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L’héritage rap de DJ Mehdi en dix productions marquantes
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Mokobé et DJ Mehdi - photo Twitter (Mokobé)
Mokobé et DJ Mehdi - photo Twitter (Mokobé)

L’héritage rap de DJ Mehdi en dix productions marquantes

Voilà dix ans jour pour jour que le grand DJ Mehdi nous a quittés. En souvenir du producteur légendaire, revenons ensemble sur dix de ses productions rap majeures.

Il y a des disparitions qui sont difficiles à fêter tant celles-ci nous rappellent à quel point l’absence de ceux que nous avons perdus est pesante. N’ayons pas peur des mots : depuis la mort tragique et accidentelle de DJ Mehdi le 13 septembre 2011, le rap français n’a plus jamais été le même.

Le producteur né à Asnières-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine, autant admiré pour son sourire que ses talents aux machines, a marqué de nombreux cœurs et esprits dans l’histoire du rap français et des musiques électroniques. Demandez à n’importe quel artiste qu’il a croisé durant ses plus de vingt ans de carrière, autant qu’à ceux qui ont vibré en écoutant ses instrus, tous vous diront que Mehdi Faveris-Essadi était un homme et un artiste exceptionnel.

Un artiste en avance sur son temps

Au-delà de ses formidables qualités humaines, DJ Mehdi fut surtout l’un des premiers producteurs français superstars. Non pas pour son côté bling-bling, mais parce qu’il était le plus prodigieux, pointu et avant-gardiste que le rap français ait connu. D’Ideal J avec Kery James à Booba en passant par 113 et la Mafia K’1 Fry, Mehdi a produit certains des plus grands morceaux de l’histoire du rap français. Mieux encore et osons le dire, il a donné sa couleur au genre. Pour la simple et bonne raison qu’il avait toujours le même objectif en ligne de mire : celui de faire kiffer les gens et innover, tout en conservant à tout prix son côté banlieusard.

Musicalement, sa signature sonore n’est jamais restée figée. Le son de DJ Mehdi, c’est d’abord des racines qu’il puise dans le hip-hop new-yorkais et le ragga classique. Des inspirations dont il se servira pour forger des sonorités hip-hop plus à l’ancienne avec son label Espionnage. C’est sa vibe qui marquera la naissance du rap de rue en France et qui fera les beaux jours du rap conscient porté par Kery James des années 90.

DJ Mehdi, c’est une vibe, mais c’est surtout des techniques et un savoir-faire unique au monde. Désireux depuis son plus jeune âge de cultiver sa différence, il cherchera sans cesse à aller là où personne n’osa aller avant lui. Dans ses productions, il se plaira à donner une certaine orchestration à ses breakbeats, en y ajoutant des batteries, des synthétiseurs, des basses, des filtres et des caisses claires entre autres, mais à sa manière. Quel que soit l’élément, il l’incorporera toujours d’une façon surprenante et inattendue. Pareil dans sa manière de sampler d’ailleurs : architecte d’un son mélodieux, il n’hésitera pas à sampler des classiques, mais toujours avec un coup d’avance sur les autres. "Sampler ce que les autres ne samplent pas" : voilà comment résumer la philosophie de DJ Mehdi.

Après avoir mené le rap au niveau supérieur, il ouvrit un ultime chapitre de sa carrière en embrassant pour de bon les musiques électroniques. En quête de nouveaux horizons plus électro, il rejoindra le label Ed Banger Records et formera avec Pedro Winter, les groupes de Frech Touch, Justice et Cassius, le collectif Club 75. Une énième aventure musicale qui cristallisera l’audace de celui qui n’avait alors plus qu’une idée en tête : faire rayonner ensemble le rap et les musiques électroniques.

On dit souvent que les meilleurs partent les premiers, dans le cas de DJ Mehdi, ce proverbe n’a jamais été aussi vrai. Pour lui rendre hommage et célébrer dignement les dix ans de sa disparition, voici une sélection de dix productions parmi les plus marquantes de sa discographie dans le rap français.

"Qu’est-ce qui fait marcher les Sages ?" (Version Différente) - Les Sages Poètes de la Rue (1995)

Commençons pas le commencement. La première production sur laquelle est créditée DJ Mehdi remonte à 1995. Il s’agit d’un remix du classique des Sages Po’, Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? présent sur le maxi du même nom. Signe de l’avant-garde de l’artiste,  il est l’un des premiers producteurs à proposer des remixes dans le rap français.

Mais attention, il ne s’agit pas d’un simple remix qui recycle la formule de base, mais bien une réinterprétation totalement différente de l’original, d’où son titre. Dès le début de sa carrière, Mehdi cherchait déjà à se différencier en amenant la musique toujours plus loin. Aux côtés de Manu Key, il a livré d’entrée de jeu un titre qui fera date dans l’histoire du notre musique. Brillant.

