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Rap français : il faut rendre à La Fouine ce qui appartient à La Fouine
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La Fouine (photo : DR)
La Fouine (photo : DR)

Rap français : il faut rendre à La Fouine ce qui appartient à La Fouine

La Fouine a sorti fin janvier dernier son septième album studio, Bénédictions. Une bonne occasion de revenir sur son parcours, ses évolutions et ses accomplissements, peut-être un peu oubliés aujourd’hui.

Le 27 janvier dernier, en réponse à une fan faisant les louanges de son dernier album Bénédictions sur Twitter, La Fouine a tweeté à son tour une réponse inattendue : “C’est mon dernier album savourez le Bénédictions”. Les réactions, classiques, sont allées du fan attristé d’apprendre cette retraite si soudaine au troll souhaitant longue vie et nikoumouk au rappeur. Une autre réponse a été, elle aussi, plutôt convenue : “Salam à tous, juste pour prévenir qu’en faite "J’ai menti., précise finalement La Fouine trois jours plus tard sur le même réseau.

Cette communication hasardeuse est symptomatique des récentes années de la carrière de Laouni, ponctuées de mèmes subis (la malédiction La Fouine) ou assumés (le #GnaGnaGnaChallenge). Mais ce genre de maladresse a caché dans le “débat public” une réalité, celle d’un Laouni qui gère plutôt bien sa, disons, troisième partie de carrière. Celle où il n’est plus la tête d’affiche qu’il a autrefois été, sans se renouveler radicalement, mais maintient sa musique à flot. Son dernier album Bénédictions rappelle surtout, peut-être, une chose : ces dernières années plus accidentées pour La Fouine ont tendance à éclipser le (drôle de) parcours qu’a eu le rappeur de Trappes en bientôt 20 ans de carrière officielle. Un CV plus glorieux que ses détracteurs voudraient bien le faire croire.

Le péché originel de La Fouine

“Bravo La Fouine. Bonne chance pour la suite, j’pense que c’est bien parti”. Après le petit quart d’heure de performance de La Fouine dans le studio de Planète Rap, pendant lequel il a rappé sur des versions instrumentales de Dr. Dre, Will Smith et Shaggy, Fred Musa ne cache pas être impressionné par la performance du rappeur de Trappes. Il vient de passer son audition en direct dans le cadre du concours Max de 109 organisé par la radio Skyrock et la maison de disques Sony. En 2002, La Fouine est alors un rappeur méconnu du public. Mis à part un premier maxi en 2001, J’avance(et son morceau titre contenant un featuring de… Casey !) et quelques apparitions sur des mixtapes, il n’a pas eu de vraies plateformes pour se faire connaître. Le concours est une aubaine pour ce jeune homme aux deux premières décennies cabossées, élevé par des parents divorcées à Trappes (Yvelines), passé par la case prison (pour jeunes et pour “grands”) et gagnant sa vie comme animateur à la mairie de sa ville.

Si le concours est à l’époque observé de manière circonspecte par le milieu rap, traversé par de vifs débats sur la “commercialisation” de sa musique, La Fouine s’en fout. “Toute mon enfance, j’ai entendu des mecs dire “je rappe par amour, pour le hip-hop”, dira-t-il en 2007 au magazine Slam, alors qu’il enregistre son deuxième album Aller-retour. Je pensais vraiment que c’était comme ça. Mais en rentrant dans l’industrie du disque, je me suis rendu compte que c’était pas vrai. Tous ces rappeurs, malgré qu’ils [sic] aiment le rap comme je l’aime, ils rappent tous un peu pour le fric. Et je voulais juste l’entendre dans le rap, au moins une fois. Combien t’ont déjà dit qu’ils rappaient pour le fric ? Tu vas leur demander de rapper avec toi, ils vont te demander un cachet. 

Cette expérience lui inspirera le morceau J’rap pour le fric sur son premier album, Bourré au son, sorti en 2005, tout de suite en major, chez Sony. Le disque marquera le point de départ d’une discographie avec laquelle La Fouine a incarné une certaine philosophie du rap français jusqu’au pic de sa carrière avec La Fouine Vs Laouni : celle qui suit au pas de course les dernières tendances américaines sans complexe. “On est tous cainris”, affirmait-il à sans broncher à propos des rappeurs français en 2007 au magazine Groove. “Le rap n’est pas né à Saint-Denis, mais à New York. Si vous aimez le rap et que vous vous respectez, ne critiquez pas le rap américain. Je ne veux pas que les gens fassent du rap américain, mais qu’ils soient à la page”. Un principe qu’il a systématiquement appliqué, avec une personnalité assez marquée pour ne pas sonner comme un simple copier-coller de ses inspirations US. Il l’a résumé de manière assez simple sur Bafana Bafana en 2011 : “J'fais pas du rap français : j’fais du rap en français”.

