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L’autocritique dans le rap français
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Kekra, SCH, Alkpote (Mister Fifou)
Kekra, SCH, Alkpote (Mister Fifou)

L’autocritique dans le rap français

Certes, c’est assez rare, mais quand ça arrive il faut le souligner.

Le rap est la musique qui a le plus mis en avant l’egotrip, cet exercice de style bien particulier qui consiste à expliquer à longueur de morceaux qu’on est le meilleur, largement au-dessus de tous les autres. Forcément, cela induit souvent une posture plus générale : admettre ne serait-ce qu’une erreur ou défaut publiquement, ça peut être vu comme une faiblesse. Cependant, au fil du temps, certains artistes se sont permis quelques moments d’autocritique. Selon les cas cela relève de la maturité, de la sincérité, d’une maladresse ou simplement du je-m’en-foutisme, mais ça existe.

Que ce soit dans les lyrics, en interview, dans des prises de parole publiques, petit tour de ces instants de vérité.

Alpha Wann

Sur Cascade remix, Alpha Wann lâche tranquillement « après le fiasco du Rap Contenders, quelques mauvais projets de groupe, j’avais honte de retourner au tiekson ». S’il était déjà assez réaliste sur son potentiel maximal de ventes et ne s’en cachait pas dès l’extrait Stupéfiant et Noir (« très peu probable que je tape un platine »), là il passe encore à un autre niveau de transparence. 

En effet Alpha n’a pas vraiment brillé en battle aux Rap Contenders où il a perdu successivement contre Lunik et Blackapar. Quant aux « mauvais projets de groupe », il avait déjà dit que 1995 étant un crew de 6 personnes, chacun devait faire des concessions ; du coup avec le recul il ne se retrouve pas forcément dans le rendu final de leurs sorties de l’époque, sans parler du fait qu’il a évidemment pas mal progressé au micro. Il a précisé en interview qu’il regrettait un peu sa formulation car il ne voulait pas non plus manquer de respect à ses collègues, mais qu’il trouvait objectivement les projets moyens.

Kekra

Chez le MC de Courbevoie, c’est la carte du je-m’en-foutisme qui domine, mais il l’assume jusqu’au point de se dévaluer lui-même dans le plus grand des calmes. On ne compte plus les interviews où il martèle que le rap c’est de la merde, que ça ne demande aucun effort et qu’il ne faut donc pas le complimenter ou tenter de décortiquer sa façon d’en faire car ça n’a strictement aucun intérêt. On se rappelle aussi de sa justification du masque : « c’est pour que ma mère ne me reconnaisse pas, sinon elle aurait honte ».

Tandem

Dans le défunt magazine 5Styles, avant la sortie de l’album C’est toujours pour ceux qui savent, le groupe d’Aubervilliers avait précisé comment et pourquoi ils avaient opté pour une écriture plus simple que sur leur 1er EP. Les deux rappeurs expliquent qu’ils étaient personnellement contents de leurs performances mais déçus de la réception dans les quartiers, y compris le leur. La faute à leur style qu’ils ont estimé trop sophistiqué, que ce soit en terme de technique ou de vocabulaire. Selon eux, ils passaient à côté de ceux qu’ils ciblaient en tant que premier public. Ils ont carrément dit que certains de leurs potes leur disaient « c’est bien mais on ne comprend pas ce que vous dites ».

Alkpote

Du côté du rappeur d’Evry, tout part de sa relation d’amour-haine avec la musique qu’il pratique. Cela se retrouve dans pas mal de morceaux (« rentrer dans ce rap de merde fut ma pire bêtise », « le rap a niqué une partie de nos vies », etc) ainsi que des interviews où il explique vouloir arrêter mais ne pas y arriver. Il a également expliqué qu’il sait parfaitement qu’il suit la mauvaise direction : « je suis égaré, et j’égare les gens. »

Sinon il a déjà rappé « peu de sourires, je suis tellement laid que les vitres du miroir ont pété », ça se pose là aussi.

Hamza

Après tant d’années à dire le mot nigga en long et en large dans ses morceaux, le Bruxellois a fini par arrêter et il a déclaré en interview qu’il avait mis du temps à comprendre mais qu’il regrettait à présent ce tic de langage américanisé et ne souhaitait manquer de respect à personne.

