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La Fouine vs Laouni : les 10 ans d’un album majeur
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La Fouine - pochette album "La Fouine VS Laouni"
La Fouine - pochette album "La Fouine VS Laouni"

La Fouine vs Laouni : les 10 ans d’un album majeur

Publié le 14 février 2011, l’album La Fouine VS Laouni cristallise toute la dualité de l’univers artistique de La Fouine. Il reste l’un des plus beaux succès de sa carrière.

Jeter un coup d'œil dans le rétroviseur, dix ans en arrière, permet de se rendre compte à quel point le rap français est un genre qui évolue plus vite que les autres. En février 2011, 80% des têtes d’affiche actuelles étaient totalement inconnues du grand public. Jul n’avait pas encore vendu un seul album, PNL n’avait pas entrepris sa mutation, Ninho n’avait pas encore 15 ans. Le rap-game français était alors dominé par le duel Booba-Rohff, voyait l’émergence de la Sexion d’Assaut et d’Orelsan, et l’arrivée d’une nouvelle génération de passionnés via les Rap Contenders. 

Il y a dix ans La Fouine était l’un des rappeurs français les plus plébiscités et médiatisés. Avec Aller-retour (2007) puis Mes Repères (2009), respectivement ses deuxième et troisième albums, il s’est imposé comme l’un des seuls rappeurs capables de s’ouvrir à un auditorat plus large que le public rap habituel, grâce à son penchant pour la chanson française. Il reste cependant très attaché au rap bête et méchant et aux histoires de rue, comme le prouvent sa série de mixtapes Capitale du Crime. 

Son quatrième album, La Fouine VS Laouni, fête donc cette année ses 10 ans. Publié le 14 février 2011 La Fouine VS Laouni est à l’époque l’un des événements rap de l’année. Particulièrement ambitieux (featurings avec The Game, Rohff, prods de Fabulous), il s’impose comme l’une des meilleures ventes de l’année, tous genres confondus. Projet majeur de la carrière de La Fouine, ce double-album est celui qui cristallise le mieux tout son univers et ses paradoxes. 

Un rappeur qui assume la dualité de son univers  

C’est un fait qui a toujours été reproché à La Fouine par ses détracteurs, et parfois même par ses propres auditeurs : d’un morceau à l’autre, on a l’impression d’être face à un rappeur différent, avec une autre personnalité. Un temps sérieux, parfois sentimental, influencé par la chanson française, il se transforme régulièrement en rappeur matérialiste, obsédé sexuel, et violent dans ses propos. Jusqu’à la sortie de La Fouine VS Laouni, cette dualité crée une impression globale d’incohérence dans l’univers du rappeur. Avec cet album, La Fouine assume enfin complètement sa double-personnalité. Le premier CD est un concentré spectaculaire d’égotrip, de punchlines salaces voire très salaces, et de rap extrêmement décomplexé ; le deuxième CD, est entièrement dédié à l’autre facette de La Fouine : du rap que l’on peut écouter avec ses parents ou avec ses enfants, de la chanson, des sonorités pop ou RnB. 

Plus qu’un lunatisme un peu trop affirmé, l’origine de l’univers scindé de La Fouine trouve plusieurs explications, un peu comme l’origine des cicatrices du Joker dans The Dark Knight de Christopher Nolan. Au cours d’une interview dans On N’est Pas Couché, qui deviendra l’un des moments marquants de la relation entre Laurent Ruquier et le rap, le rappeur laissait ainsi un certain nombre de versions se chevaucher.La raison pour laquelle j’ai séparé ces deux CDs, c’est que j’ai une fille de 7 ans. Un jour, en écoutant un de mes précédents albums, je me suis rendu compte que j’en avais marre de zapper plein de chansons (rires)” ; quelques minutes plus tard, c’est une autre explication qui fait surface : “avec mes potes, on s’insultait avec beaucoup de gros mots, on rigolait, beaucoup de vannes. Et quand je rentrais chez moi le soir, jamais j’aurais pu prononcer ce genre de mots devant mes parents !. La dernière cause de ce dualisme est évoquée un peu plus tard : “Au quartier, j’écoutais NTM avec mes potes, mais quand je rentrais chez moi, j’écoutais Jacques Brel. 

