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La discographie de Rocé décryptée
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Rocé - (photo : DR)
Rocé - (photo : DR)

La discographie de Rocé décryptée

Considéré par son public comme l’une des plus belles plumes du rap français, Rocé a publié il y a quelques jours un nouveau projet, "Poings Serrés". Ses sorties étant plutôt rares, et généralement espacées de plusieurs années, on se saisit de l’occasion pour revenir sur sa carrière.

Officiellement actif depuis 1996 et un premier titre solo paru au beau milieu d’un projet de Different Teep, Rocé s’est imposé au fil du temps comme l’un des profils les plus atypiques du paysage rap français. Plutôt affilié à des scènes dites alternatives, il s’est construit au fil des décennies une belle discographie, poussant chacun de ses concepts dans ses derniers retranchements.

2001 : Top Départ

Cinq ans après sa première apparition, Rocé s’est taillé une belle petite réputation grâce à des apparitions sur la compilation Première Classe aux côtés du 113, ou sur le deuxième album solo de Koma (Scred Connexion). Entre la fin des années 90 et le début des années 2000, une scission s’opère entre le grand public et les auditeurs désireux de revenir à un rap plus underground : avec Top Départ, Rocé s’impose comme l’un des très bons profils pour contenter la seconde catégorie. Cet album devient rapidement un petit classique pour ceux qui l’ont découvert à l’époque. Entre second degré (Il assume pas), titres oppressants (Pire que la fiction), pur kickage (On s’habitue) et moments d’accalmie (Plus d’feeling), le rappeur propose une galerie complète d’ambiances, et l’un des albums les plus solides de l’année 2001. C’est aussi son projet le plus axé rap pur et dur, avant que ses envies d’explorations musicales ne prennent le dessus. 

Le concept fou : Le clip de Changer le Monde, qui dénote à une époque où les univers visuels des rappeurs sont encore très sérieux : on y retrouve Zorro en train de voler un vélo à d’autres super-héros, Superman en train de danser le break … On se félicite qu’à l’époque personne n’ait collé à Rocé l’étiquette de “rappeur décalé” ou pire, “rappeur rigolo”, ce qui aurait été aussi absurde que terrible. 

Le morceau représentatif : Ricochets, avec sa prod frénétique, ses scratchs au refrain, et surtout cette plume déjà bien affûtée. Rocé enchaine les jeux de mots avec son pseudonyme (Ça y est j'suis prêt, fulgurocé” ; “Zorrocé” ; “Je fais volte-face et ferme ma gueule, qualité de Kaizerocé” ; “trace comme une Testarocé”, etc) et les belles formules : “on prend le mensonge parce qu'il risque de mieux coller / On finit par y croire, on plonge dans un univers codé / On a besoin d’fausses facettes besoin d'y être drogué / Parce qu’la vie en rose, c'est grâce aux verres des lunettes, désolé. 

2006 : Identité en Crescendo

Cinq ans se sont écoulés, et Rocé creuse un peu plus son identité de rappeur hors-format : l’album sort en indé, est distribué par Universal Jazz, de nombreux musiciens participent à la production (Archie Shepp, Jacques Coursil, etc), et une ghostwritteuse (Raqal le Requin) est créditée sur 10 des 13 titres qui composent la tracklist. Rocé manie de nombreux concepts philosophiques (L’un et le multiple, Nomades intérieurs), creuse l’Histoire (Problèmes de Mémoires), les contradictions françaises (Je chante la France), et surtout, dévoile tout son passif familial, son père, Adolfo Kaminsky, ayant oeuvré toute sa vie pour des mouvements de résistance et de libération des peuples (mon père a combattu Vichy et collaboration / Expert en faux-papiers, sauve les victimes de trahison). 

Le concept fou : Les Fouliens, un morceau dans lequel il décrit une foule d’un point de vue collectif (“une masse exécrable d'unités glutineuses qui s’empiètent dans les parcours”) et individuel (“le foulien ne connaît pas la honte”). Le titre est un véritable hors-format : il dure deux minutes, sa construction n’a rien du classique 16 mesures-refrain-16 mesures, la production ne ressemble en rien à une instru rap … 

Le morceau représentatif : Impossible de ne pas citer Je Chante la France, l’un des titres les plus médiatisés de la carrière de Rocé, qui sonne comme un hymne à tous les oubliés de la République (la pensée de Négritude, aux écrits d'Aimé Césaire / La langue de Kateb Yacine dépassant celle de Molière), y compris les héroïnes féminines, trop rarement citées (l'avancée d'Olympe de Gouges, dans une lutte sans récompense). louant la richesse de l’histoire française (Pays jalousé par tant d'autres, grâce à sa riche histoire), tout en posant la question de la frontière entre assimilation et oubli de ses origines (à force d'être intégré on finira ongle incarné). 

2010 : L’être humain et le Réverbère

Un album ambivalent : d’un côté, Rocé poursuit son exploration des concepts, comme en témoigne le titre, assez décontenançant ; de l’autre, il replonge tête baissée dans ses bases de pur rappeur, avec des couplets plutôt denses, une interprétation rythmée, et des prods moins expérimentales. Le visuel de la cover témoigne de cette dualité : le visage en gros plan du rappeur est coupé en deux, une partie étant dans l’ombre, et l’autre dans la lumière. En termes de contenu, Rocé propose une fois de plus une palette très large de couleurs : du storytelling (Le cartable renversé), de la pure philosophie (Des questions à vos réponses), de l’électro (L’objectif feat Hayet), et encore pas mal d’interrogations au sujet de la France et de ses contradictions (Au sujet de l’égalité). 