Non c’était pour déconner, aucun média français ne lui a jamais parlé de ça en interview et il ne s’est jamais excusé.

SCH

Du côté du natif d’Aubagne, la remise en question a d’abord été au niveau de sa diction. En s’exprimant sur le côté un peu difficile d’accès de sa musique, l’artiste a reconnu « si je m'entraîne à poser avec un stylo dans la bouche c'est bien parce que je sais que je suis loin d'être le meilleur niveau diction, donc il faut que je travaille l'articulation. J'essaie de faire au mieux. Là il y a des morceaux comme Ivresse & Hennessy__, tu l'écoutes pas mixé, c'est des phases avec des mots imbriqués les uns aux autres quand ça s'enchaîne, ça rend la compréhension plus difficile. Ça me fait chier parce que ça peut complètement transformer les phases où tu te dis "là j'ai dit ce que je voulais" en truc complètement bizarre ».

Sinon il a aussi éclaté de rire en revoyant les photos de son premier Skyblog, en disant que lui et son équipe avaient fait un « gros travail » sur son image.

DJ Kore

Il y a de ça de très nombreuses lunes, en plein milieu du clash Booba vs Sinik-Diams-Pokora, DJ Kore avait sorti un clash contre le rappeur du 92. Personne n’avait vraiment compris quel était leur différend, Booba avait juste répondu en l’appelant Don Kornichon et Gros Kore Malade, et basta.

Plusieurs années plus tard, alors que l’affaire était déjà loin derrière lui, Kore a rigolé face à Booska-P en disant que même son frère DJ Bellek se « foutait de [sa] gueule » par rapport à ce morceau. Dans d’autres interviews, il a relativisé en parlant de ce clash comme d’une erreur proche d’un enfantillage : "le truc de départ c’était il y a 9 ans… j’étais gros, méchant… Haineux, énervé. T’as le succès, t’as l’ego. Et puis à un moment donné, tout le monde peut péter les plombs. On n’était pas d’accord sur des trucs, et ça a pris une tournure toute naze".

Ademo

En premier lieu, Ademo rappelle fréquemment que sa vie n’est pas en accord avec ses croyances, voire complètement inversée en terme de valeurs : « on est voués à l'enfer », « mon ange de droite n'a pas de quoi noter, voué à l'enfer, à la Terre menotté », etc. Ensuite, il clame haut et fort se trouver mauvais en terme de rap pur et dur : « je suis pas un rappeur, sans vocodeur, j'suis claqué ».

Enfin, la fonction même de rappeur et la notion de divertissement du public qui va avec semble le consterner au plus haut point : « je sors des mots de merde et tu me payes, payes, payes, payes, payes ».

N.O.S

Lui aussi dit explicitement qu’il mène une vie remplie de péchés et qu’il n’en est pas fier : « cette pute de vie m'a déçu comme j'ai déçu mon créateur ».

En bon dépressif qui se respecte, N.O.S parle presque systématiquement de son succès comme d’un échec qui le force à adopter un mode de vie qu’il n’aime pas et côtoyer des gens qui ne sont là que par intérêt. Ça touche même son rapport à la scène : « je monte sur scène, l'impression d'être une bête de foire, pas envie de parler, pas envie de te voir ».

Le bémol étant bien sûr que des phrases telles « je crois bien que je suis condamné à baiser des groupies » ne sonnent pas vraiment comme une sentence si cruelle que ça pour le fanatique de rap français lambda qui rappelons-le, ne baise pas ou peu, mais tout est une question de point de vue.

Gro Mo

Dans un entretien, le rappeur de Perpignan a eu un sursaut de prise de conscience lorsqu’il a avoué « en ce moment j’écoute très peu de rap. Soit ça me frustre, soit ça me traumatise [...] Soit ça me fait mal, soit ça me fait chier. Quand j’écoute du Kendrick, quand je vois ses lives, ça me fait très mal, je me dis, on est des merdes en fait, ça sert à rien ». 

Pour le coup c’est plus la situation de quelqu’un qui prend en référence quelque chose qu’il estime à un niveau inaccessible. Un peu tristounet, mais réaliste.