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Kekra : sa discographie décryptée
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Kekra (© Fifou)
Kekra (© Fifou)

Kekra : sa discographie décryptée

Avec l'une des discographies les plus fournies du rap français, on revient sur les neuf mixtapes et album publié depuis 2015 par le rappeur Kekra.

En moins de cinq ans, Kekra s’est constitué l’une des discographies les plus fournies du paysage rap français, combinant forte productivité et niveau d’exigence toujours maintenu au plus haut. Surtout, il a su trouver l’équilibre entre une formule sans cesse renouvelée et une cohérence extrême dans l'enchaînement de ses projets, rassemblés en séries de plusieurs volumes (Freebase, Vréel). On revient donc sur les neuf mixtapes et albums publiés par le rappeur depuis 2015. 

2015 : "Freebase Vol.1"  

Tout premier projet de Kekra, Freebase n’est pas encore présenté comme un “volume 1” au moment de sa sortie, bien que la stratégie laisse comprendre implicitement qu’un premier échantillon ouvre la voie à une distribution plus large. Malgré une médiatisation quasiment absente, ce premier projet pose déjà toutes les bases de ce que sera la musique de Kekra par la suite : un flow malléable au possible accentué par des effets de voix volontairement appuyés, des prods difficiles à dompter, un univers très terre-à-terre, le nez enfoncé dans le bitume, et des images simples mais marquantes (j’suis capuché, Capri-Sun). Par ailleurs, il fait déjà preuve d’un certain sens du marketing en faisant apparaître un numéro de téléphone sur le visuel de la mixtape, numéro sur lequel ses premiers fans peuvent le joindre et discuter avec lui. 

Le morceau représentatif : Fais-moi voir, qui contient déjà la plupart des éléments de l’univers de Kekra : une prod qui met la pression, des répétitions interminables (le “motherfucker” du premier couplet, le “ce n’est pas un problème” du deuxième), un style totalement décomplexé (les backs), une personnalité quasi-présomptueuse, et des thématiques entre bicrave et recherche constante de liquidités. 

2016 : "Freebase Vol.2" 

Après un premier volume passé relativement inaperçu, ce second Freebase marque les premiers relais de l’actualité de Kekra par les médias rap. Niveau contenu, on reste clairement dans la continuité du premier projet : le rappeur pose un peu plus sa marque, et surtout commence à dévoiler plus directement ses influences par le biais de deux remixes. Si reprendre le Power de Young Thug n’a rien d’extrêmement original, on se surprend à voir un rappeur français poser sur That’s Not Me de Skepta, légende de la grime en Angleterre. 

Le morceau représentatif : Canne à pêche, un titre qui détaille la démarche de Kekra avec ses mixtapes gratuites: “j't'avais prévenu que j'les appâterai, hameçon et canne à pêche. L’analogie entre auditeurs et clients d’un dealer est assez claire : les échantillons gratuits sont là pour fidéliser, créer la dépendance. Encore une fois on apprécie son sens de la formule très particulier, comme quand il contracte les expressions “mentir comme un arracheur de dents” et “tu mens comme tu respires” pour aboutir à un improbable “comme arracheur de dents tu respires. 

2016 : "Vréel"   

Après deux mixtapes gratuites publiées sur ce qui s'apparente à l’époque au Datpiff français, Haute Culture, Kekra passe à la vitesse supérieure fin mai 2016 avec le premier volume de Vréel. Le changement d’échelle se matérialise par des clips plus professionnels, une légère promo, et un projet plus carré. Toujours très instinctif dans sa manière d’entrer sur le beat, il clame déjà fort son mépris pour le milieu du rap et son refus de se mélanger (on voudrait un feat, un refrain qu’est ce t’en dis ? NAN NAN) mais aussi pour le monde de la musique (l’industrie à la shnek pleine). 

Vréel marque les esprits des auditeurs grâce à quelques moments de grâce (Pinpon, Satin, Frap, etc). C’est aussi l’un des seuls projets où Kekra se laisse aller à un peu d’introspection en se dévoilant très prudemment sur Faut qu’je fasse : “Faut qu'je fasse le rebeu mature si j'rencontre ses rents-pa / Faut surtout pas qu'ils découvrent que j'suis comme tous les mecs d'en bas / Que j'ai passé mes journées dans l'hall à crier "viens y en a" / Que j'suis rien d'plus qu'un loubard, un débrouillard au passé lamentable

Le morceau représentatif : Premier titre un tant soit peu populaire de Kekra, Pas Joli_est encore aujourd’hui son clip solo le plus visualisé sur Youtube. Très équilibré, moins destructuré que ses singles précédents, il s’appuie sur un excellent choix de prod et un refrain efficace et entêtant. C’est aussi la période où Kekra commence à se démarquer par son sens de la mode. La moitié des commentaires associés à ses clips (celui de [_Satin](https://www.youtube.com/watch?v=QM7Lgg14yQg), par exemple) concerne ses sapes et la rareté des modèles portés, et ses rares interviews tournent autour de débats Balenciaga versus Zanotti. 

