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Casey : sa discographie d'électron libre décryptée
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Casey - photo session (Alain Jocard)
Casey - photo session (Alain Jocard) ©AFP

Casey : sa discographie d'électron libre décryptée

Retour sur la carrière riche et variée de Casey, 14 ans après ses débuts en solo.

Ouverte en 2006 avec un premier maxi, la discographie de Casey s’est enrichie d’une nouvelle ligne au début du mois de mars, Gangrène. Cet album à la croisée des mondes entre rap et rock, réalisé en groupe, rend compte d’une réalité assez nette : la rappeuse est tout sauf une soliste. Hormis deux albums solo restés dans les mémoires, la majorité de ses projets se sont ainsi fait au sein d’équipes assez larges. On fait le point sur sa discographie, avec beaucoup de rimes riches, de thématiques dures, et malgré tout quelques moments plus légers. 

2006 : Ennemi de l’ordre   

Tout premier projet de Casey, Ennemi de l’ordre est un maxi 6 titres, format qui n’existe plus vraiment aujourd’hui mais qui correspondrait à un EP. A l’époque, la rappeuse compte déjà dix bonnes années d’activité, et malgré une médiatisation forcément réduite (pour ne pas dire absente), elle a déjà marqué les esprits des auditeurs avec divers couplets et apparitions aux côtés de Less du neuf, de La Rumeur ou de La Clinique. Ennemi de l’ordre pose immédiatement les bases de ce que sera la discographie de Casey : tout est très incisif, du flow presque agressif aux éléments de langage. Pour ne rien gâcher, l’écriture est taillée comme un diamant : c’est beau, certes, mais c’est aussi dur et contondant. Multisyllabiques, assonances, allitérations, schémas de rimes complexes, l’ensemble est riche (on m’appelle la crapule et je rappelle que je manipule ma plume comme un scalpel) et donne le sentiment à l’auditeur d’être pris au milieu d’une série de coups de couteaux. 

Le morceau représentatif : on ne prend pas trop de risques en citant Dans nos histoires, un titre qui synthétise déjà les principales thématiques qui vont traverser chacun des disques de Casey : le passé colonial de la France et ses conséquences désastreuses, le mauvais traitement médiatique et historique des questions qui y sont liées, les fins de mois extrêmes de la classe la moins aisée, et pas la moindre zone de lumière. 

Le moment de fun : Malgré une discographie globalement très sombre, Casey prouve régulièrement qu’elle sait faire preuve d’humour, même si c’est souvent avec énormément de cynisme. Ennemi de l’ordre est peut-être le seul projet qui fasse exception à la liste, avec six titres très sérieux sans la moindre esquisse de sourire. On va se rattraper sur la suite. 

2006 : Hostile au stylo  

Avec ses 64 pistes retraçant les 10 premières années d’activité de Casey, et regroupant freestyles radio, couplets éparses, captations de concerts et quelques titres inédits, Hostile au stylo représente à l’époque de sa sortie la dernière étape avant le premier album solo. Ce format, qui correspond finalement à celui du bootleg, permet à Casey de conclure sa première partie de carrière et de passer enfin aux choses sérieuses. Aujourd’hui, ce disque a une valeur presque historique, puisqu’il permet de se rendre compte que la rappeuse était déjà bien véhémente en 1995. 

Le morceau représentatif : Difficile de citer un morceau vraiment représentatif sur un format aussi hétérogène où des couplets de 40 secondes côtoient des titres complets, citons Ma Haine feat Prodige et B.James, deux noms qui seront régulièrement associés à celui de Casey pendant les quinze années suivantes. Ce morceau représente d’ailleurs plutôt bien la transition vers l’album, puisqu’il constitue le premier extrait de Tragédie d’une trajectoire. 

Le moment de fun : Les nombreux moments d’égotrip comme par exemple le légendaire Des Têtes Vont Tomber, mais aussi le rêve d’insurrection de Casey sur Horreur et Guerre, qui rappelle le scénario du titre Tous Ensemble de Salif et Exs quelques années plus tôt : des dizaines de milliers de banlieusards face aux chars de l’armée dans une véritable guérilla urbaine (pas forcément marrant dit comme ça, mais suffisamment fictif pour se dire que la rappeuse s’est éclatée en l’écrivant). 

2006 : Tragédie d’une trajectoire  

Premier véritable album de Casey, Tragédie d’une trajectoire acquiert au fil des années le statut de classique du rap français. Quelques titres restent dans la mémoire collective des auditeurs, on pense évidemment à Chez Moi, consacré à cette “toute petite partie du globe” que sont les Antilles françaises, ou encore à Pas à vendre ou On ne présente plus la famille. Projet extrêmement dense mais suffisamment court pour être digeste, c’est un bon petit concentré de rimes riches et de rage intestine. Prodige et B.James apparaissent ensemble sur deux titres, Ekoué est le seul autre featuring de la liste. 

