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La Fève, cette pépite dont le rap français avait besoin
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La Fève - photo promo
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La Fève, cette pépite dont le rap français avait besoin

Pour célébrer la sortie de son album ERRR, focus sur La Fève, ce jeune prodige du 9-4 qui a déjà tout pour se faire une place parmi les plus grands du rap game.

L'année 2021 approche doucement de sa fin et avec toutes les grosses sorties rap français de ces dernières semaines, on pensait naïvement être arrivé au bout de nos surprises. C'était sans compter sur  La Fève qui sans crier gare a choisi de lâcher sa nouvelle mixtape ERRR ce vendredi 17 décembre.

Si vous faites partie « des vrais et de ceux qui ont quelque chose dans la tête », vous avez forcément écouté Kolaf, son EP en collaboration avec le beatmaker Kosei. Cela étant, vous savez à quel point la sortie de ce nouveau projet du rappeur originaire de Fontenay-sous-Bois est un petit événement sur la planète rap. Que ceux qui prennent le train en marche ne s'inquiètent pas, on vous dit tout sur ce nouveau prodige et représentant autoproclamé de la « new-wave » du rap français.

Started from Soundcloud

Aujourd'hui âgé de 21 ans, c'est autour de 13-14 ans que Louis de son vrai nom pose ses premiers flows. Il lâche des freestyles au collège avec son pote Dundy et se liera d'amitié quelques années plus tard avec Khali et S-Tee. Ensemble, cette joyeuse troupe formera l'écurie du label Walone, une structure qui promet d'emmener son art encore plus loin. Mais avant ça, c'est sur Internet que l'aventure a commencé pour lui.

Pur produit de la génération Soundcloud, c'est sur là-dessus que le jeune MC fera ses premières armes au micro. S'il souhaite privilégier la plateforme au nuage orange plutôt que Spotify ou autre service de streaming, c'est parce que celle-ci lui permet de lâcher des morceaux comme bon lui semble et de laisser libre cours à sa créativité sans subir la pression du public. Et puisqu'on parle de créativité, La Fève a rapidement trouvé sa patte et s'est positionné sur ce qu'il appelle lui-même « la musique de nuit ». Tout simplement car l'artiste n'est jamais autant inspiré que lorsque le silence nocturne l'enivre et que le rayonnement des étoiles et de la lune s'aligne à sa fenêtre.

De cette inspiration naîtra un premier projet, Misanthrope, mais surtout sa série de trois EP estampillés « Nocturnes » lâchés entre 2018 et 2020. A l'écoute de tous ça, on constate que si Misanthrope propose un rap plutôt technique et nerveux, les trois itérations de Nocturnes livrent quelque chose de plus planant et posé. Si vous permettez l'expression, entre ces deux projets, c'est le jour et la nuit.

Si vous vous demandez pourquoi la nuit a pris une tel place dans son art, la raison à cela est plutôt cocasse. Alors qu'il a définitivement installé son studio chez son pote Styco à Fontenay-sous-Bois, lui qui avait l'habitude de rapper speed et fort s'est vite retrouvé confronté à la colère de ses voisins. En même temps, voir la tranquillité de ses nuits bouleversée par la fougue d'un MC affamé, c'est plutôt contraignant. Conscient que cette situation ne peut plus durer, c'est à partir de là qu'il décide de se calmer pour adopter ce flow nonchalant qu'on lui connaît désormais. Après tout, rien de sert de rapper vite si c'est pour ne rien dire. Et puis comme il le dit lui-même : « Les vrais rappeurs savent mettre les espaces où il faut ».

Preuve que le rappeur fait de la musique en roue libre et toujours de façon spontanée, il a également partagé d'autres skeuds sur Soundcloud, à l'image de ses compilations de morceaux en vrac Empty The Bin !, mais également plus récemment un mini-album nommé Paris-Michigan. Une pépite particulièrement difficile à dénicher puisque celle-ci n'est restée en ligne que pendant une petite heure ((le 31 juillet 2021 de 22h30 à 23h30) avant d'être définitivement supprimée de la plateforme. Tout ça c'est bien beau, mais ne vous y trompez pas, c'est bien Kolaf, sa mixtape réalisée en collaboration avec le beatmaker Kosei que La Fève va réellement prendre son envol.