Le concept fou : Les singes, purement et simplement une reprise du texte de Jacques Brel. Il fallait oser. 

Le morceau représentatif : Si peu comprennent, l’un des meilleurs moyens de comprendre les intentions de Rocé avec sa musique (j'ai d'autres ambitions que de jouer au rappeur voyou, repenti, reconverti en bon bougre), d’entendre sa réponse face aux idées reçues (ils appellent ça du slam quand je fais un accapella"), et de comprendre pourquoi il s’éloigne tant des figures classiques du rap français (j'suis un des seuls trentenaires à rapper comme un adulte). 

2013 : Gunz n’ Rocé

Un titre d’album assez exceptionnel, une tracklist qui sent bon les années 90 avec la présence de Manu Key et JP Manova, des morceaux qui se répondent (Assis sur une pierre, Assis sur la lune) et encore beaucoup de concepts poussés dans leurs derniers retranchements. Rocé continue de revendiquer son héritage littéraire (J'rappe, langage soutenu, travail, révolution / Lecteur de Kateb, Fanon et consort") en refusant autant que possible les médailles et surtout l’ordre établi (J'aime guerroyer dans la langue, pas dans les cocktails / Remballe attirails, victoires et médailles / C'est pas mon combat) . 

Le concept fou : Habitus, un texte publié dans les manuels des lycéens des sections SES (Sciences Economiques et Sociales), qui traite d’une notion chère à Pierre Bourdieu : la manière de se tenir, de parler, de marcher, et, par extension, de sentir et de penser. Rocé explore l’idée et compare l’habitus des jeunes banlieusards et celui de la bourgeoisie : “les riches sont pas plus libres que toi / Eux aussi sont aliénés par leurs mots, leur code, leurs choix / Sauf que leur argot est bien vu, il est même courtisé. On retrouve une fois de plus chez le rappeur cette volonté de pousser ses auditeurs à s’approprier la langue française et à s’emparer de ce qu’il considère comme un véritable “passeport dans la guerre du langage français. 

Le morceau représentatif : En apnée, qui ouvre la tracklist, et constitue en 2013 le premier extrait de l’album avant sa sortie. En trois couplets denses, Rocé prouve une fois de plus sa avec les mots (La rue c’est cops et cité, c’est dur de coexister / Que des robots qui décident et des potos qui décèdent) avec cette mentalité inchangée (La street credibility vous allèche ? Bah j’vous la laisse) et surtout cette jolie crotte de nez au rap de la première moitié des années 2010, qui se perd dans la course à la punchline (les MC’s appellent punchlines ce que j’appelle écrire). 

2018 : Par les damnés de la terre (compilation)

Un projet très particulier, qui n’a rien à voir avec un album de rap, et sur lequel Rocé ne fait pas entendre sa voix. Par les damnés de la terre compile 24 titres enregistrés entre 1969 et 1988 par des artistes francophones venus d’anciennes colonies : Gabon, Cameroun, Guyane, Tunisie, etc. La démarche, qui correspond plus à celle d’un historien qu’à celle d’un rappeur, a plusieurs ambitions : donner la parole à ceux qui ont fait l’histoire, sans se placer du côté des vainqueurs ; transmettre leur mémoire et leurs luttes ; mais aussi creuser plus loin que le rap, dans ce que Rocé appelle “la poésie de l’urgence”. 

Le concept fou : Le projet en lui-même, d’autant que Rocé va au bout de sa démarche, en s’entourant de deux historiens, Naïma Yahi et Amzat Boukari-Yabara. C’est un véritable travail de recherche qui a été nécessaire, d’autant que certains titres n’avaient pas forcément d’existence officielle. 

Le morceau représentatif : Hommage à Mohamed Maïga, des Colombes de la Révolution, un titre qui résume à lui seul tout le travail entrepris par Rocé et ses acolytes pour sortir de l’oubli ces pièces d’histoire : le morceau, inédit, est “extrait des bandes retrouvées à la Radio Télévision du Burkina Faso et restaurées”. 

2021 : Poings serrés

Dernier projet en date de Rocé, avec un format plus court que ce qu’il avait produit jusqu’ici : 6 titres, pour un total de 15 minutes. Un petit projet qui ressemble à un footing de reprise, pour un rappeur qui n’avait rien publié en solo depuis huit ans. Entre temps, Rocé a beaucoup travaillé sur Par les damnés de la terre, que l’on évoque juste au-dessus, mais aussi sur un documentaire pour Arte intitulé Saveur Bitume. Comme il nous l’expliquait il y a quelques jours, Poings serrés correspond à une envie de se remettre en action : "Le rap c’est un sport [...] quand on arrête de pratiquer, on se ramollit, on reste assis sur ses acquis et c’est tout ce que je voulais éviter”. 

Le concept fou : Jingle Bells, avec sa prod inquiétante aux accents d’horrorcore, et son exploration de la notion de désenchantement : “L'heure tourne, y'a qu'le capitalisme

Dans l'reflet des boules de Noël” ; “Le jeu est fait par Bouygues / Le manège appartient à Bernard Arnault” ; “la roue tourne pas pour toi ; Pour toi elle n'essaie même pas” ; “Mickey est un traître” ; etc

Le morceau représentatif : Cxpitxlistes, un titre dans la veine de ses réflexions sur la société actuelle. Pour Rocé, le système capitaliste nous mène droit dans le mur, ce qui ne l’empêche pas de faire dans la pure poésie (J’aimerais transformer le malheur en fleur / Pour voir qui ferme le poing sur les épines) tout en prouvant que vingt ans après Top Départ, il a conservé une grosse dose d’autodérision (je me réchauffe grâce à mes gros sourcils).