Alors que le rap hexagonal commence au milieu des années 2000 à se durcir dans le propos et dans le son, et à s’affirmer en distance d’un rap US en plein basculement esthétique vers les sonorités sudistes en tous genres, La Fouine décide, lui, de suivre ses envies. Une musique plus foisonnante, où il assume lui même les refrains chantés, avec ou sans Auto-Tune. Entre les inspirations dancehall et G-funk de Bourré au son (majoritairement produit par Animalsons), les influences dirty south et du son Aftermath sur Aller-retour, le son opulent du rap de Miami de l’époque sur Mes repères (DJ Khaled, T-Pain), chaque album de La Fouine a embrassé pleinement certaines tendances du rap US, de manière plus accessible et lumineuse que ses pairs (Booba, Mac Tyer). Une “désinhibition musicale” décuplée sur les premières mixtapes Capitale du crime (volume 1 en 2008, volume 2 en 2010), laboratoires à idées et cours de récréation dans lesquels il a surtout développé son côté rappeur cabotin, volontairement écervelé à en être parfois drôle.

La Fouine, Laouni et... Fouiny Baby ?

Malgré la dichotomie du titre de son quatrième et double album, La Fouine Vs Laouni, il y a en fait trois artistes qui cohabitent chez le rappeur de Trappes. Le rappeur “inconscient”, “l’enjailleur”, Fouiny Baby, qui jongle avec les vulgarités et a eu pour devise de suivre constamment les dernières tendances US. C’est celui de titres comme Fouiny Flow, Reste en chien, Ma tabatière, Cherche la monnaie, Ça fait mal… et de tous les titres du premier CD de La Fouine Vs. Laouni (on en parle plus bas). Il y a ensuite le rappeur français “classique”, celui qui a commencé sous le nom de Forcené pour devenir La Fouine, plus terre à terre, montrant une sensibilité pour des thèmes dans ses chansons : la séparation de ses parents sur Peace on Earth, les rapports difficiles à l’Etat et sa police sur Laissez-moi dénoncer et Contrôle abusif, son amour du Rap français… Enfin, il y a le chanteur, voire même le chansonnier. Un aspect qui était perceptible par moments sur ses premiers albums, sera entièrement adossé à son prénom Laouni sur son cinquième album, et réussira à s’accomplir pleinement sur certains titres de Drôle de parcours (J’avais pas les mots, À l’époque).

Par moment, il a réussi synthétiser ces tendances qui se complétaient. Un titre comme Du ferme, sur Mes repères, en 2009, combine son envie d’écrire des chansons à son ancrage dans des codes proches du rap français de l’époque, tout en étant sensible aux évolutions du rap US - on peut imaginer assez aisément les Lil Wayne ou T-Pain de cette période poser sur ce type d’instrus. 

Paradoxalement, La Fouine vs Laouni constitue le pinacle de sa carrière mais aussi le moment où il a tracé ses propres limites. Sur ce double album, La Fouine a passé sa musique à la centrifugeuse et séparé son côté rappeur volontairement bas du front et insolent à son côté chanteur sensible. Le résultat a permis de maximiser ces deux aspects de son éventail musical. Sur la partie La Fouine, il n’a jamais été un MC aussi tranchant, drôle, percutant, divertissant et dans son temps, entre trap d’Atlanta et rap clinquant de Miami, bien aidé par les productions de Street Fabulous et Gun Roulett. Sur la partie Laouni, il n’a jamais été aussi proche de ses ambitions de faire de la chanson populaire et de la variété française bien écrites et interprétées, tout en étant portée par des producteurs à l’ADN rap (Skalp, Blastar, Cannibal Smith…). Il était alors en pleine possession de son esthétique, et même ses esthétiques musicales. Mais cela a peut-être créé une confusion dans l’esprit du public, à une époque où la fracture entre rap grand public et rap hardcore recommençait à se creuser de plus en plus. La Fouine n’a pas vraiment voulu choisir, contrairement à un compère comme Soprano passant de plus en plus du côté d’un rap pop. D’autant qu’avec l’histoire du passage à tabac par son service de sécurité de quelques spectateurs malintentionnés lors d’un festival en Belgique, en mai 2011, La Fouine a égratigné son image d’ancien mauvais garçon devenu fréquentable.