Kolaf, ça tape fort

La connexion avec le beatmaker Kosei se fait sur Instagram. C'est après avoir écouté le projet de Khali, sur lequel il a signé quelques prods que le producteur le contacte par message privé. De là, les deux artistes s'apprécient et commencent à faire du son ensemble. Dans les colonnes des Inrocks, La Fève confiait : « j'ai vraiment l'impression que c'est le ciel qui me l'a envoyé. C'est vraiment ce que je cherche dans la musique : les mélodies et la 808, ce sont mes prérequis. Au départ, j'avais peur, je trouvais ses prods trop belles et je me trouvais trop nul pour elles. Je venais tout juste de commencer l'autotune et j'avais peur de les saccager ».

Au diables ses appréhensions, l'artiste sautera finalement le pas et avec le producteur, il co-signera la mixtape KOLAF. Loin de l'ambiance des EP Nocturne, l'opus propose des sonorités bien plus dans l'ère du temps et figure assurément parmi les projets les plus marquants de 2020. Fort d'une énergie captivante et d'une alchimie parfaite avec son producteur, le rappeur se laisse aller et affirme dans ses textes sa volonté farouche de percer. Pour concrétiser sa vision, il  s'en donne les moyens et enchaîne les bangers mélodiques d'un flow autotuné toujours plus ensorcelant.

Résultat, L’EP va connaître un succès retentissant auprès du public en cumulant plus de 430 000 streams sur Spotify après moins d'un mois d'exploitation. En septembre dernier, soit un an après sa sortie, son aura n'a rien perdu de son éclat puisque Kolaf a atteint le nombre stratosphérique de 4 millions d’écoutes, uniquement sur Spotify. Plutôt pas mal pour un gars de l'underground non ?

Pourtant, avec le recul, le jeune chimiste n'en est visiblement qu'à demi-satisfait. En mai dernier, toujours aux Inrocks, il déclarait : « On a fait de gros chiffres sur KOLAF, mais je ne peux même pas visualiser le nombre de personnes que ça représente. Après, pour te parler succès, ce n’est pas que je n’aime pas ma musique, mais je pourrais te dire que les gens, ils abusent. (…) J’ai bien aimé KOLAF, mais je trouve ce succès injustifié et je vais essayer de le justifier».

*Ne pas se reposer sur les lauriers et placer toujours plus haut son niveau d'exigence, tel est donc le moteur de l'ambition de La Fève. Galvanisé par son dernier succès et désireux de prouver qu'il est capable de faire encore mieux,* il est rapidement passé à la vitesse supérieure avec le single « Mauvais Payeur », premier extrait de sa mixtape fraîchement sortie ERRR,

Preuve s'il en était besoin que La Fève sait surprendre et faire preuve d'audace, son titre mélancoliquement sombre et sublimé par un clip très esthétique en noir et blanc sample l'OST « Dirtmouth » tirée du jeu vidéo indépendant, Hollow Knight. Vous trouvez ça lourd ? Et bien sachez que ce n'est rien comparé au reste du projet. C'est en tout cas ce qu'a affirmé l'artiste lui-même. Pour lui, c'est clair et net : « Mauvais payeur, c'est mid dans le projet ». Nous voilà prévenus.

ERRR, un vomi musical de génie

En 2018, dans l'introduction de l'EP Nocturnes premier du nom, La Fève prophétisait : « Je vais bientôt briller ». Plus de trois ans plus tard et au vu du nouveau projet qu'il vient de nous livrer, on est prêt à prendre les paris : 2022, c'est pour lui.

C'est presque insolent, mais on le dit. A deux semaines à peine de la fin de l'année, le rookie a vomi l'un des projets les plus ambitieux, créatifs et qualitatifs de 2021. Et non, le terme « vomir » n'a pas été choisi au hasard puisque l'artiste confirme lui-même dans son morceau « OTW » que le titre de sa mixtape, ERRR, reprend tout bêtement l’onomatopée d'une bonne grosse quiche.