Le morceau représentatif : Citons l’un des grands classiques de Casey, Chez moi, une vision clairement désenchantée des Antilles, avec toutes ces réalités que les guides touristiques ne mentionnent pas. Casey déconstruit (ou plutôt, démolit) tous les clichés (La Compagnie Créole, les cocotiers), raconte ce qu’est la vie sur place (une fois par an cyclones et grands vents emportent cases en tôle, poules et vêtements) et surtout rappelle le poids du passé colonial sur le présent (le béké qui tient les usines, les noms hérités des colons). 

Le moment de fun : L’anecdote, romancée ou non, du deuxième couplet de Pas à vendre, qui résume bien le rapport très clair qu’entretient Casey avec l’industrie du disque et le monde du rap. On ne sait toujours pas qui est le “rappeur à la mode” décrit comme un “guignol qui tape des poses avec sa gueule et son blaze sur un T-Shirt rose”, mais la chute est franchement marrante -on n’en dit pas plus si de jeunes lecteurs veulent découvrir le morceau.

2009 : L’Angle Mort (avec Hamé et Zone Libre)   

Premier projet collaboratif auquel participe Casey, L’Angle Mort (qui devait initialement s’intituler Les Mains Noires) est surtout l’un des premiers mariages réussis entre les scènes rap et rock. L’équipe d’anti-Avengers qui se forme autour de Casey comprend notamment Hamé, mais aussi Serge Teyssot-Gay, ancien de Noir Désir ayant déjà collaboré avec La Rumeur, et Cyril Bilbeaud, légendaire batteur du groupe Sloy. Malgré une relative absence de précédents dans le rap français, L’Angle Mort n'apparaît pas comme un album expérimental mais bien comme un projet pensé et définitif, qui prolonge l’univers de chacun des artistes impliqués dans une bande-son quasi-apocalyptique. 

Le morceau représentatif : Le titre éponyme L’Angle Mort, bon résumé de tout ce qu’est ce projet : une ambiance sombre et pesante, des couplets virtuoses de Hamé et Casey, une vraie symbiose entre rappeurs et musiciens, et un esprit de révolte omniprésent. 

Le moment de fun : Sur ce même morceau, Casey démarre son couplet par “je sors le soir et promène mon ulcère”, une bien belle façon de parler de maux intérieurs.  

2010 : Libérez la bête   

En 2010, Casey commence malgré elle à changer de dimension. Elle a marqué les esprits des auditeurs de rap quatre ans plus tôt avec Tragédie d’une Trajectoire, a touché une partie de la scène rock avec L’Angle Mort, et se retrouve donc dans les bonnes grâces d’une partie de la presse à qui on l’aurait difficilement associé de prime abord. Paradoxalement, elle est presque marginalisée par la presse rap plus classique. Libérez la bête reste cependant un album majeur du rap français de cette phase de transition entre la fin des années 2000 et le début des années 2010 -qu’il représente plutôt bien, avec cet équilibre entre des beats suffisamment modernes sans s’inscrire dans aucune tendance, et une interprétation blasée mais (très) incisive. 

Le morceau représentatif : On ne le sait pas à l’époque, mais Libérez la bête reste à ce jour le dernier album solo en date de Casey. Particulièrement ambitieux sur le plan de l’écriture, il nous offre quelques moments de maîtrise absolue de cet art, à l’image du deuxième couplet de Créature Ratée, dans lequel Casey décrit l’homme noir du point de vue du colon esclavagiste. 

Le moment de fun : On pourrait évidemment citer le “single” Apprends à te taire, son clip plutôt marrant, son outro vraiment spectaculaire (“tu veux chanter, c’est un projet qu’est sur ça ? Pourquoi par exemple t’irais pas plutôt t’empaler sur une poutre ou te pendre à un pylône) et son live dans Ce Soir ou Jamais ; mais profitons de l’occasion pour rendre hommage à un merveilleux morceau, A la gloire de mon glaire, qui nous prouve que Casey est une virtuose en termes d’écriture, mais lorsqu’il n’est question que du panel de couleurs de ses glaviots (Je te dédie ce mollard d'un joli coloris vert / Je l'ai fabriqué un soir, où je suis sortie col ouvert / Je n'avais pas de mouchoir, donc je l'ai jeté par terre / Déçue de ne pas avoir, ta gueule en guise de crachoir). 