Extinction puis retour de flamme

Rap hardcore tout en étant grand public. C’est un équilibre difficile qu’il a essayé de retrouver sur son cinquième album, Drôle de parcours. Non pas que l’album soit totalement raté : J’avais pas les mots et Ma meilleure ont été des tubes incontournables ; Paname Boss un banger qui a fait sensation, entre son aspect collégial et la fameuse phase de La Fouine qui a été interprétée pour une pic à Booba (“J'entends ce clash sur toi partout sur les ondes / Mais comme un appel à la mosquée : tu peux pas répondre”), ce que La Fouine a toujours démenti. Mais d’autres morceaux passaient à côté de son envie de faire du crossover réussi (Demain on verra). Comme si en montrant les éléments de sa formule de manière séparée sur l’album précédent, la magie n’arrivait plus vraiment à opérer. Son choix, l’année suivante, de réaliser un album à la couleur, globalement, pop édulcorée avec son collectif Team BS, le réunissant avec ses cadets Sindy, Sultan et Fababy, l’a sans équivoque éloigné du public rap, en plein enracinement et durcissement de l’esthétique trap - genre qu’il a pourtant participé à démocratiser. Une image plus lisse qui s’est dédoublée de la féroce campagne menée par Booba en 2013, basée sur les fuites de fichiers STIC de plusieurs rappeurs suite à des canulars téléphoniques. La Fouine était concerné par ces indiscrétions, et la mention d’une “agression sexuelle sur mineur” était une formidable aubaine pour Booba - même si dans cette escalade du “trash talk”, ces accusations graves sans véritables fondements avaient de quoi questionner sur les limites de ce jeu, La Fouine étant, comme Booba, père de famille. Dans cette guerre d’image, La Fouine a toujours nié ces accusations, s’est longtemps contenté de répondre en musique (Autopsie 5, Aubameyang), puis a finalement décidé de dévoiler son casier judiciaire dans une interview pour Rapunchline. Un document vierge, mais sans doute le mal était-il déjà fait aux yeux d’une partie du public.

Ces enfantillages l’ont, de la bouche du rappeur, lassés. Et malgré un retour à des directions rap plus dures dès fin 2014 avec Capitale du crime 4, il a sans doute trahi à demi-mot son état d’esprit d’alors sur le morceau Saha : “J'ai plus l'temps d'faire du rap gros ! / Album, mixtape, tralala, promo !. Plus qu’un manque de temps, c’est d’envie que Laouni a manqué, comme il l’expliquera quatre ans plus tard dans Good Morning Cefran, sur Mouv’ : “J’avais plus l’envie. Mon père vit au Maroc, j’allais le voir de plus en plus souvent, et puis j’en ai eu marre de rentrer. Je me suis installé là-bas aussi [...] Un matin, je n’ai plus eu l’amour de me lever de mon lit pour revenir en France et faire cette musique. Je suis resté tranquille dans mon petit cocon. Ainsi, trois ans ont séparé Capitale du crime 4 et Capitale du crime censuré, et sur cette dernière mixtape, La Fouine donnait trop l’impression de vouloir raccrocher les wagons des nouvelles tendances du rap. Et entre temps, avec Nouveau monde, La Fouine n’a pas convaincu le grand public sur des registres plus ouverts et dans l’air du temps, malgré un single qui a un peu tourné (Insta, avec Lartiste).

L’album, sorti en mars 2016, a peut-être aussi manqué la réforme de la prise en compte du streaming… Mais de son côté, il fallait sans doute à La Fouine retrouver les mécanismes qui lui ont donné envie de rapper. Il l’a d’abord fait dans une série de morceaux en retravaillant des classiques de rap français, modernisés à sa sauce, mais toujours l’oreille penchant du côté des US - on pense parfois au style de Meek Mill à l’écoute de ces titres. Un double retour à la base, dans l’exécution et dans la référence, pour cet artiste qui a toujours revendiqué son amour pour le rap français (cf. son morceau Rap français sur Mes repères). L’album Sombre qui a suivi montrait déjà un rappeur qui avait retrouvé quelques sensations. Pour Bénédictions, sorti cette année, La Fouine a été davantage fouiller dans ses souvenirs pour nourrir ses textes, dans un mélange de rap français classique et de sonorités plus actuelles, sans caricatures (sauf Kiki, mauvaise reprise du In My Feelings de Drake, et Narcos, clin d’oeil téléphoné à la série Netflix). Globalement, Bénédictions montre un La Fouine plus à l’aise avec sa musique et en phase avec lui-même. En 2018, il disait chez Mouv’ à propos de son nouvel état d’esprit : “La musique pour moi, c’est devenu un kif. J’ai pas besoin de ça. Avant, quand je sortais un disque, j’avais la boule au ventre, je me disais “mince, il faut que ça marche, que j’aille faire toutes les émissions radio”… Aujourd’hui c’est tranquille, je vais à une ou deux émissions que j’ai envie de faire, et je vais me reposer, tranquille. Je n’ai plus envie de me prendre la tête”. Une décrispation qui se sent dans la musique de La Fouine. Et vu le parcours du rappeur, qu’il arrête ou qu’il continue, il a au moins mérité en bientôt vingt ans de carrière de juste se faire plaisir.