2016 : "Freebase Vol.3"  

Quatrième projet de Kekra en douze mois, ce nouveau Freebase peut être vu comme une version très poussée des précédents. Le rappeur y assume de façon toujours plus franche ses influences grime (Roll Deep Style), insiste sur les répétitions comme jamais (je gère” répété plus de cent fois sur le titre du même nom), fait preuve de son habituel sens de la formule (on agit en famille comme les reufrés Baldwin”) et se montre à l’aise sur des prods plus solennelles qu’à l’accoutumée (La Mort nous Guette et surtout Jeux). Il poursuit par ailleurs le travail d’introspection entrepris sur Vréel 1 avec le très touchant La Mort nous Guette (À l'aller entre reufs, au retour en soute, wesh / en pleine forme devant ses proches, j'sais pas où me mettre). 

Le morceau représentatif : Un titre qui explique en partie pourquoi Kekra reste un rappeur pour public averti : principal single de Freebase 3, Samosa est construit sur un refrain qui clame haut et fort “remballe ta schnek en triangle comme un Samosa. Efficace mais forcément handicapant quand on veut toucher un public large et non-averti. 

2017 : "Vréel 2"  

Après trois volumes de Freebase, Kekra lance la deuxième partie des travaux de la série Vréel au printemps 2017. Son positionnement reste ambivalent : à la fois ambitieux, avec des singles efficaces (Sans Visage) et des clips soignés, le personnage de Kekra est toujours très détaché, peu accessible en promo, et totalement contraire à l’idée d’adoucir son propos. Vréel 2 réaffirme d’ailleurs ses intentions de rester en marge du rap-game (Laissez-moi, J’connais personne, Walou) et surprend à nouveau avec notamment 9Milli, un titre très électro dont l’intro est assurée par Orgasmic. 

Le morceau représentatif : Une fois n’est pas coutume, le titre le plus plébiscité n’est pas un single clippé : Hilguegue. Sur une prod un brin mélancolique de Double X, Kekra commence par un proverbe chinois raconté à sa manière (C'est l'histoire d'un élève tah l'kung-fu, j'sais pas, tah la bagarre), enchaine en ré-affirmant son statut à part (Fin de l'aventure du game pour eux, Kekra débarque et c'est dead pour eux), le tout en name-droppant un personnage de sitcom du début des années 90 (J’suis pas de cette putain de planète comme Hilguegue), pas forcément la référence la plus populaire à l’heure où le rap français plonge tête baissée dans l’univers de Narcos. 

2017 : "Vréel 3"  

Après avoir levé très succinctement le voile sur sa personnalité sur des titres de Vréel 1 (Faut qu’je fasse) et Freebase 3 (La mort nous guette), Kekra a remonté le masque sur Vréel 2, où il n’a rien laissé filtrer. Vréel 3 prolonge cet état de fait et vient même le renforcer. Les très rares moments de sincérité ne nous apprennent rien de nouveau (j'ai grandi dans la hess, homie, c'est pour ma mère que j'veux la belle son-mai”, “coincé entre bicrave et obsèques), et ses auditeurs doivent se faire une raison : ils devront se contenter de savoir qu’ils écoutent rappeur qui méprise le rap (le rap-game, dernier de mes blème-pro”, “j'm'en bats les ye-cou de leur rap de zulu), qui ne mange qu’en famille et qui ne compte pas déroger à ses principes (featuring, on dit nan même si tu l'demandes gentiment). 

Le morceau représentatif : Tout seul, et cette constance toujours plus marquée chez Kekra : un soin très particulier apporté aux clips, que ce soit par des choix visuels forts (montage, effets, décors), et surtout des idées. Dans le texte, on retrouve les grands thèmes de Kekra : mépris du monde du rap (j’suis du 92 qu’on évita, t’es du 92 qui fait du rap), obsession pour le cash (je charbonne comme everyday, gros détail tant que le débit paye), images surprenantes (sur la quette-pla, y’a le logo Nintendo), sa vision de la mode (Balenciaga, Artengo pour les chaussettes, pour le sweat fuck Kenzo) et une bonne dose d’égotrip (j’suis tout seul, je joue en Serie A). 