2011 : Les contes du chaos (avec B.James et Zone Libre)   

Deuxième projet collaboratif avec Zone Libre, Hamé étant absent pour cause de reprise d’études à l’étranger, on retrouve cette fois celui qui est quasiment le binôme officiel de Casey, B.James -un brin moins cynique que le rappeur de La Rumeur, un chouia plus brutal. Concernant Casey, elle monte d’un cran en comparaison avec la collaboration précédente, faisant presque regretter à ses auditeurs qu’elle n’ait pas préféré enchaîner sur un troisième album solo, la combinaison avec Zone Libre commençant à toucher ses limites. Après tout, c’est peut-être ce que chacun des artistes cherchait : 

Le morceau représentatif ET le moment de fun : Aiguise-moi ça, représentatif du projet pour sa texture très rock, son propos “nous contre le reste du monde”, et son interprétation très énergique. Et grand moment de fun pour le sens de la formule de B.James, probablement tueur en série quand il ne fait pas de musique (comme des biscottes dans mon fé-ca, je trempe leur corps dans l'acide”, “dans ta gorge on aiguise nos scalpels) et l’absence totale de pitié de Casey face aux “connards sans talent(on les masse et les caresse, les pieds enfoncés dans leur thorax”, “va falloir tout doucement commencer à penser à sucer le dessous de nos pieds”). 

2014 : Toute entrée est définitive (avec Asocial Club)   

La décennie 2010 restera comme une période charnière pour le rap français, avec peu de classiques unanimement reconnus (Or Noir, A7, Deux Frères), l’arrivée du streaming, l’explosion des sous-genres, et le renouvellement quasi-intégral des têtes d’affiches. Dans ce contexte, l’existence d’un projet aussi atypique que Toute entrée est définitive sonne presque comme une anomalie. Réunion improbable de rappeurs en marge de toutes les marges, Asocial Club est l’un des grands albums des années 2010, trop peu souvent cité. Casey, absente sur un seul titre, y livre quelques-uns de ses meilleurs couplets, et nous fait regretter qu’elle n’ait pas été plus productive pendant cette période. 

Le morceau représentatif : Quand on parle de “quelques-uns de ses meilleurs couplets”, impossible de ne pas citer Mes Doutes. Que ce soit par pudeur, ou parce qu’elle n’a jamais voulu se mettre en avant, Casey n’a jamais eu un penchant très fort pour l’introspection. C’est pourtant le cas ici, avec des thématiques très rares dans sa discographie, notamment celle de la féminité … un sujet vite renvoyé à l’expéditeur, avec un “me parle pas de féminité, j'ai du poil plein les aisselles, je vais te laisser tes hypothèses sur la dentelle, la vaisselle” qui suffirait même à refermer la question à jamais. 

Le moment de fun : Anticlubbing, un concept qui n’a rien d’inédit mais qui fonctionne toujours bien. Chacun des artistes, à l’univers franchement sombre l’immense majorité du temps, s’éclate à décrire l’horreur d’une soirée en boite : 

-        Al : “le type a la porte fait peur, pour rentrer en boîte il a pas eu d'autre choix que de devenir videur

-        Virus : “j'ai voulu sortir de prison ça m'apprendra, je vais galérer à retirer ce tampon que j'ai sur l'avant-bras

-        Prodige : “rien d'extra dans le scénario, sauf le physio qui ressemble à un ultra de la Lazio

-        Casey : “m'ont sorti une boisson, j'ai failli m'asphyxier, les tontons au pays t'auraient déjà crucifié

2020 : Gangrène (avec Ausgang)   

Dernier projet en date impliquant Casey, Gangrène peut-être vu comme la prolongation du travail qu’elle a entrepris une dizaine d’années plus tôt sur L’Angle Mort et Les Contes du Chaos. On y retrouve ainsi Marc Sens de Zone Libre, accompagnés de ManuSound et Sonny Troupé. L’ambiance est vraiment très rock, ce qui fait particulièrement sens avec les thématiques évoquées -notamment le fait que le rock, en tant que descendant du blues soit une musique noire. Seul regret : un album construit pour être joué sur scène, et qui sort juste avant le confinement de la France entière. Ce n’est que partie remise. 

Le morceau représentatif : Chuck Berry, dont le titre se suffit presque à lui-même  : un artiste noir, pionnier du rock n’roll, sans qui ce genre n’aurait peut-être jamais existé.Te voiler la face, c'est te faire croire que l'inventeur du rock n'a pas du tout mes gènes” : le propos de Casey est direct et clair, et ferme immédiatement la porte à ceux qui voudraient questionner sa légitimité à s’aventurer sur les terres de ce genre musical. On se souvient que cette thématique avait aussi été abordée par Ali en 2005 sur le titre Observe :“ils ont dépouillé nos terres, couillé jusqu'à la musique : aujourd'hui Eminem, hier Elvis Presley”. 

Le moment de fun : L’autoportrait presque insultant que Casey fait d’elle-même sur le titre Crapule : une fille au caractère affreux (j'suis bête, brutale, bornée, butée), incapable de se gérer financièrement (“j'avais que dalle quand j'ai débutée, aujourd'hui, toujours que dalle et mes dettes ont décuplé), indigne de confiance (j'compte te faire la misère et surtout si t'es gentil, si j't'ai parlé, j't'ai menti) et complètement asociale (j'aime pas quand tu m'appelles, j'm'en tape de ta vie ou d'avoir de tes nouvelles).