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La notion de street-crédibilité a-t-elle encore un sens ?
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Hayce Lemsi lors de son interview avec Tarmac (DR)
Hayce Lemsi lors de son interview avec Tarmac (DR)

La notion de street-crédibilité a-t-elle encore un sens ?

La cohérence entre le vécu réel et le contenu du discours de certains rappeurs pose parfois question. En 2020, doit-on encore s’attacher au concept de street-crédibilité ?

Hayce Lemsi : “Si tu n’as jamais connu la rue, tu n’as rien à faire dans le rap”

Fin mai, une interview de Hayce Lemsi pour le média belge Tarmac a provoqué le débat sur les réseaux sociaux. Attaché à l’authenticité du discours et surtout à la cohérence entre l’image véhiculée par un rappeur et son réel vécu, il a livré en quelques mots sa vision personnelle de la notion de street-crédibilité : Un rappeur, c’est quelqu’un qui arrive avec une image, une histoire, une paire de couilles. On ne peut pas arriver dans un milieu aussi dur et se plaindre de sa violence. Si tu es un mec qui n’a jamais connu la rue, la réalité, la violence, la cruauté de ce monde, tu n’as rien à faire dans le rap. T’es le bienvenu, mais à tes risques et périls. Ne viens pas te plaindre si demain on te piétine“. 

A première vue, la thèse défendue par Hayce Lemsi peut paraître quelque peu dépassée, à l’heure où le rap français s’est ouvert à un public large, et où tous les profils de rappeurs coexistent sans la moindre tension, d’autant que son propos est étayé maladroitement par la suite : c’est des fils à papa, ils n’ont jamais eu aucun problème dans leur vie. Ils prennent la place de gens comme moi, qui sont nés au bled, qui ont fait de la prison, qui ont été dans la rue toute leur vie, qui ont vraiment quelque chose à raconter, et qui ne font pas ça pour l’argent. A en croire ces déclarations, des profils comme Roméo Elvis ou Big Flo et Oli ne devraient pas exister dans le petit monde du rap français, tant leur musique est éloignée de “la violence et la cruauté de ce monde. 

Seulement, les extraits d’interviews qui ont le plus été diffusés sur les réseaux sociaux ne rendent que partiellement compte de la réflexion d’Hayce Lemsi, moins radicale qu’il n’y paraît : “Si t’arrives et que tu fais du rap super cool, que t’es pas un gangster, que tu fais du rap de bisounours, que tu prônes un message d’amour : dis le tout de suite. A ce moment-là, même les gangsta-rappeurs te donneront de la force. Tandis que si tu veux te donner un style, que t’es un bouffon et que tu t’es mangé des baffes toute ta vie, puis un jour tu mets un survet, une paire de requins, tu te fais des bouclettes et tu rappes dans une cité pour faire le chaud : t’es pas authentique. T’es un menteur”. Finalement, c’est bien le décalage entre l’univers très street de certains rappeurs et leur véritable vécu qui pose problème ici. Contrairement à l’idée véhiculée par le premier extrait d’interview choisi, Hayce Lemsi ne se met pas en opposition avec les rappeurs les plus lisses, et aurait même plutôt tendance à respecter les artistes en phase avec eux-mêmes. L’attaque vise donc directement des rappeurs connus pour insister sur leur rapport à la rue, au monde du crime, ou sur la lourdeur de leur casier judiciaire, alors que la réalité de leur parcours ne colle absolument pas. 

La crédibilité dans le rap, de MC Solaar à Lomepal 

A ses débuts en France, le rap ne pose aucune réelle question de crédibilité, et on ne distingue pas encore les rappeurs au vécu difficile de ceux nés avec une cuillère dans la bouche. A l’époque, la distinction se fait plus sur le positionnement : par exemple, un groupe commeNTM, jugé provocateur et revendicateur est mis en opposition avec MC Solaar, un artiste à l’image plus lisse et mieux acceptée par le grand public. Personne, à l’époque, n’attaque les membres du Suprême NTM sur leurs faits d’armes ou sur leur crédibilité à représenter le 93. Ce n’est que quelques années plus tard, avec le changement d’orientation des discours des rappeurs, que les premières tensions sur le sujet vont naître. Le rap se durcit, revendique de plus en plus son appartenance à un univers fait de business parallèle, d’armes et de violence, à l’image de Lunatic, qui frappe un grand coup avec Le Crime Paie en 1996. Fabe résume alors dans “Des durs, des boss, des dombis(1997) les questions liées à la notion de street-crédibilité : il fustige une partie de la scène émergente (le hip-hop est plein de gangsters en toc qui vivent dans des pavillons, nous prennent pour des couillons, parlent de crime mais ne tuent que des papillons) et fait directement référence à Booba (des MCs, qui s'font la guerre sur des maxis, parlent d'avoir du cash, n'ont pas assez pour prendre un taxi), alors érigé en symbole du décalage entre la réalité et le récit fait sur disque. 