2018 : "Land"  

Premier projet hors des séries Freebase et Vréel, l’album Land marque une véritable rupture : sorti juste avant l’été, il est volontairement coloré, avec des titres ensoleillés (Les Autres, J’travaille, Normal) et des clips tournés sur la plage (C’est bon). Malgré cette inclinaison inattendue, Kekra reste fidèle à lui-même en continuant à narrer son quotidien de commerçant de proximité (les ienclis veulent qu’on fasse des dix balles, mais c’est vingt balles pour le minimum), réaffirme sa position en marge des autres rappeurs (j’suis dans mon propre game comme Sega) et commence à se féliciter du chemin parcouru (chaussettes trouées, sport à l’école, aujourd’hui si je veux j’prends les Weston). C’est aussi son projet le plus court depuis Freebase 3, avec seulement 11 titres, et une conclusion qui sort un peu du lot : Frérot, un titre plus personnel qui traite de la jalousie de son entourage et de trahisons qu’il peine à comprendre. 

Le morceau représentatif : Citons Wing-Chun, un titre qui résume assez bien l’ensemble de la discographie de Kekra, puisqu’il est aussi jouissif pour les fans du rappeur qu’inaccessible pour les auditeurs qui prennent le train en cours de route.

2019 : "Vréalité"  

Après avoir enchaîné quatre projets en un an à ses débuts, puis deux volumes de Vréel en 2017, Kekra revient à un rythme plus doux : Land a été sa seule sortie en 2018, tout comme Vréalité en 2019. Contrairement à Land, qui brisait de façon assez nette la continuité avec la première partie de sa discographie, Vréalité est avant tout une recherche d’équilibre : Kekra y perpétue sa formule la plus classique (Aznavour, OSMS), mais s’aventure aussi sur des terrains nouveaux (Violation, Chut) et, chose très surprenante, se laisse tenter par un premier featuring officiel (Niska). Sans être un nouveau volume de Vréel, Vréalité se place dans leur continuité -on peut le considérer comme une version augmentée, ou un hors-série, selon l’appréciation que l’on se fait de cet album. 

Le morceau représentatif : Le titre éponyme Vréalité, avec Niska, est évidemment le plus plébiscité, même si la fan-base la plus dure de Kekra a du mal à accepter l’idée d’un featuring -une version solo du même morceau vient d’ailleurs conclure le disque. Prenons plutôt de le temps de dire un mot de Violation, un morceau assez particulier qui ressemble à un gros patchwork d’idées : Kekra y prend 3 timbres de voix différents, lâche un refrain complètement saturé, multiplie les associations d’idées (“T-Max Malossi, sous Pavarotti, Gomorra, sang bleu, woh”) , et répète trente fois “boss” en moins de trois minutes. 

2020 : "Freebase Vol.4"  

Alors que l’on croyait la série des freebases terminée avec le troisième opus en 2016, Kekra rouvre le feu un peu moins de quatre ans plus tard. Avec une cover qui fait très directement référence à celle du premier volume, Kekra reste sur des bases connues (Dubaï, Ailleurs), mais s’offre quelques moments plus inusités, comme Laisse les faire, un titre qui tire entre un rythme presque dansant et un propos plus mélancolique, ou Anything, qui mélange français et anglais. 

Le plus étonnant reste la position de Kekra au sujet des featurings : s’il rappelle sa politique d’isolement une fois de plus (pas besoin de feat si ça me chante), il invite cette fois trois nouveaux rappeurs à venir lui prêter main forte. La présence de Koh, gros nom du rap japonais, fait sens, étant donné la relation très forte qui unit Kekra à ce pays et même à l’ensemble de l’Asie depuis ses débuts. Celle de Mustang et Turner sur le remix de Putain de Salaire interroge un peu plus, même le rapprochement a sa logique : deux rappeurs de Courbevoie, à l’univers très street et au discours assez similaire -on parle de deux gars dont l’objectif est de “baiser le rap français sans forcer”, un objectif de vie qui a certainement dû beaucoup parler à Kekra. 

Le morceau représentatif : Putain de salaire, le gros single du projet -si on peut parler de singles au sujet de Kekra. Le clip de Romain Chassaing est extrêmement ambitieux sur tous les plans : la réalisation, les effets spéciaux, le casting (des figurants nombreux et un guest qui fait plaisir aux fans de rap français), les cascades, la chorégraphie des combats, les costumes … 

Il vient enrichir la clipographie déjà très fournie de Kekra, en insistant sur la dimension futuriste de son univers, déjà bien présente sur les visuels de Vréalité et notamment le clip de CLS, où les habituels ienclis étaient remplacés par des robots.