas mal tout en disant, chacun à sa façon, à quel point ils les dépassent.

Ekoué – "Écoute le sang parler"

"Si le fatalisme et l’isolement prédominent ici, la haine trouvera son écho, et l’Afrique compte ses morts, ses mythes et ses corbeaux"

Le pilier de La Rumeur s’offre sur ce solo une réflexion qui part des récits de son père et ses souvenirs du Togo. Au fil du morceau Ekoué fait le récit symbolique de ce qu’ont vécu les colonisés et leur descendance, entre exploitations, injustices et culture confisquée. Le constat est glacial et le ton résolument pessimiste. Ou réaliste.

Jok'Air - "TSN"

"Même si je fais de l'oseille, je serai toujours ce sale nègre, je le vis depuis la maternelle"

Pour Jok’Air, il s’agit de rappeler le côté scandaleux de la situation des Noirs de France à plusieurs niveaux : médiatiquement et socialement, par rapport à l’Histoire qui les lie à l’hexagone, et enfin au niveau des inégalités qui persistent des siècles plus tard. Le ton est plutôt assez fataliste, l’artiste décrit parfois tristement la chose, et parfois avec une ironie cruelle, comme dans la phrase qui précise pourquoi la colonisation n’est pas un crime contre l’humanité. À noter que le clip joue à fond l’imagerie choc en inversant les rôles pour mieux marquer le spectateur : dans la vidéo ce sont uniquement les Blancs qui sont victimes d’esclavage, de lynchage et de meurtres policiers. La strangulation au sol est évidemment une référence à la mort d’Adama Traoré (entre autres).

Dosseh - "Ennemi"

"Si je prends les armes, ce sera pas la haine pour les vôtres mais l'amour que j'ai pour les miens qui dictera mes actes"

Ici Dosseh laisse parler son côté le plus offensif et axe presque tout son texte sur l’angle de la revanche à prendre sur l’oppresseur, que ce soit en se rebellant symboliquement ou en luttant concrètement. Il rappelle évidemment les blessures du passé pour mieux souligner les inégalités de traitement actuelles et le fait que les élites responsables de tout ça restent intouchables.

Mokobe – "Parole de Soninké"

"Le but ici c’est faire du biff, du khalis, dévaliser ce pays pour investir dans mon pays"

Le rappeur du 113 donne son point de vue sur tout ce qui cloche dans le traitement des Africains en France et en tire les conséquences qu’il estime à la hauteur de l’affront. Il évoque pêle-mêle le sort des sans-papiers, le passé colonial, l’esclavage, les problèmes de logement... et Bernadette Chirac « sans soutif », ce qui ne gâte rien.

Damso - "Introduction"

"C'est rien de bien méchant, il m'a juste traité de nègre des champs, mais c'est rien de bien méchant, j'ai juste niqué sa mère sur le champ"

Sur l’intro de Lithopédion, Damso ne s’étend pas sur la condition noire, il garde son point de vue autocentré mais multiplie les allusions. Des insultes racistes qu’il a subies, des références à la soumission de l’Afrique avec le parallèle entre ne pas posséder sa propre monnaie et une sodomie violente (c’est toujours Dems), l’absence de vraie démocratie... jusqu’à la conclusion sur le besoin de s’émanciper par la réussite.