Le questionnement autour de la nécessité d’avoir un vécu suffisamment dur pour pouvoir être crédible en tant que rappeur agite ensuite le milieu du rap de façon cyclique. Le débat est agité à l’époque du Crime Paie et du beef Fabe-Booba, il le sera quelques années plus tard quand MC Jean Gab1 viendra mettre un coup de pied dans la fourmilière avec J’t’emmerde, puis lors de la grande époque du rap de rue indépendant. Ces cinq dernières années, la question est revenue régulièrement sur le tapis, avec de nombreux rappeurs misant beaucoup sur leur passé criminogène : Lacrim, ses braquages et sa cavale ; Soso Maness, son rôle de gérant et la violence des rues marseillaises ; Sifax et son personnage tout droit sorti de GTA ; ou encore Booba et son casier judiciaire dans le clip de Bakel City Gang. La majorité du temps, le public a plutôt bien accepté le récit présenté par les rappeurs, et n’a pas remis en question leur légitimité à détailler leur inventaire d’armes lourdes ou à s’affirmer comme des tueurs sans merci. 

Miser sur un univers gangsterisé, déjà un argument de vente efficace par le passé, s’est révélé de plus en plus payant au fil des ans. On ne s’étonne donc pas aujourd’hui de voir, comme Hayce Lemsi le décrivait dans son interview, des rappeurs sans réel vécu jouer un rôle de durs pour convaincre le public. L’incohérence entre mode de vie et image reflétée s’explique de plus en plus avec l’orientation du rap français vers une dimension d’entertainment déjà bien acceptée aux Etats-Unis. Il y a une dizaine d’années, Rick Ross donnait par exemple une nouvelle impulsion à sa carrière au moment même où le public comprenait qu’il n’avait rien d’un trafiquant de drogues international, et que son passé était celui d’un gardien de prison. En France, il est plus difficile de miser sur un tel écart entre le personnage et son interprète (on se souvient des réactions quand Mister V a intitulé un des titres de son dernier album Gang), et c’est peut-être ce qui crée une telle confusion : les rappeurs mentent, mais pas trop. S’ils n’ont jamais vendu de drogues, ils vont vaguement raconter qu’ils en ont détaillé des quantités négligeables. Quitte à mentir sur son CV, pourquoi ne pas en faire des tonnes, et jouer sur la frontière entre réalité et fiction ? 

Entre street-crédibilité et politiquement correct

Reste que dans la musique, le dernier mot revient aux auditeurs, qui ne se posent pas toujours autant de questions sur le vécu de leurs artistes favoris. Au contraire : en s’ouvrant à un public de plus en plus large ces dernières années, le rap français s’est rendu compte qu’insister sur une image pouvait se révéler contre-productif.  Si une bonne petite cavale, une peine de prison ou une bagarre en public assurent évidemment une médiatisation, les médias les généralistes à forte audience (On n’est pas couché, Quotidien) ont ainsi bien plus de facilités à inviter des “rappeurs qui ne se considèrent pas comme rappeurs”, qui n’ont jamais fait de prison ou qui sont capables de reprendre leurs tubes en version acoustique (Lomepal, Soprano). Cette catégorie d’artistes a l’avantage de pouvoir plaire à un public peu à l’aise avec le rap, qu’il a toujours vu à la télévision comme un genre violent dont les représentants défraient la chronique et effraient les gentilles grand-mères (Joeystarr et ses frasques à la fin des années 90, Booba ensuite, Fianso ou Sadek plus récemment). Les rappeurs moins tendres en apparence ont bien sûr eu droit à leurs apparitions sur les plateaux (MC Jean Gab1 et son vécu XXL, Mister You, la prison et la cavale, Kaaris et son personnage de barbare sanguinaire à l’époque d’Or Noir), mais la proposition était alors moins pléthorique. A l’heure actuelle, savoir proposer un discours suffisamment sage reste avantageux pour conquérir le très grand public, celui qui imagine encore le rap français comme une caricature du clip de Still D.R.E. 

Difficile, pour le rappeur lambda, de jongler entre ces deux extrêmes, et finalement, de rester soi-même. Certains parviennent à maintenir un équilibre entre proposition artistique innovante, refus de se plier au trop politiquement correct, et capacité à toucher le grand public (Orelsan), d’autres misent sur leur évolution vers un profil plus cérémonieux (Oxmo Puccino), tandis que certains doivent jongler tant bien que mal avec ce qu’ils reflètent. C’est par exemple le cas de Nekfeu, plutôt paradoxal puisque malgré son engagement (prenez Marine le Pen et libérez Moussa” aux Victoires de la Musique, participation aux manifestations des Gilets Jaunes, etc) et son absence de politiquement correct, il conserve l’image d’un rappeur de bonne famille, là où d’autres rappeurs, moins hip-hop-friendly en apparence, mais plus lisses dans le discours, ont du mal à se faire accepter par les médias traditionnels. 

La question de la cohérence des discours dans le rap ne peut donc pas se résumer à une simple bicatégorisation des profils d’artistes, avec d’un côté les rappeurs street-crédibles au réel vécu, et de l’autre les rappeurs qui n’ont pas connu la rue, doivent prendre une guitare et croiser les jambes sur les plateaux télé. A l’heure actuelle, la diversité du plateau rap français permet à chacun de se positionner selon ses propres inclinaisons, et surtout, selon son propre public. La dimension d’entertainment, si elle est suffisamment assumée, n’interdit pas de mentir sur son CV ou d'exagérer ses faits d’armes, mais suppose deux choses : d’une part, comme le dit Hayce Lemsi, d’assumer quand les problèmes frappent à la porte ; d’autre part, de représenter une réelle plus-value, sans se contenter de coller dans le désordre un enchaînement de termes (bendo-four-binks) pour combler le vide.