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La drill vient secouer le rap français
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GAZO x Freeze Corleone 667 - capture clip "Drill 4" (Jonathan Lopez)
GAZO x Freeze Corleone 667 - capture clip "Drill 4" (Jonathan Lopez)

La drill vient secouer le rap français

Née à Chicago, la drill a connu une seconde jeunesse à Londres, d’où elle est ressortie transformée, avant de devenir l’une des tendances majeures du rap français actuel.

Un schéma inhabituel  

A Paris c’est comme aux States, mais enlève au moins 10 ans” : cette phase de Booba posée sur un featuring Lunatic - La Brigade en 1996, et passée à la postérité depuis, a longtemps cristallisé l’un des principaux reproches faits au rap français. Accusé de copier-coller les tendances du rap US, avec qui plus est un décalage flagrant, il a progressivement su s’en affranchir, en particulier au cours des cinq dernières années, se recentrant sur lui-même. Des sonorités spécifiques au rap français se sont imposées et sont devenu dominantes, et même si nos rappeurs gardent une oreille tournée vers les différentes scènes américaines, cette semi-émancipation est déjà une belle avancée. 

Un schéma plutôt classique a donc permis d’expliquer la majorité des tendances sur lesquelles le rap français a surfé au cours de la dernière décennie : soit l’adaptation directe d’un son américain en vogue (la trap à la française de 2013-2015), soit la reprise de spécificités françaises qui ont prouvé leur efficacité (les beats reggaeton de Jul, l’afrotrap, etc). La grande tendance drill du moment vient casser ce schéma binaire : née aux Etats-Unis, mais complètement transformée par son passage en Angleterre, c’est un son et une imagerie venus d’Outre-Manche qui envahissent actuellement le rap français. 

La grande histoire de la musique Drill débute au début de la décennie 2010 à Chicago. De jeunes artistes comme Chief Keef ou Fredo Santana, membres de gang et plongés dans un quotidien de violence, émergent sur la scène locale et dépassent rapidement les frontières de l’Illinois. Plus qu’une sonorité précise, c’est l’imagerie globale de leur musique qui marque les esprits : comme une refonte des codes du gangsta rap des années 90, la drill de Chicago met en avant le mode de vie de ses auteurs, qui s’affichent avec des armes à feu, revendiquent parfois directement des meurtres, et décrivent une réalité très crue sans faire de détours. Plutôt que de se perdre en métaphores et en images indirectes, la scène qui émerge alors simplifie volontairement la forme pour aller droit au but et ne rien diluer de la violence de son propos. 

La métamorphose britannique  

Comme toute bonne tendance américaine, la drill de Chicago va s’exporter et se transformer en traversant l’Océan Atlantique. En France, elle se mélange avec la trap venue d’Atlanta et vient bouleverser le paysage rap. Hormis quelques spécificités hexagonales (on a moins de gangs et un taux d’homicide cent fois inférieur, par exemple), la drill telle qu’on la connaît chez nous reste cependant une adaptation assez directe de la version originale. En revanche, la scène rap anglaise, qui importe elle aussi ce qu’elle a entendu chez Chief Keef et d’autres, va conserver l’énergie et la violence de cette musique tout en lui imposant une couleur et un style purement britanniques. 

Sur le plan musical, la drill UK, à la base simple copie de la version originale, s’est lentement mais sûrement métamorphosée au gré des influences de ses artistes. Entre les influences caribéennes d’une part, les spécificités du rap anglais d’autre part (la grime, les mariages avec les musiques électroniques), la scène drill britannique façonne au fil des années un son à part, plus saccadé, moins nonchalant, et bourré d’adlibs en tous genres. Sur le plan de l’imagerie, ensuite, les drilleurs anglais sont naturellement contraints de ne pas reproduire certains schémas. Par exemple, là où la culture des armes à feu occupe une place prédominante chez les drilleurs chicagoans, les rappeurs britanniques ont le choix : soit mentir sur leur mode de vie, la législation sur les armes étant bien différente chez eux ; soit rester dans le réel, et donc faire de la présence de calibres une exception plus qu’une règle. Dans les faits, ils choisissent de rester fidèles à eux-mêmes, et la culture des armes blanches vient prendre la place de celle des armes à feu. Les agressions au couteau sont devenus un véritable problème outre-manche, et l’omniprésence des références à des attaques réelles dans les textes des drilleurs pose question. Le rappeur M-Trap a été jugé il y a deux ans pour meurtre, la justice a retenu la préméditation sur la base de ses textes, le juge déclarant mêmevous dites que la musique n’est qu’un divertissement mais je n’y crois pas, et je vous suspecte d’avoir attendu la bonne occasion pour commettre une agression.  