A l'instar d'un Kanye West, génie créatif duquel il revendique l'inspiration au point de lui dédier un morceau, qui en 2018 livrait une série de projets concis, La Fève a fait lui aussi le choix d'un ensemble court. Sa mixtape ne dure pas plus de 39 minutes, mais contrairement à Yeezy qui n'aura gardé que sept titres pour atteindre cette durée, le rappeur du collectif  Walone en propose 18 au total. Comprenez donc que la majorité des titres de ERRR ne durent qu'entre 1 et 3 minutes, rarement plus.

https://www.youtube.com/watch?v=-sUgZcp4HVk

Mais ceci n'est en aucun cas gage de faiblesse ou d'un manque cruel d'inspiration, bien au contraire. C'est même l'une des grandes forces du projet : tout est cohérent, sans fioriture et calibré au millimètre près. En fait, les titres de cette mixtape s'enchaînent tous sans transition, l'écoute est rythmée et on n'a pas le temps de s'ennuyer. On a presque l'impression que le rappeur a voulu lâcher un freestyle de 40 minutes dans la pure tradition hip-hop, tout en technique et en mélodie.

Contrairement à Kolaf, les prods ne sont plus signées Kosei, mais sont toujours aussi inspirées. Aux machines, le MC a sollicité toute une palette de compositeurs issus, comme lui, de la nouvelle vague du rap francophone. On peut citer dans le lot Lyele Gwapo, Jead, Bricksy & 3G, DAIGO, DoomX, FREAKEY!, Kosei, Fakri Jenkins, Demna, Bayadis, S2000 & Rosalie du 38. Une diversité de beatmakers talentueux qui vient sublimer les variations de flows et rimes autotuné d'un MC qui du haut de ses 21 ans, en a déjà clairement sous le capot.

Capable de kicker sale autant que d'offrir des envolées lyriques entraînantes, La Fève brille d'inventivité et s'inscrit d'emblée parmi les MC les plus techniques et mélodiques de sa génération. Techniquement, il peut se vanter de suivre les pas d'un Alpha Wann ou d'un Freeze Corleone, tout en touchant la finesse mélodique d'un Laylow croisée avec l'énergie d'un Roddy Rich. Rien que ça.

Sur le fond, le rappeur réaffirme une nouvelle fois son plan de carrière et exprime encore un peu plus ses ambitions de braquer le game. Pour lui, sa vision est claire et il n'a pas peur de viser « La maille à P-Diddy ». Artistiquement, il en a les moyens, car même si ses thèmes flirtent clairement avec ceux du rap mainstream, il cultive sa différence dans sa manière de les aborder.

Loin d'adopter une formule de rap vue et revue, il parvient à compenser la simplicité de son vocabulaire par des rimes efficaces et une maîtrise technique impeccable. Le tout sur des sonorités toujours plus audacieuses. Au final, La Fève arrive à faire du rap de niche tout en s'appropriant les codes de ce qui marche. Prendre le meilleur des deux mondes pour créer quelque chose de nouveaux, n'est-ce pas cela finalement la marque des grands artistes ? En tout cas, sa formule risque de très vite payer puisqu'au vu du succès critique et de l'engouement que son projet suscite déjà sur les réseaux, c'est visiblement ça que le public voulait entendre.

Si ce projet a déjà tout pour offrir à La Fève une grande carrière, se pourrait-il qu'il disparaisse aussi vite qu'il est venu ? C'est bel et bien ce qu'il a laissé entendre à nos confrères des Inrocks : “Je pense que ce sera le seul grand format de ma carrière, où je vais montrer toute ma palette ». A partir de là, deux possibilités se dressent devant nous. Soit La Fève souhaite effectivement s'offrir une carrière éclair et éphémère, soit après ce projet, il reviendra aux formats courts et aux sorties spontanées de ses débuts. Mais à quoi bon spéculer ? Après tout, nous verrons bien. N'est-ce pas Orelsan qui en 2008 disait dans « Logo dans le ciel » : « j'ai tout mis dans le premier album, y'aura pas de deuxième ». Évidemment, on sait tous où il est arrivé désormais. Pour la Fève qui sait de quoi l'avenir sera fait ?