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La nouvelle liberté et assurance de SCH
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SCH - capture clip "Ça ira"
SCH - capture clip "Ça ira"

La nouvelle liberté et assurance de SCH

Après le succès de "JVLIVS vol.1" l’an dernier, Sch a surpris en livrant non pas un deuxième volume, mais le très libéré "Rooftop.

Un classique pour en chasser un autre

Il y a un peu plus d’un an, à quelques jours de la sortie de JVLIVS, nous écrivions (sans trop prendre de risque) que cet album-concept pourrait constituer une marche suffisamment haute pour devenir “le genre de disque auquel on se référera à chaque nouvelle sortie du S en se répétant machinalement "Sch, c'était mieux à l'époque de JVLIVS". S’il est encore trop tôt pour juger de sa place parmi les disques majeurs de la décennie écoulée, il est difficile de nier qu’il a déjà impacté très positivement la discographie du rappeur. Après deux albums (Anarchie, Deo Favente) qui avaient divisé sa fan-base sans convaincre définitivement la critique, Sch sentait en effet le poids de sa première mixtape, A7, peser chaque année un peu plus.

Considéré comme l’un des derniers classiques du rap français, son ombre risquait en effet d’empêcher Sch de retrouver la lumière, de la même manière que Kaaris a dû composer (difficilement) avec l’énorme impact d’Or Noir. Publié après dix-huit mois de quasi-silence artistique pendant lesquels sa situation contractuelle a beaucoup interrogé, JVLIVS a levé tout le poids et la pression que faisaient peser A7 depuis 2015. En faisant des choix forts (la dimension cinématographique explicite, la couleur globalement sombre du projet, l’empreinte visuelle très marquée), Sch et Katrina Squad, architectes de l’album, ont su livrer un disque suffisamment solide et impactant pour s’en défaire et par conséquent, pour ouvrir un nouveau chapitre de la carrière du rappeur.

Pour produire un disque aussi cadré, Sch est entré en plein dans un paradoxe : d’une part, il a dû sacrifier un certain nombre de libertés artistiques pour satisfaire une ligne directrice bien précise de bout en bout et livrer une tracklist cohérente ; d’autre part, il a profité de la dimension fictive du récit pour jouir d’une liberté totale sur le plan du propos et de ses traits de personnalité. Cette apparente contradiction aura eu le mérite d’ancrer dans l’esprit du public que le rappeur peut être dissocié de son personnage -et donc, que sa propension à surjouer sur certains plans n’implique pas forcément de mensonge sur son réel pédigré.

La nouvelle assurance de SCH

En trouvant le bon équilibre, le S s’est ainsi ouvert de nouveaux horizons, qu’ils soient purement artistiques ou qu’ils concernent son plan de carrière. Conséquence directe de la réussite critique et commerciale de JVLIVS, Sch affiche depuis une assurance nouvelle. Après des années à devoir prouver à nouveau que son état de grâce sur A7 n’était pas un accident qui ne se reproduirait plus, le rappeur peut enfin tourner la page et regarder le présent droit dans les yeux.

Sans ces conditions d’absolue sérénité, Rooftop n’aurait peut-être pas vu le jour, ou du moins, pas sous la forme qu’on lui connaît. Projet instinctif (à l’image de cette sortie annoncée au dernier moment, comme si elle n’était pas prévue de si longue date) au long duquel Sch semble lâcher tout ce qu’il a sur le cœur sans le moindre calcul, cet album a autant impressionné techniquement qu’il a surpris par son format. Beaucoup moins guindé que JVLIVS sur tous les plans, il se maintient sur une frontière assez floue entre son appellation officielle d’album et un format mixtape qui pourrait tout aussi bien lui correspondre. Surtout, il vient se placer au cœur de sa discographie avec un rôle bien précis, celui de récréation nécessaire entre deux volumes de la très sérieuse trilogie JVLIVS ("Rooftop, j’sors ça avant le tome 2 … ça me démangeait").

Investi à fond dans un rôle sur son projet précédent, Sch retrouve ici Julien Schwarzer, et s’autorise à coucher sur la feuille chacun de ses démons (“j'parlerai à Dieu le jour J) avant d'rejoindre Otto dans les flammes / sans mon père, que serait l'paradis ?”), rappelant d’un titre à l’autre ses motivations au moment d’entrer en cabine (“j’aurais déjà arrêté le rap, salope, si ça allait mieux”) et même, les raisons plus profondes à son appétit (“j’crois qu’il y a quelque chose dans mon ventre, un truc qui en veut à la terre entière”). Plus exigeant que jamais, il évite le piège dans lequel beaucoup sont tombés avant lui : laisser la gourmandise prendre le pas sur la faim suite à un succès trop manifeste. Le mérite en revient -au moins partiellement- à l’expérience passée, en particulier l’absence d’unanimité autour d’Anarchie et Deo Favente après le succès d’A7.

De tête d’affiche à leader fédérateur ?

Entre titres purement destinés à envoyer l’auditeur dans les cordes (R.A.C, Cervelle, Interlude, Ciment) et textes très introspectifs (Tant Pis, Ah gars, Ça ira), Sch prend clairement le parti de se présenter comme une jonction entre le rap très écrit et axé sur la performance qui l’a bercé pendant sa jeunesse d’auditeur, et la dominante actuelle axée sur la réalisation de tubes et l’efficacité des mélodies. Si la propension du rappeur à se livrer avait déjà frappé à ses débuts (“mère tourmentée par tant de mouron”, Froid, 2012), elle gagne en importance au fil des années et de sa maturation artistique, atteignant son acmé sur Rooftop (“rien que j'ai erré, j'ai enterré pépé, j'ai enterré papy et j'ai enterré papa / là j'roule en Féfé, j'ai comme un goût d'pas acquis / j'aimerais tous leur parler des fois quand ça va pas”).

En faisant l’unanimité avec deux disques consécutifs, concrétisant à chaque fois la réussite critique avec un engouement populaire assez net, Sch a fini de convaincre la majorité des sceptiques. Si ses chiffres ne sont pas comparables à ceux des numéros 1 absolus du game, ils suffisent à lui assurer le statut de figure incontournable. Invité ces derniers mois sur les albums de têtes d’affiches majeures (Vald, Niro, Kaaris, PLK, Hamza), il a laissé transparaître une facette assez inattendue, celle d’artiste solidaire et ouvert à la collaboration -alors qu’il avait laissé planer ces dernières années des signes de bosseur solitaire peu enclin au mélange. Des nombreux invités de Rooftop (dont des noms franchement inattendus comme Gims ou Soolking) au discours déclamé au sujet des chiffres de ventes (pour l’amour de la musique, venez on s’en branle des chiffres, juste on kiffe la musique, ça fera du bien à tout le monde) et la force envoyée à son gros concurrent de la semaine, Gradur, Sch se place aujourd’hui en position de rappeur fédérateur, et donc, de leader potentiel. Après cinq projets en cinq ans, et une trace majeure laissée sur le rap de la décennie qui s'achèvera dans une vingtaine de jours, Sch est enfin prêt à changer de dimension.