Les rapports entre musique drill et justice sont réellement orageux, et ce type de condamnation est loin d’être une exception : la police londonienne a poussé Youtube à bannir des dizaines et des dizaines de clips accusés de promouvoir la culture des gangs, obligeant même la plateforme de partage de vidéos à adopter une politique spécifique de censure pour le Royaume-Uni. De nombreuses vidéos tournées par les drilleurs font désormais partie des bases de données des enquêteurs, chaque tournage de clip doit doit faire l’objet d’une demande préalable, et on ne parle pas des concerts annulés ou encore des artistes purement et simplement interdits de publier de la musique. On en arrive donc à l’une des autres spécificités de la drill UK : le port de la cagoule ou du masque. Loin d’être un simple outil stylistique ou un moyen de se protéger des conséquences de la célébrité sur la vie privée, la cagoule remplit ici une fonction plus concrète : permettre à des artistes condamnés de continuer à rapper, éviter de s’incriminer pour des lyrics, contourner la censure des clips, et préserver son anonymat. 

La scène française : suivre ou innover ?   

Une fois n’est pas coutume, un son né à Chicago, exporté et transformé à Londres, va revenir dans ses propres frontières et influencer la scène américaine. Pop Smoke est évidemment le nom qui est le plus revenu aux oreilles des auditeurs français, mais il est loin d’être le seul : Fivio Foreign, Sheff G ou encore les G4 Boyz font vivre le mouvement à New-York. Les beatmakers anglais trouvent eux aussi une nouvelle audience hors de leurs frontières, placent des prods aux Etats-Unis et inondent internet de type-beats. 

De fil en aiguille, la tendance prend un peu partout : des superstars comme Drake se retrouvent cagoulées et affublées de doudounes Northface, des scènes inspirées de la drill UK émergent aux Pays-Bas, en Espagne ou en Australie. Conséquence logique de cette redistribution mondiale de la musique drill, la France a aussi droit depuis deux ans -mais plus particulièrement ces six derniers mois) à son lot de titres inspirés des sonorités britanniques. 

Du côté des suiveurs français de la scène anglaise, on est partagé : à l’image de la première vague drill chicagoan poussée entre autres par Kaaris à partir de 2013, on regrette que la scène hexagonale ne se soit pas encore appropriée le genre, et qu’elle reproduise majoritairement des sonorités déjà entendues sans y ajouter une spécificité locale, en particulier du côté des têtes d’affiche. Elle le fera peut-être avec le temps, ou avec des profils d’artistes plus portés sur l’innovation et la recherche d’une identité sonore précise. C’est du côté d’artistes moins exposés que la drill à la française pourrait prendre une inclinaison plus marquée, d’autant que certains la pratiquaient bien avant que le grand public s’y intéresse. Parmi les noms les plus actifs, Decimo (Mantes la Jolie), 1Pliké140 (dont le dernier projet, 1PLIKTOI, est intégralement orienté drill), Gazo (qui cartonne avec le quatrième épisode de sa série DRILL FR, en feat avec Freeze Corleone), Ziak, Negrito, ou les membres de collectifs plus larges comme CZ8, Chivas Gang, Lyonzon ou le 667, exploitent les sonorités drill avec une ambition différente. Kekra, influencé depuis ses débuts par les sonorités des différentes scènes britanniques, s’est lui aussi déjà essayé au genre avant le début de la vague française, avec une vision assez précise et un univers suffisamment marqué. On prend moins de risques artistiques du côté des grosses têtes d’affiche, avec des titres dans la veine de ce qui se fait déjà, mais une émulation suffisamment forte pour que la tendance s’impose à tous. Il ne se passe plus une semaine sans qu’un gros titre “xxxxx va sortir un morceau drill !” ne soit publié : Rim’K, Sch, Hamza, Ninho, Lacrim, Bosh, Kalash Criminel 

Plus marquée par l’application d’un certain type de sonorités et de la dimension street des textes, que par le mode de vie prôné par les drilleurs britanniques, la drill française n’en est encore qu’à ses balbutiements. Grosse tendance du moment, le fait qu’une majorité d’artistes se lance prouve que le mainstream a d’ores et déjà rattrapé ce mouvement né dans la contestation et la violence des rues. La scène hexagonale, certes naissante, se trouve cependant déjà face à un tournant : appliquer à la lettre une recette qui a fait ses preuves à Londres ou New-York, sans se l’approprier totalement ; ou innover par petites touches comme l’a fait la scène britannique, jusqu’à aboutir à un son typiquement français, voire une imagerie typiquement française.