"Le combat continue" – Ideal J (1996)

C’est avec ce titre qu’à la fois Kery James, Ideal J et DJ Mehdi vont forger les fondations de leur légende commune dans le rap français. Morceau d’ouverture de l’album O'riginal MC's sur une mission (Night & Day), ce classique n’a pas pris une ride et reste encore aujourd’hui, incroyablement intemporel. Sublimée dès l’ouverture par un sample du titre The Music Band du groupe soul / disco, War, cette prod entêtante signe les prémisses de ce qui fera l’essence de l’identité sonore commune de Mehdi X Ideal J, ainsi que celle qu’il développera pour le rap conscient de Kery.  

Le son Le Combat Continue est d’ailleurs tellement marquant qu’il donnera son nom à l’ultime album d’Idéal J, également façonné avec DJ Mehdi. Un projet qui reste encore aujourd’hui un disque de chevet pour beaucoup d’amoureux de rap français.

"Mon Pote et Moi" (Feat. Dany Dan) – Different Teep (1997)

Different Teep, c’est le groupe historique formé par Manu Key, Mista Flo et Lil’ Jahson. Parmi les plus grands faits d’armes du crew, on trouve l’album La Rime Urbaine, dont l’intégralité des productions est assurée par DJ Mehdi. Quand on sait ça, on se dit que forcément, le taf est bon.

Perle parmi les perles de cet opus, on trouve assurément le morceau Mon pote et moi, une collaboration familiale et intimiste entre Manu Key et le grand Danny Dan. Ici, les deux MC se renvoient la balle au micro avec classe, technique et finesse de rimes pour habiller ce beat battant, superstar et enivrant co-produit avec Mehdi. L’un des premiers titres qui montre que le rap, en plus d’être artisanal, c’est aussi une affaire de famille.

"Wonderbra" – MC Solaar Feat. Bambi Cruz (1997)

Puisque DJ Mehdi a collaboré avec les plus grands artistes, il se devait de partager l’affiche avec le pionnier MC Solaar, aka Claude MC, L'As de Trèfle, Le Cinquième As, Le Double A, L'homme qui capte le mic et dont le nom possède le double A. Ils se rencontrent en 1997 pour l’élaboration de l’album Paradisiaque de Solaar. De leurs sessions studio naîtra le morceau Wondercabra.

Plus qu’une collaboration, c’est celle-ci qui fera le premier lien entre DJ Mehdi et la french Touch. En effet, c’est lors de l’enregistrement du morceau qu’il rencontrera Zdar et Boombass, deux collaborateurs fréquents de Solaar qui formeront plus tard le duo Cassius et avec lequel Mehdi, encore plus tard, unira ses forces au sein du collectif Club 75. Comme quoi, rien n’arrive au hasard. A noter que DJ Mehdi et MC Solaar ont remis le couvert à plusieurs reprises, notamment sur les titres Vigipirar et Onzième commandement.

"Appelle-moi Rohff" – Rohff (1998)

Classique parmi les classiques de la discographie de Rohff, Appelle-moi Rohff est- ce que l’on peut appeler une sublime carte de visite. Un titre qui aura eu droit à son propre maxi en 1998 et qui aura fait tellement de bruit qu’il sera présent sur le premier album du rappeur de Vitry, Le Code de l’Honneur sorti l’année suivante.

Ce titre est révélateur de la façon de sampler de Mehdi : une boucle courte, mais audacieuse. Ici, le producteur sample le morceau Samba Triste de Stan Getz et Charlie Byrd. Remettons les choses dans leur contexte : en 1998, quel autre producteur français aurait oseé sampler un morceau de Bossa Nova pour le transformer en classique de rap français ? Sur le papier, l’exercice n’avait rien de facile et était même plutôt risqué, mais Mehdi l’a fait.

"Tonton du bled" – 113 (1999

Ce que  signait Mehdi jusqu’à présent, c’était déjà lourd, mais ce n’est rien comparé à ce qu’il a fait sur l’album du 113, Les Princes de la Ville. Sans aucun débat possible, c’est LE projet qui a propulsé le producteur au rang de légende. A l’inverse de son travail pour Kery James, cantonné à l’identité « consciente » du rappeur, avec Mokobé, AP et Rim’K, Mehdi va s’affranchir de tous ces carcans et s’offrir une liberté totale sur le nouveau son qu’il va créer. Aux côtés du 113,  il s’autorise de vibes bien plus festives, chaleureuses, fédératrices et complètement débridées. A n’en point douter, Les Princes de la ville, c’est le premier classique de 113, mais aussi celui de DJ Mehdi.