A mi-chemin entre Alkpote et Jean-Jacques Goldman

Quelle que soit la véritable raison de la double-personnalité artistique de La Fouine à l’époque, le public s’y retrouve. Il apprécie de voir le rappeur assumer pleinement chacune des facettes de son univers, d’autant que le fait de scinder l’album en deux lui permet de se lâcher complètement, en particulier sur le côté La Fouine, celui qui se veut vulgaire et aussi vicieux que possible. Le CD1 est sans doute l’un des albums les plus obscènes de la décennie, avec une quantité assez folle de rimes très sales. On ne les citera évidemment pas toutes, mais pour rendre compte de la gratuité du propos de La Fouine, en voici une petite sélection : “il est blanc, il est bon, il est chaud mon Fouiny Juice“ ; “J'aimerais tellement te dire que t'es pas ma chienne, mais ces mots sonnent faux, oh, oh, oh” ; “La chatte à la chatte à la soeur à la mère à Guerlain” ; “Petit bord est tombé sur une teub et ça fait mal” ; etc. Bouteilles d’alcool, voitures de luxe, insultes en tous genres, immoralité assumée : tout est volontairement démesuré (t’as une poussière dans l’oeil, attends j’sors le lance-roquettes). Si La Fouine n’était pas une superstar du rap en 2011, et que l’album ne s’était pas vendu à plus de 200.000 exemplaires, on pourrait presque croire à une parodie de rap hardcore. 

Le contraste est d’autant plus frappant que le deuxième disque est à l’opposé de ce rap bête et méchant proposé en entrée. Avec des titres comme Les Soleils de Minuit, Les Vents Favorables, ou Elle venait du ciel, La Fouine livre des titres grand public, exempts de toute vulgarité, plus chantés que rappés. Il se permet même de proposer des textes empreints d’émotion et de poésie, comme Papa (Et si je garde en moi toutes les blessures du passé / C'est pour me rappeler tout ce que tu as fait pour moi / Dans mon jardin secret les mauvaises fleurs ont toutes fané). Excepté le nom de son interprète, aucun rapprochement n’est possible avec le premier album. Concrètement, La Fouine VS Laouni est un album dont la première partie aurait pu être ghostwrittée par Alkpote, et la deuxième partie par Jean-Jacques Goldman. 

La Fouine VS Laouni, 10 ans plus tard  

Avec dix années de recul, La Fouine VS Laouni constitue l’apogée de la carrière de La Fouine. Sur le plan médiatique, il est aux sommets : comme le dit Laurent Ruquier en ouverture de son interview, “le rap est très peu présent en télévision sur les chaînes de télévision généralistes”, et il faut vraiment dépasser un certain seuil de popularité pour y  accéder. Même chose en radio, où, chose exceptionnelle, il obtient deux semaines complètes de promotion dans l’émission Planète Rap, chaque semaine étant consacrée à un disque. 

Le double-album cartonne dès sa sortie : pour la première fois de sa carrière, La Fouine devient numéro 1 des ventes, détrônant Nolwenn Leroy et s’installant dans le top pendant 41 semaines. Il finit sur le podium des plus gros vendeurs rap de l’année aux côtés de Soprano et Orelsan. Sur le plan artistique, le fait d’assumer sa double-personnalité lui permet de donner le meilleur dans chacun des registres choisis : il n’a jamais été aussi décomplexé et vulgaire que sur l’album La Fouine, n’a jamais chanté autant de belles choses que dans l’album Laouni. La réussite de ce projet est confirmée quelques mois plus tard avec la mixtape Capitale du Crime 3, quasiment une suite à ce CD1 si violent, vulgaire et gratuit ; et surtout deux ans plus tard avec l’album Drôle de Parcours, lui aussi numéro 1 des ventes et écoulé à 200.000 exemplaires.