La plus belle pièce de tout ça reste incontestablement Tonton du Bled. Sorti il y a plus de 20 ans, ce single au succès historique a dépassé toutes les espérances. Demeurant encore à ce jour le plus gros hit du groupe, il ne se passe pas un concert sans que les gars du 113, en solo ou en groupe, ne jouent ce morceau sur scène. Qu’il s’agisse de rapper les paroles, se taper une barre devant le clip ou de fredonner l’air de la prod, tout le monde, quelle que soit la génération, connaît Tonton du Bled. N’est-ce pas cela la marque des plus grands classiques ?

"La Rue Cause" – Karlito (2001)

Pour ce titre, Karlito, aka le secret le mieux gardé de la Mafia K'1 Fry voulait un son aux influences new-yorkaises à l’ancienne, mais en 2001, date de sortie de La Rue Cause sur l’album Contenu sous pression, DJ Mehdi à la prod était déjà loin de cette vibe. Au lieu de ça, il a préféré proposer une instru funk / house avec des cuivres et des filtres sur un sample du morceau "I Know This Love Can't Be Wrong » de Andy Bey. Et bordel que c’est bon !

Le flow de Karlito glisse avec une aisance déconcertante et la boucle catchy concoctée par Mehdi reste dans la tête et demeure, 20 ans après, toujours aussi intemporelle. Une habitude quasi-systématique pour ne pas dire absolue et de routine avec le producteur. Que vous soyez de l’ancienne ou de la nouvelle génération, osez me dire que cette prod ne vous met pas immédiatement dans un bon mood. Ceux qui se demandent encore comment Mehdi faisait-il pour toujours arborer un tel sourire, vous avez la réponse.

"113 Fout la merde" – 113 (2002)

On l’a déjà vu avec l’album Les Princes de La Ville, avec 113, DJ Mehdi a vraiment pu se réinventer et faire de la musique sans aucune barrière. Une liberté artistique qu’il aurait difficilement pu atteindre avec d’autres artistes que le 113 d’ailleurs. Ainsi donc, toujours dans cette volonté de moderniser sa patte sonore, il lui vient l’idée géniale d’incorporer un vocodeur pour le refrain de sa prod.

C’est alors que Pedro Winter, l’ancien manager des Daft Punk et collaborateur proche de DJ Mehdi propose à l’un des Daft, Thomas Bangalter. Persuadé qu’il n’acceptera pas, le groupe étant, ce dernier se prêta à l’exercice avec enthousiasme. C’est ainsi qu’est né l’une des collaborations les plus improbables du rap français et l’un de ses premiers véritables OVNI. Pour ça, merci DJ Mehdi. 113 fout la merde, en plus d’être un classique, marquera une phase de transition pour Mehdi, qui dirigea de plus en plus son art vers des sonorités électroniques.

"Partir" - Diam’s (2002)

Extrait de The Story of Espion, le premier album studio de DJ Mehdi sorti sur son label Espionnage, ce morceau en collaboration avec Diam’s représente une facette plus minimaliste du producteur. Sur son premier album solo, il y a peu de rap, mais on y retrouve tout de même la rappeuse du 91 déjà bien en place et même en pleine ascension.

Ce titre met une nouvelle fois en lumière la facilité qu’a DJ Mehdi à proposer des productions sur-mesure pour les artistes avec qui il bosse. Pour Mélanie, il n’y a pas de beat, juste une mélodie sur un sample du morceau « Cinnamon And Clove »  de Sergio Mendes & Brasil '66, une percussion et une contrebasse. C’est tout. C’est le flow de la rappeuse qui crée le rythme du titre. Comme toujours, de la crème pour les oreilles.

"Couleur ébène" – Booba (2006)

Booba, c’est la définition même de la longévité dans le rap français. Des classiques, il en a livré à l’appel, pourtant, certains se démarquent plus que les autres. Demandez à n’importe quel spécialiste de la discographie du Duc de Boulogne de vous citer ses plus grands titres toute époque confondues, il y a de fortes chances qu’il vous réponde Couleur Ébène.

Ce titre extrait de l’album Ouest Side de B2O est l’une des dernières productions rap de DJ Mehdi avant que celui-ci s’engage dans sa période électro avec le label Ed Bangers Records. Mais là encore, il souhaite marquer le coup et faire briller ses multiples influences. C’est ainsi que loin de ses racines du rap de rue, il propose ici une production puissante aux sonorités résolument rock. Une formule audacieuse qui vient donner du relief aux propos du rappeur. A l’époque, peu d’artistes parmi les gros mastodontes de l’industrie avaient osé un tel mélange des genres. Booba et Mehdi l’ont fait et c’est encore grandiose aujourd’hui.

Se contenter de choisir dix productions de DJ Mehdi ne fut pas un exercice facile tant son catalogue  regorge de pépites. C’est pourquoi l’année prochaine, nous en choisirons onze, puis douze l’année d’après, et treize la suivante, et ainsi de suite, pour que vive à jamais l’héritage musical grandiose de l’un des plus grands producteurs de l’Histoire du rap français. Si ce n’est le plus grand d’ailleurs.